21 juin 1791 La fuite de Louis XVI s’arrête à Varennes

mercredi 13 décembre 2017.
 

La fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes constituent un épisode très intéressant :

* Depuis de nombreux siècles, l’idéologie catholique cléricale avait courbé le peuple aux pieds du Roi, représentant de Dieu sur la terre de France. Et voilà que ce demi-Dieu se déguise en valet de chambre pour quitter son palais et s’approcher des armées étrangères proches de la frontière qui peuvent lui apporter une aide.

* Des détachements de cavaliers d’élite sont positionnés sur tout son parcours de Paris à Montmédy. Le chef de l’armée (Bouillé) suit l’opération, le chef de l’armée autrichienne tout autant. La Cour de l’Empereur d’Autriche est informée... Les fugitifs suivent un trajet évitant dans la mesure du possible les bourgs exaltés par les clubs et les paroisses des prêtres jureurs. Pourtant, la mobilisation populaire est tellement massive que la famille royale est arrêtée dans un village d’Argonne par un maître de poste vigilant et quelques villageois attachés au nouveau régime.

- Par cette fuite rocambolesque et ridicule, le roi a politiquement marginalisé la bourgeoisie favorable à une monarchie constitutionnelle. Il a ouvert la porte aux Montagnards républicains de 1793.

1) Le projet de fuite

Dès septembre 1790 l’évêque de Pamiers a contacté le marquis de Bouillé pour préparer la fuite de Louis XVI jusqu’à une place forte de l’Est. Puis, il en a fait part au roi « Sortir de sa prison des Tuileries et se retirer dans une place frontière dépendant du commandement de M. de Bouillé. Là, le Roi réunirait des troupes « ainsi que ceux de ses sujets qui lui étaient restés fidèles et chercherait à ramener le reste de son peuple égaré par des factieux » (André Castelot, Le rendez-vous de Varennes).

Le 22 décembre 1790, une voiture pour six personnes est commandée à un carrossier. Le 12 mars 1791, elle est prête mais attendra jusqu’au 2 juin ses acquéreurs.

En juin 1791, nous retrouvons le même D’Agoult, évêque de Pamiers, au coeur de la fuite de Varennes. Il a commencé à la mettre au point quelques mois plus tôt avec le baron de Breteuil, diplomate, qui a gardé des contacts avec les Cours royales étrangères. Son projet est ensuite précisé dans un mémoire que le comte Hans Axel de Fersen (amoureux de la reine) transmet au roi. Il s’agit de rejoindre le lieutenant général François-Claude-Amour, marquis de Bouillé, général en chef de l’armée de Meuse, Sarre-et-Moselle dans une place forte de l’Est. Dans ses Mémoires, ce marquis résume ainsi l’objectif "quitter Paris... se retirer dans un lieu sûr au dedans du royaume, s’y entourer de troupes fidèles... mettre fin aux entreprises criminelles de l’Assemblée nationale..."

La reine Marie-Antoinette a écrit au comte autrichien Mercy-Argenteau pour qu’un mouvement de troupes "alliées" vers la frontière française contribue à protéger la fuite de la famille royale.

2) Les modalités de la fuite

Le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette et leurs deux enfants, Madame Élisabeth, la soeur du roi, et la gouvernante des enfants doivent sortir de Paris dans une citadine (petite voiture tirée par des chevaux) puis rejoindre Montmédy en berline. Le groupe doit se faire passer pour l’équipage de la baronne de Korff, veuve d’un colonel russe qui se rend à Francfort avec deux enfants, une femme, un valet de chambre et trois domestiques.

Dans ce jeu de rôle :

- La marquise Louise-Elisabeth de Croÿ de Tourzel, gouvernante des deux enfants royaux devient la baronne de Korff

- Louis XVI devient M. Durand, intendant de la baronne,

- Le dauphin se voit déguisé en fille et porte le prénom d’Aglaé,

- Marie-Antoinette d’Autriche prend l’identité plébéienne de Mme Rochet (gouvernante des enfants de Mme de Korff) etc

Sur tout le trajet de Paris à Montmédy, des détachements de cavalerie doivent protéger le convoi en cas de difficulté :

- hussards de Lauzun de Pont-de-Somme-Vesle jusqu’à Sainte-Menehould

- Royal Dragons de Sainte-Menehould à Clermont-en-Argonne

- un escadron du régiment des Dragons de Monsieur aux ordres du comte Damas de Clermont-en-Argonne jusqu’à Varennes,

- à la sortie de Varennes, un escadron de hussards de Lauzun bloquerait durant vingt-heures les éventuels poursuivants

- un autre escadron des hussards de Lauzun et le régiment Royal Allemand sont prêts à intervenir dans le secteur de Dun et Stenay.

- enfin, Bouillé accueille le Roi à Malmédy.

3) La fuite

Louis XVI (déguisé en valet de chambre) quitte les Tuileries à minuit dix exactement. A 1h50, le roi, sa soeur et sa femme rejoignent la gouvernante et les deux enfants avec 1h30 de retard (à cause de Marie-Antoinette, semble-t-il). La petite voiture de louage conduite par Alexandre de Fersen traverse Paris, franchit sans mal la Porte Saint Martin car les commis de barrière y fêtent une noce.

Le départ du roi a été constaté par le personnel des tuileries vers 7 heures. La Constituante en a été informée vers 8 heures du matin ; des courriers ont été envoyés dans toutes les directions pour stopper cet "enlèvement".

Sur le bord du chemin, le groupe de fugitifs retrouve la belle berline commandée en décembre pour ce périple et y prend place rapidement. Nicolas de Malbec de Montjoc, marquis de Briges, conduit à présent les chevaux qui sont changés sans encombre à Meaux.

Une autre voiture suit, portant trois courriers et deux femmes de chambre. Les chevaux sont régulièrement changés à Viels-Maisons, Montmirail (où les 11 personnes passent avec 3 heures de retard), Fromentières...

Le Roi parvient enfin à Pont de Somme Vesle où une quarantaine de Hussards doivent l’attendre sous le commandement du jeune duc de Choiseul. En fait, ne voyant pas arriver la berline (qui a près de quatre heures de retard à présent) et menacés par des paysans, ils ont reçu ordre de rejoindre Varennes par les champs.

Le convoi continue donc sans escorte avec seulement M de Valori en avant-garde. Pont de Somme... Orbeval... Sainte Menehould. C’est là que le maître de poste Jean-Baptiste Drouet reconnaît le roi et que se déroule la première mobilisation citoyenne dans la nuit. Les dragons sont désarmés sans résistance par la population.

Le roi et sa famille poursuivent vers le relais de Clermont en Argonne où les dragons de M de Damas doivent les attendre. Le roi aperçoit bien quelques dragons mais guère prêts à participer à une opération. La berline continue donc vers Varennes.

4) Varennes : tout le monde descend

Les patriotes locaux sont rassemblés dans leur café Au "Bras d’or". Six jeunes gens arrêtent le convoi et exigent le passeport. Le tocsin commence à résonner en haut du clocher de Varennes ; il n’arrêtera pas de toute la nuit, relayé par d’autres tocsins qui ameutent de plus en plus loin.

A 22 heures 55, Jean-Baptiste Drouet et son copain Jean-Chrisosthome Guillaume arrivent à Varennes, passent devant la berline arrêtée et avertissent le procureur-syndic, l’épicier Jean-Baptiste Sauce, que les voitures de la famille royale en fuite sont arrêtées en haut de la ville. Ils décident de barricader le pont de l’Aire, par lequel doit passer la berline royale. La garde nationale de Varennes se mobilise et son commandant, le futur général Radet, fait mettre deux canons en batterie près du pont sur l’Aire. Drouet constate l’absence de signature Assemblée nationale sur le document présenté.

L’homme important du moment ne se nomme ni Louis Capet ni duc de Choiseul ni marquis de Bouillé mais Sauce, épicier et élu municipal. Réputé hésitant, il agit finement. Il envoie chercher le juge Destez qui a vécu assez longtemps à Versailles et qui, effectivement, reconnaît le souverain. Il accueille les fugitifs chez lui et les oblige à attendre le matin avant de reprendre la route, envoie des courriers pour recevoir des ordres. Le chirurgien Mangin part pour Paris à toute allure.

Les hussards de Lauzun cantonnés au Couvent des Cordeliers, dépourvus d’officier, pactisent avec la foule.

Soudain, vers une heure du matin, voici qu’arrivent M de Goguelat, (géographe ingénieur qui a préparé le trajet du roi), M de Damas avec quelques dragons et surtout Choiseul avec son escadron de hussards allemands. Goguelat veut monter la famille royale en selle, bousculer les ruraux présents et foncer vers Montmédy escortés par les cavaliers. Le roi hésite ; si près des troupes du marquis de Bouillé, il n’est tout de même pas logique de devoir prendre des risques. Le temps passe. Tout le village est à présent assemblé dans et autour la maison de l’épicier.

Vers trois heures du matin, les cavaliers ont toujours fière allure dans la cour de l’épicier. Pourtant, lorsque Goguelat tente d’écarter un garde national villageois trop zélé, il reçoit un coup de pistolet dans l’épaule. Les patriotes du village ont établi un barrage de charrettes sur le pont.

Le chef d’escadron Deslon arrive à Varennes vers 05 h 30 avec ses cavaliers prévus pour escorter le roi de Dun à Montmédy. Il est arrêté par la garde nationale et les paysans ameutés sur le pont à l’entrée du village. Ayant obtenu de rencontrer Louis XVI, il lui propose une sortie en force sous la protection des hussards de Lauzun encore fidèles par les rues pourtant bourrées de gens arrivés des environs pour prêter main forte. Le roi refuse et souhaite attendre l’arrivée des troupes du marquis de Bouillé.

Vers 7 heures, arrivent à Varennes Bayon et Romeuf, officiers de la Garde Nationale de Paris.

A présent, le roi essaie de retarder le départ en faisant valoir la fatigue de sa famille. Son dernier espoir est de voir arriver le marquis de Bouillé ou au moins le régiment du Royal Allemand. Mais leurs uniformes restent en l’état de fantôme.

Louis XVI doit prendre le chemin du retour, entouré par les gardes nationales et par les dragons qui devaient l’escorter mais ont rejoint les Patriotes.

Le régiment Royal Allemand entre à Varennes vers 9 heures du matin. Trop tard !

5) Le choc de Varennes entre une royauté moribonde et une république en fleurs

La journée de Varennes ne connaît ni combat, ni comportement remarquable ; pourtant un choc bien plus important s’y joue.

Stefan Zweig a raison d’écrire dans son Marie-Antoinette " A partir de l’instant où un roi endosse la livrée d’un domestique pour fuir, il ne peut plus être maître de sa destinée."

L’institution royale est donc en train de mourir.

Par quoi est-elle remplacée ? par la souveraineté populaire concrétisée en Argonne dans les communes, mises en place en janvier 1790 à la place des paroisses.

C’est le conseil municipal de Sainte Menehould qui a, le premier, perturbé le plan de fuite du roi. Pourquoi ? parce que le premier détachement de hussards (Boudet) chargé de protéger le souverain est entré dans la ville sans avertir la municipalité et sans l’honorer d’une petite parade, provoquant défiance et hostilité des municipaux. Le lendemain, les dragons du capitaine D’Andoins sont plus respectueux, mais leur séjour toute la journée, leurs ordres et contre ordres, éveillent la méfiance des élus et de la population.

La réactivité des municipalités, en pleine nuit, est surprenante.

" D’un bout à l’autre de la route, les mairies calquent leur attitude sur celle de Sainte Menehould. Celle de Clermont-en-Argonne a accueilli avec inquiétude les dragons de Damas, ne pouvant deviner ce que faisaient ces troupes "en mouvement dans la paix la plus profonde". Dès le passage de la berline, elle a dépêché un courrier pour avertir celle de Varennes, avant même de savoir que Drouet et Guillaume ont pris, eux aussi le galop. Et lorsque le colonel de Damas a tenté d’entraîner ces dragons, les municipaux qui sont revenus vers lui ceinturés de leurs écharpes tricolores - preuve de l’attachement de tous ces corps élus aux symboles de leur autorité- lui ont répondu par le tocsin. Les petites communes n’ont pas été en reste : Neuville-le-Pont, en voyant passer la troupe fourbue des hussards de Choiseul a expédié aussitôt une dépêche à Sainte Menehould. Chaque corps municipal signale, prévient, appelle à l’aide et à la vigilance." (extrait de Varennes, par Mona Ozouf).

Le clou de la soirée, c’est bien cet épicier prenant sur lui, au nom du corps municipal de Varennes, l’initiative de faire arrêter un convoi suspect, en toute illégalité mais avec le sentiment du devoir.

Comme l’a bien vu Stendhal, même au fin fond de l’Argonne, la révolution va, court, vole à cheval dans les habits de Drouet et de son copain Guillaume, pendant que l’Ancien régime finit sur les coussins moëlleux de la berline.

6) Ne pas oublier Varennes et ses héros

Quand j’étais enfant, cet épisode de Varennes faisait partie des symboles de la laïque. J’espère qu’un jour, un gouvernement et une administration auront le courage de faire revivre cela.

Jean-Baptiste Drouet, maître de poste à Sainte-Menehould, méritait de figurer dans les livres scolaires. En comparaison du duc de Choiseul, du colonel de Damas ou du roi, voilà un homme qui a fait preuve d’une grande réactivité et d’une grande énergie. Dès qu’il comprend la nature du convoi changeant de chevaux, il avertit les autorités de son bourg et de Varennes ; il fonce vers ce prochain relais et fait son possible pour retenir le roi malgré les nombreux militaires présents. Il deviendra député montagnard, commissaire aux armées puis babouviste ; Drouet fait partie des nôtres.

La phrase du jour restera celle prononcée par Signémont, ancien militaire, habitant de Varennes, qui répond à Élisabeth Philippine Marie Hélène de France, soeur du roi, dite Madame Élisabeth : " Madame, je suis citoyen avant d’être sujet".

Parmi les héros de la journée, je n’aurais garde d’oublier Jean Louis Romeuf, envoyé par la garde nationale parisienne à la poursuite du convoi royal. Une fois qu’il arrive à Varennes, c’est lui qui commande. Il fera preuve dans sa vie d’une très grande énergie et mourra lors de la bataille de la Moskowa en 1812.

Ceci dit, le grand héros de la journée, comme dit Marat, ce fut le peuple anonyme.

Le duc de Choiseul explique la mobilisation des paysans de Pont-de-Somme Vesle contre ses hussards (présents pour escorter le roi et qui sont obligés de partir) par le fait qu’ils ne payaient même plus les fermages depuis la nuit du 4 août 1789 et virent dans ces cavaliers le risque d’une répression.

Ainsi, depuis l’explosion révolutionnaire de la deuxième moitié de juillet 1789, les campagnes vivent dans un état de fermentation perpétuelle. Elles craignent un retour des anciens privilégiés, s’alarment au moindre incident, sonnant le tocsin aux clochers et se jetant en armes sur la place du village.

Les soldats, fut-ce des hussards de régiments d’élite, sont décontenancés par la boulangère qui leur parle en frère et par la cabaretière qui leur offre à boire.

Quand un peuple se mobilise comme c’est le cas de 1791 à 1794, même le hasard le plus étonnant devient son allié ; tel est bien le bilan de cette fuite de Varennes.

Fuite du roi Louis XVI jusqu’à Varennes (21 juin 1791) : Lettre ouverte à Madame Jalta, Messieurs Carnat et Lauby, Inspecteurs pédagogiques régionaux d’histoire et de géographie de l’Académie de Paris. Ignorance ou falsification ?

Jacques Serieys


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