Histoire de la Russie d’Ivan IV (16 janvier 1547) à 1905 : quelques remarques

mardi 11 juillet 2017.
 

1) Un développement économique, culturel, sociétal et politique en retard sur le reste de l’Europe

2) Le développement historique différent de l’Europe occidentale et de la Russie

3) L’Etat tsariste d’avant 1905 présente un aspect bureaucratique autocratique avec des caractéristiques pré-fascistes

4) Vers quelle révolution en Russie ?

5) Quelle articulation entre révolution démocratique bourgeoise et perspective socialiste ?

6) Conclusion

Ce petit article a seulement pour but de rappeler les principales caractéristiques de la Russie avant les Révolutions de 1905 et 1917. Ses parties 1,2,3 et 5 sont illustrées par des citations de Léon Trotsky extraites de son texte sur les « Particularités du développement de la Russie » (citations ci-dessous en italique).

De 1893 (Nouvelles transformations économiques dans la vie paysanne...) à 1921, Lénine tient peu compte des spécificités de l’histoire russe et de la société russe, considérant que le capitalisme s’impose dans le pays d’une façon qui élimine le passé. C’est seulement durant ses derniers mois de vie politique publique qu’il établit un lien entre la bureaucratisation de l’Etat dominé par Staline et le legs historique de l’asiatisme étatique.

1) Un développement économique, politique, culturel et sociétal en retard sur le reste de l’Europe

« Le trait essentiel et le plus constant de l’histoire de la Russie, c’est la lenteur de l’évolution du pays, comportant comme conséquences une économie arriérée, une structure sociale primitive, un niveau de culture inférieur ».

Ce constat peut se comprendre par :

des causes géographiques ("une plaine incommensurable" dans laquelle les audacieux devenaient cosaques ou colons et non entrepreneurs, bourgmestres ou intellectuels)

des causes climatiques : « frimas d’hiver et sècheresse d’été » limitaient les rendements agricoles, poussaient à une agriculture d’autosuffisance dans des domaines éloignés et immenses, sans commercialisation ni rapport important aux villes.

des causes historiques : « La Russie n’a pas hérité d’une civilisation "aux rapports sociaux aussi achevés dans le détail que le sont les ouvrages des artisans de ces pays". "Les Slaves d’Orient ne trouvèrent aucun héritage dans leur plaine sans joie".

des causes extérieures. Du 1er au 17ème siècle, des vagues successives de peuples nomades guerriers venus de l’Est (Sarmates, Huns, Avars, Protobulgares, Magyars, Petchénèques, Coumans, Mongols...) ont ravagé cette plaine et ses villes empêchant tout développement économique et progrès sociétal. L’invasion par les troupes mongoles de Batou a ruiné de grandes villes comme Kiev, poussant la masse de la population à se retirer dans la zone forestière du centre de la Russie. Quant à l’Europe occidentale, elle est longtemps restée réservée vis à vis de "Russes sauvages, hérétiques... qui font appel aux Tatars païens" et se livrent aux mêmes atrocités.

Des causes politico-économiques : L’Etat tsariste absorbait une partie tellement importante des revenus qu’il empêchait la naissance d’un vrai Tiers Etat : ni progrès de la paysannerie, ni naissance d’une réelle bourgeoisie nationale.

Cette spécificité économique et politique va évidemment de pair avec la réalité sociétale et culturelle : "Avec leurs longues robes, leurs bonnets de fourrure, leurs grandes barbes, leur saleté repoussante et malodorante, avec leurs pauvres maisons de bois, la claustration quasi-musulmane qu’ils imposent à leurs femmes,les habitudes de servilité orientale qui les précipitent dans la poussière devant les grands de ce monde, leur gloutonnerie et leur ivrognerie, leurs accés de sadisme féroce, prsque de folie furieuse, leur malhonnêté en affaires, les Russes apparaissent aux découvreurs européens (du 16ème siècle) comme des types d’une humanité différente et inférieure" ( Peuples et civilisations Tome 8 page 397)

2) Le développement historique différent de l’Europe occidentale et de la Russie

A partir du 11ème siècle, l’Occident connaît un accroissement des forces productives (essentiellement rendements agricoles et population). Parmi les raisons, on peut avancer un contexte plus pacifique, une restauration d’entités politiques, la diffusion d’améliorations techniques (moulin hydraulique, jachère, outils en fer dont la charrue, collier d’épaules pour l’attelage...), des défrichements de forêts et assèchements de marais, les contacts avec la civilisation arabo-musulmane en plein épanouissement, une meilleure alimentation peut-être due à un climat plus clément, un allongement de l’espérance de vie.

Jusqu’au 18ème siècle, un processus irrégulier de développement économique mûrit dans toute l’Europe occidentale en bénéficiant d’une autonomie importante par rapport aux structures pyramidales féodales et au domaine religieux (hors propriété foncière). C’est ainsi que les villes deviennent des « communes » disposant de franchises et d’une organisation démocratique embryonnaire. La croissance de la production, du commerce et des villes permet la constitution de marchés de plus en grands et la maturation d’une classe bourgeoise.

Cela entraîne une crise du mode de production féodal fondé sur la propriété foncière, des relations de sujétion personnelle de droit et une faible circulation monétaire ; le servage tend à disparaître, les revenus tirés des privilèges seigneuriaux s’effondrent. Les hommes cessent de tourner leur regard seulement vers le ciel ; les techniques, les sciences, le droit, les arts, la philosophie s’épanouissent ; une grave crise secoue la religion chrétienne avec l’apparition du protestantisme qui répond mieux au nouveau type de vie, à l’autonomisation des individus.

Les structures politiques accroissent considérablement leur rôle dans l’organisation des sociétés, en particulier des Etats comme la France, l’Angleterre ou les Provinces Unies. De fait, cet Etat assure une transition entre le mode de production féodal et le mode de production capitaliste. Sous forme de « monarchie absolue », il protège les privilèges de la noblesse et le rôle de l’Eglise mais il soutient aussi le rôle économique de la bourgeoisie montante qui apporte argent et compétitivité dans la rude concurrence en cours. Ce rôle symbolique de l’Etat comme arbitre entre les classes est conforté par la mise en place de gouvernements et d’administrations provinciales, de services publics, la progression du droit, l’aspiration à la prise en compte d’un intérêt public, le sentiment national. A un moment donné, la crise du modèle féodal, les nécessités du développement économique et l’aspiration de la société à l’égalité juridique (devant l’impôt par exemple) amène une révolution démocratique bourgeoise dont les Provinces Unies, l’Angleterre et la France de 1789 sont les meilleurs exemples.

La Russie a connu une histoire tout à fait différente, en particulier sur quatre points :

• Le manque de terres dans un contexte de croissance démographique imposait en Occident, une amélioration du travail agricole, et, à terme une amélioration du sort des paysans. En Russie, « L’agriculture - base de tout le développement - progressait par les voies extensives : au Nord, l’on coupait et brûlait entièrement des forêts ; dans le Midi, l’on bouleversait les steppes vierges. On ne prenait possession de la nature qu’en largeur, non point en profondeur ». "Les premières expériences du développement capitaliste » présentent un « caractére provincial et épisodique ».

La faiblesse du réseau urbain : « L’indigence, trait marquant non seulement de la féodalité russe, mais de toute l’histoire de l’ancienne Russie, trouva son expression la plus accablante dans le manque de cités du véritable type médiéval, en tant que centres d’artisans et de marchands. L’artisanat, en Russie, ne parvint pas à se dégager de l’agriculture et conserva le caractère de petites industries locales (koustari). Les villes russes du temps jadis étaient des centres commerciaux, administratifs, militaires, des résidences de propriétaires nobles, par conséquent des centres de consommation et non de production. Même Novgorod, qui était en relations avec la Ligue hanséatique et ne connut jamais le joug tatar, était uniquement une cité de commerce, et non point d’industrie ». Les villes ne se développant pas naturellement, comment fit par exemple Pierre le Grand pour fonder Saint Pétersbourg ? Chaque propriétaire de plus de 3500 serfs dut y construire une maison en pierre, chaque dvoriane une habitation en respectant totalement les plans de l’architecte du tsar ( dimension, type de façade...) ; pour les travaux, chaque année 40000 paysans étaient réquisitionnés dans l’empire, parfois à des centaines de kilomètres, acheminés sous escorte militaire, parfois chargés de chaînes.

* L’Etat russe, y compris au 17ème siècle, présente un aspect patrimonial au sens que lui donne Max Weber ("structure politique globalement semblable à celle d’un immense domaine foncier appartenant au prince"). Le tsarisme est organisé de façon à ne laisser apparaître aucun centre d’influence ou de pouvoir indépendant. "La nation dans son entier, semble n’avoir d’autre raison d’exister que le service du monarque... Les officiers qui lèvent les impôts et administrent la justice ne sont pas des officiers publics mais des économes de la maison princière. La notion d’Etat, en tant qu’unité distincte de la personne du prince, n’existe tout simplement pas... Tout sujet, quelle que soit sa condition est tenu de servir le tsar. Il n’existe aucune charte de droits ou de privilèges mais seulement des listes de devoirs à vie, pour chaque caste. La notion de propriété privée de la terre n’existe pas ; la terre appartient au tsar, ainsi que les mines et les pêches"(Richard Pipes).

Dans ces conditions, la bourgeoisie n’a pu jouer le rôle social progressiste qu’elle a eu en Europe occidentale au Moyen Age, à la Renaissance, au Siècle des Lumières et lors des révolutions bourgeoises. «  Des marchands nomades ne pouvaient en aucune mesure occuper dans la vie sociale une place analogue à celle qu’en Occident détenait la petite et moyenne bourgeoisie des corporations d’artisans, des marchands, des industriels, bourgeoisie indissolublement liée avec sa périphérie rurale. Au surplus, les lignes magistrales du commerce russe conduisaient à l’étranger, assurant depuis des siècles reculés un rôle dirigeant au capital commercial du dehors et donnant un caractère semi-colonial à tout le mouvement d’affaires dans lequel le marchand russe était intermédiaire, entre les villes d’Occident et le village russe  ».

3) L’Etat tsariste d’avant 1905 présente un aspect bureaucratique autocratique avec des caractéristiques pré-fascistes

Du 10ème au 19ème siècle, la formation sociale de la Russie peut être caractérisée comme relevant de façon dominante du mode de production féodal mais une « féodalité... née avant terme, informe et pauvre en monuments de sa culture » faisant voisiner des « formes archaïques avec les plus modernes « . « La Russie occupait entre l’Europe et l’Asie une situation intermédiaire non seulement par sa géographie mais par sa vie sociale et son histoire. Elle se distinguait de l’Occident européen, mais différait aussi de l’Orient asiatique, se rapprochant en diverses périodes, par divers traits, tantôt de l’un, tantôt de l’autre ».

Ainsi, l’histoire de l’Etat russe est marqué par la tradition de violence des peuples nomades mais il présente aussi les principales caractéristiques du mode de production asiatique (Chine historique par exemple) : existence d’un Etat bureaucratique, pompant toutes les richesses, pliant toutes les couches sociales à ses propres intérêts.

Les villes ne sont pas des centres économiques mais essentiellement des relais administratifs de l’Etat : « Le radicalisme politique en Europe occidentale s’appuyait avant tout, comme on sait, sur la petite bourgeoisie. C’étaient les artisans, et en général toute cette partie de la bourgeoisie qui était happée par le développement industriel, mais en même temps repoussée par la classe des capitalistes... En Russie, dans la période précapitaliste, la ville se développa plutôt de la manière chinoise qu’européenne. Les villes étaient des centres administratifs, de caractère purement bureaucratique, sans la moindre importance politique et, sur le plan économique, des bazars pour le milieu artisanal et paysan qui les entourait. Leur développement était encore fort insignifiant quand il fut arrêté par le procès capitaliste, qui se mit à créer des grandes villes à sa manière, c’est-à-dire des villes d’usines et des centres du marché mondial... Ce qui empêcha le développement de la démocratie petite-bourgeoise favorisa l’apparition de la conscience de classe du prolétariat en Russie. Le prolétariat se trouva tout à coup concentré dans les usines... »

* L’Etat russe a longtemps imité les peuples de mode de production nomade dans son rapport aux villes : pillage, destruction, déplacement de population en particulier des artisans. Les républiques de Novgorod et Pskov, liées à la Ligue hanséatique auraient pu évoluer selon le processus d’Europe occidentale. Lorsque le Tsar Ivan III prend ces deux villes sur la fin du 15ème siècle, il ferme brutalement les comptoirs commerciaux, pille les magasins, emprisonne les marchands étrangers, transplante en Russie centrale et orientale des milliers de citoyens et les remplace par des Moscovites. Cela rappelle la prise de Samarkande par Gengis Khan.

L’Etat aspire toutes les richesses, y compris aux dépens des classes privilégiées « Sous la pression de l’Europe plus riche, l’État russe absorbait, en comparaison de l’Occident, une part relative de la fortune publique bien plus forte, et non seulement condamnait ainsi les masses populaires à une double misère, mais affaiblissait aussi les bases des classes possédantes. L’État, ayant cependant besoin de l’appui de ces demières, pressait et réglementait leur formation. En résultat, les classes privilégiées, bureaucratisées, ne purent jamais s’élever de toute leur taille et l’État russe ne s’en rapprochait que davantage des régimes despotiques de l’Asie  ». Le tsar est propriétaire de nombreuses mines et manufactures où il fait travailler des "serfs possédés", véritables esclaves de l’Etat.

Une noblesse féodale servile « L’autocratie byzantine que les tsars moscovites s’étaient officiellement appropriée dès le début du XVIe siècle soumit les grands féodaux, les boyards, avec l’aide des nobles de la Cour (dvoriané) et s’assujettit ces derniers en leur asservissant la classe paysanne, pour se transformer en monarchie absolue, celle des empereurs de Pétersbourg. Le retard de l’ensemble du processus est suffisamment caractérisé par ce fait que le droit de servage, naissant vers la fin du XVIe siècle, établi au XVIIe, atteignit son épanouissement au XVIIIe et ne fut juridiquement aboli qu’en 1861 ».

Un clergé servile faisant fonction de police confessionnelle « Le clergé, après la noblesse, joua dans la formation de l’autocratie tsariste un rôle non négligeable, mais uniquement celui d’un fonctionnariat. L’Église ne s’est jamais haussée en Russie à la puissance dominatrice que le catholicisme eut en Occident : elle se contenta d’un état de domesticité spirituelle auprès des autocrates et elle s’en faisait un mérite d’humilité. Les évêques et les métropolites ne disposaient d’un certain pouvoir qu’à titre de subalternes de l’autorité civile. Il y avait changement de patriarche à l’avènement d’un nouveau tsar. Lorsque la capitale fut établie à Pétersbourg, la dépendance de l’Église à l’égard de l’État devint encore plus servile. Deux cent mille prêtres séculiers et moines constituèrent, en somme, une partie de la bureaucratie, une sorte de police confessionnelle. En récompense, le monopole du clergé orthodoxe dans les affaires de la foi, ses terres et ses revenus, se trouvaient sous la protection de la police générale ».

Une idéologie raciste, la «  doctrine slavophile, messianisme d’un pays arriéré  » contribue au racisme contre les juifs, contre les Polonais, contre les peuples du Caucase, de Sibérie, de la Baltique. Cela pousse des éléments de ces minorités culturelles dans une lutte radicale contre le tsarisme. Lénine est d’origine kalmouk, russe et juive (grand père maternel). Sont d’origine juive Léon Trotsky (Lev Bronstein), futur chef de l’Armée Rouge et responsable des Affaires Etrangères, Yakov Sverdlov (Yankel Solomon) Secrétaire de l’Exécutif du Parti Bolchevik et — en tant que président du Comité Central Exécutif — chef du gouvernement des Soviets, Grigory Zinoviev (Radomylsky) futur dirigeant de l’Internationale Communiste (Komintern), Lev Kamenev (Rosenfeld), Karl Radek (Sobelsohn) ministre de la presse, Moisei Uritsky... Pachukanis est lithuanien...

une religion sclérosée : « L’insignifiante importance des villes russes contribua le plus à l’élaboration d’un État de type asiatique et excluait, en particulier, la possibilité d’une Réforme religieuse, c’est-à-dire du remplacement de l’orthodoxie féodale et bureaucratique par quelque variété plus moderne du christianisme, adaptée aux besoins de la société bourgeoise. La lutte contre l’Église d’État ne s’éleva pas au-dessus de la formation de sectes de paysans, dont la plus puissante fut celle des Vieux-Croyants ».

* Un tsar "monarque asiatique ; il hérite de l’orgueil démesuré, du style oriental de ses anciens maîtres tartares" (Peuples et civilisations). Lorsque Pierre le Grand revient de son voyage européen (1700), il fait couper les barbes, les robes et les manches, impose un habit européen, décide un nouveau décompte des années à partir de sa réforme du calendrier... Le rôle des deux régiments de la Garde pour la formation d’une caste militaire rappelle les armées ottomanes et chinoises plus que la noblesse féodalo-militaire européenne.

* Pierre le Grand dirige un pays tellement vaste qu’il institutionnalise les communautés de base issues des siècles précédents comme le mir rural, comme l’élection par les paysans des cours de justice, comme la perception des impôts par des corps élus. Mais, comme dans le mode de production asiatique, ces communautés sont contrôlées par un réseau très serré de commissaires. Autre caractéristique rappelant plus l’Antiquité ou l’Asie : la Russie présente l’aspect d’un Empire dominant d’innombrables peuples.

• Des explosions sociales violentes et sans lendemain qui renforcent l’absolutisme bureaucratique : « Quinze ans environ avant la grande Révolution française, éclata en Russie un mouvement de cosaques, de paysans et d’ouvriers-serfs dans l’Oural - ce que l’on a appelé la révolte de Pougatchev. Que manqua-t-il à ce terrible soulèvement populaire pour qu’il se transformât en révolution ? Un Tiers-État. A défaut d’une démocratie industrielle des villes, la guerre paysanne ne pouvait se développer en révolution, de même que les sectes religieuses des campagnes n’avaient pu s’élever jusqu’à une Réforme. Le résultat de la révolte de Pougatchev fut, au contraire, de consolider l’absolutisme bureaucratique, protecteur des intérêts de la noblesse, qui montra de nouveau ce qu’il valait à une heure difficile« .

4) Vers quelle révolution en Russie ?

Une révolution sociale apparaissait nécessaire et inéluctable pour tous ceux qui, au début du 20ème siècle, constataient l’impossibilité d’une évolution démocratique du tsarisme, refusaient cet Etat autocratique policier archaïque, tous ceux qui étaient attirés par les langues, les techniques, les arts, la vie sociale et politique de l’Europe proche. Mais quelle révolution ? Le parti social-démocrate russe va se diviser sur cette question entre, d’un côté les bolchéviks autour de Lénine, de l’autre les menchéviks.

« A l’intellectuel russe... écrivait Lénine à la fin de 1904, il semble toujours que reconnaître notre révolution comme bourgeoise, c’est la décolorer, la rabaisser, la vulgariser... Pour le prolétariat, la lutte pour la liberté politique et la république démocratique dans la société bourgeoise n’est qu’une des étapes nécessaires dans la lutte pour la révolution sociale. »

« Les marxistes sont absolument convaincus, écrivait-il en 1905, du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que les réformes démocratiques, qui sont devenues une nécessité pour la Russie, non seulement ne signifient pas encore en elles-mêmes une atteinte au capitalisme, une atteinte à la domination de la bourgeoisie, mais, au contraire, elles vont pour la première fois vraiment déblayer le terrain pour un développement large et rapide, européen et non asiatique, du capitalisme. Elles vont pour la première fois rendre possible la domination de la bourgeoisie en tant que classe... » « Nous ne pouvons sauter hors des cadres bourgeois-démocratiques de la révolution russe, insiste-t-il, mais nous pouvons dans une formidable mesure élargir ces cadres »,

" La victoire de la révolution, écrivait-il, ne peut être accomplie que « par la dictature, parce que la réalisation des réformes qui sont immédiatement et absolument nécessaires au prolétariat et à la paysannerie provoquera une résistance désespérée chez les propriétaires fonciers, les grands bourgeois et le tsarisme. Sans dictature, il est impossible de briser cette résistance, de repousser les tentatives contre-révolutionnaires. Ce sera, bien entendu, une dictature, non pas socialiste, mais démocratique. Elle ne pourra porter atteinte aux fondements du capitalisme (sans toute une série d’étapes intermédiaires dans le développement révolutionnaire). Elle pourra, dans le meilleur des cas, introduire une redistribution radicale de la propriété foncière en faveur de la paysannerie, établir une démocratie conséquente et complète allant jusqu’à la république, extirper tous les traits asiatiques, tout le legs du servage, non seulement au village, mais aussi dans les usines, poser la base d’une amélioration sérieuse de la situation des ouvriers et de l’élévation de leur niveau de vie ; enfin, last but not least, porter la conflagration révolutionnaire en Europe. »

Contre cette position, que défendaient les Menchéviks ? « Les rapports sociaux de la Russie ne sont mûrs que pour la révolution bourgeoise » « (Axelrod, au congrès d’unification). « Avec l’arbitraire politique général qui règne chez nous, il ne peut être question d’un combat immédiat du prolétariat contre les autres classes pour conquérir le pouvoir politique... Il lutte pour établir les conditions d’un développement bourgeois. Les conditions historiques objectives vouent notre prolétariat à une collaboration inévitable avec la bourgeoisie dans la lutte contre 1’ennemi commun. » « Il nous faut faire cas du soutien des partis non prolétariens et ne pas les repousser par des incartades manquant de tact. »(Plékhanov)

« On peut dire avec certitude, répliquait Lénine à Plekhanov, que les propriétaires fonciers qui sont libéraux vous pardonneront des millions d’actes qui manquent de tact, mais ne vous pardonneront pas des appels à la saisie des terres. »

5) Quelle articulation entre révolution démocratique bourgeoise et perspective socialiste ?

La force de Léon Trotsky réside dans son analyse de la dynamique socialiste de la révolution à venir, vu la nature capitaliste de l’économie, la faiblesse de la bourgeoisie russe, la force de la classe ouvrière (en particulier par son caractère très concentré), le contexte international. De même, il a porté très tôt sa réflexion sur le risque de dégénérescence bureaucratique.

Développement inégal et combiné «  La loi de l’évolution combinée s’avère la plus incontestable dans l’histoire et dans le caractère de l’industrie russe. Celle-ci, née tardivement, n’a pas reparcouru le cycle des pays avancés, mais elle s’y est insérée, accommodant à son état retardataire les aboutissements les plus modernes. Si l’évolution économique de la Russie, dans son ensemble, a sauté les époques de l’artisanat corporatif et de la manufacture, plusieurs de ses branches industrielles ont aussi partiellement sauté certaines étapes de la technique qui avaient exigé, en Occident, des dizaines d’années. Par suite, l’industrie russe se développa, en certaines périodes, avec une extrême rapidité. De la première révolution (1905) jusqu’à la guerre, la production industrielle de la Russie avait à peu près doublé. Cela sembla à quelques historiens russes un motif suffisant pour conclure qu’il faudrait abandonner la légende d’un état retardataire et d’une lente progression du pays. En réalité, la possibilité d’une progression si rapide était précisément déterminée par un état retardataire qui, hélas ! non seulement a subsisté jusqu’à la liquidation de l’ancien régime, mais, comme l’héritage de ce dernier, s’est maintenu jusqu’à ce jour ». « Une contrée arriérée s’assimile les conquêtes matérielles et idéologiques des pays avancés. Mais cela ne signifie pas qu’elle suive servilement ces pays, reproduisant toutes les étapes de leur passé »... « La possibilité de sauter par-dessus les degrés intermédiaires n’est pas, on l’entend bien, tout à fait absolue ; en fin de compte, elle est limitée par les capacités économiques et culturelles du pays".

Concentration de la classe ouvrière russe «  Les entreprises géantes qui occupaient plus de mille ouvriers chacune n’employaient aux États.Unis que 17,8 % de la totalité des ouvriers, tandis qu’en Russie la proportion était de 41,4 % ! Encore, pour les principales régions industrielles, le pourcentage était-il plus élevé : pour la région de Pétrograd, 44,4 %, et même, pour la région de Moscou, 57,8 %. On arrivera aux mêmes résultats si l’on établit une comparaison entre l’industrie russe et l’industrie britannique ou allemande. Ce fait, établi pour la première fois par nous en 1908, s’insérerait difficilement dans la représentation banale que l’on donne d’une économie russe arriérée. Pourtant, il n’en réfute point le caractère retardataire, il en donne seulement le complément dialectique ».

Caractère très avancé du développement capitaliste en Russie grâce au capital étranger : «  La fusion du capital industriel avec le capital bancaire s’est effectuée en Russie, elle aussi, d’une façon si intégrale que l’on n’a peut-être rien vu de pareil en aucun autre pays. Mais l’industrie russe, en se subordonnant aux banques, montrait effectivement qu’elle se soumettait au marché monétaire de l’Europe occidentale. L’industrie lourde (métaux, charbons, pétrole) était presque tout entière sous le contrôle de la finance étrangère qui avait constitué à son usage, en Russie, tout un réseau de banques auxiliaires et intermédiaires. L’industrie légère marchait dans la même voie. Si les étrangers possédaient, dans l’ensemble, à peu près 40 % de tous les capitaux investis en Russie, ce pourcentage dans les branches industrielles directrices était notablement plus élevé  ».

Faiblesse de la bourgeoisie russe pour diriger une révolution démocratique bourgeoise : « Les conditions dans lesquelles se constitua l’industrie russe, la structure même de cette industrie, déterminèrent le caractère social de la bourgeoisie du pays et sa physionomie politique. La très forte concentration de l’industrie marquait déjà par elle-même qu’entre les sphères dirigeantes du capitalisme et les masses populaires, il n’y avait aucune hiérarchie intermédiaire. A quoi s’ajoutait que les plus importantes entreprises d’industrie, de banque et de transports étaient la propriété d’étrangers qui, non seulement réalisaient ainsi des bénéfices sur la Russie, mais affermissaient leur influence politique dans les parlements d’autres pays, et qui, loin de pousser à la lutte pour un régime parlementaire en Russie, s’y opposèrent souvent. Il suffit ici de se rappeler le rôle abominable que joua la France officielle. Telles furent les causes élémentaires et irréductibles de l’isolement politique de la bourgeoisie russe et de son attitude contraire aux intérêts populaires. Si, à l’aube de son histoire, elle s’était montrée trop peu mûre pour effectuer une Réforme, elle se trouva l’être trop lorsque le moment fut venu de diriger la révolution. L’incapacité politique de la bourgeoisie était directement déterminée par le caractère de ses rapports avec le prolétariat et les paysans. Elle ne pouvait entraîner à sa suite des ouvriers qui s’opposaient haineusement à elle dans la vie quotidienne et qui, de très bonne heure, avaient appris à donner un sens plus général à leurs visées. D’autre part, la bourgeoisie fut également incapable d’entraîner la classe paysanne, parce qu’elle était prise dans les mailles d’intérêts communs avec ceux des propriétaires fonciers, et qu’elle redoutait un ébranlement de la propriété, de quelque manière qu’il se présentât. Si donc la révolution russe tarda à se déclencher, ce ne fut pas seulement une affaire de chronologie : la cause en fut aussi à la structure sociale de la nation".

6) Conclusion

Sur l’essentiel, les analyses de Lénine et de Trotsky sur la révolution à venir en Russie ne sont pas contradictoires et se sont vues vérifiées par la réalité historique.

Sans aucun doute, les interventions militaires étrangères, française, britannique, étatsunienne, allemande, polonaise... représentent la raison essentielle de la mise en place d’un Etat bureaucratique, militarisé et policier ainsi que de l’élan coupé de la révolution démocratico-sociale.

Sans aucun doute, le parti bolchevik visait une révolution démocratique et n’a pas consciemment préparé le stalinisme.

Par contre, les dirigeants bolcheviks peuvent-ils être exemptés de toute responsabilité dans le devenir stalinien de l’URSS ? Je ne crois pas. Bien des débats demanderaient à être engagés sur ce point. J’en cite seulement deux :

* la position de Lénine dès 1903 pour la nationalisation pure et simple des terres plutôt que l’appropriation collective par le biais de ce qui restait des mir (communautés paysannes).

* la question de l’état et de son devenir après la révolution.

Jacques Serieys

La Russie tsariste de Nicolas 2 : un état autocratique à caractéristiques pré-fascistes


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