Européennes : hésitations de campagne

lundi 12 août 2019.
 

Alors que je venais de m’installer à une table au café bar auberge des Trois faisans, je commandai une bière d’abbaye.

À proximité, se trouvait une autre table autour de laquelle étaient assis cinq hommes qui discutaient un peu bruyamment, tout en sirotant leur apéritif. La teneur de leur conversation attira mon attention.

L’un d’entre eux dit :

– je crois que je vais voter maintenant pour la liste de Jadot. Finalement à part l’écologie, je vois pas ce qui serait utile…

– Moi, j’adore Jadot : c’est un vrai libéral. Il a voté oui pour le traité constitutionnel européen en 2005 et pour le traité de Lisbonne en 2008. Il est pour l’écologie de marché. C’est un écologiste modéré : il n’est pas comme la France Insoumise pour une planification écologique ou une règle verte qui sont trop contraignantes pour la liberté de commerce selon lui.

– Oui, c’est vrai : EELV est beaucoup moins radicale que LFl en écologie et les Verts sont donc beaucoup moins dangereux pour les lobbys.

– Alors si je vous suis, si je vote Jadot, je l’ai dans le dos !

– Si tu es vraiment écolo, ne vote pas Jadot !. D’autant qu’il n’a pas exclu, après avoir été élu, de passer un accord avec la droite et la social-démocratie européenne.

– C’est à vomir toutes ces combines !

– Remets-toi ! Je t’apporte une bouffée d’air frais : dans le programme de LFI, l’Avenir en commun, il y a une véritable cohérence entre la démarche économique et la démarche écologique ce qui n’est pas le cas pour EELV. Pour assurer la transition écologique, il faut un budget considérable et ce n’est pas seulement en récupérant l’argent de la fraude et de l’évasion fiscale que l’on peut réunir l’argent nécessaire. Il faut aussi s’attaquer au problème du partage des richesses et ça, EELV, en réalité, renonce en raison de son idéologie foncièrement libérale.

– Donc j’ai intérêt finalement à voter pour la liste de Manon Aubry.

– Oui, d’autant que LFI à une position politique indépendante et claire : il n’y aura pas de petits arrangements avec des partis qui, par ailleurs, sont liés à des lobbys par leur financement.

– Moi, je crois que je vais voter pour la liste UPR d’Asselinau. Au moins, lui il est clair : il sort de l’Union européenne Pas de plan A et B. Et puis, techniquement il connaît bien les institutions européennes.

– Je crois que tu te fais des illusions : ce type n’a pas de programme économique et social sérieux : son seul programme, c’est sortir de l’Europe ! C’est un peu court ! Et il n’a pas de sens stratégique, car avant de sortir il faut essayer de négocier avec des propositions claires puis ensuite, si l’on échoue, on fait un référendum et si le résultat le veut, on sort. Mais sortir brutalement, c’est une fuite en avant et en cas d’échec, l’électorat lui mettra tout sur le dos considérant qu’il a fait preuve de dogmatisme d’intolérance et le rendra responsable de toutes les difficultés économiques qui surviendraient bien évidemment dans ce cas

– En outre, il instrumentalise le grand naïf Étienne Chouard, pour se faire une cote de popularité auprès des Gilets jaunes.

Moi, je ne comprends pas du tout le choix d’Étienne Chouard pour la liste UPR Asselinau et pour la conservation de la Ve République avec quelques aménagements, et est contre la 6ème république. Sa conception du RIC est beaucoup plus restrictive que celle de LFI. Étienne Choir qui a une approche institutionnaliste de la république et qui n’a pas bien compris les enjeux économiques liés aux rapports de classe, se laisse impressionner par un discours juridiste.

– Difficile de comprendre qu’un homme qui se dit de gauche attribue sa confiance à un homme politique qui a toujours milité dans des partis de droite comme le RPF (Pasqua, de Villiers) par exemple. Mais il faut reconnaître la cohérence de sa trajectoire politique qui a toujours été à droite et antieuropéenne.

– Donc si je comprends bien, la liste d’Asselinau est une liste de divisions ?

– Oui, elle est utilisée par les médias par petits flashs pour orienter le vote de certains Gilets jaunes dans une voie sans issue tout en siphonant un électorat potentiel pour LFI. Sa publicité n’est pas grande car les médias ne veulent pas que sa liste concurrence celle de LR.

– Je crois que tu as raison car Asselinau a menti sur sa chaîne YouTube en affirmant que Mélenchon avait renoncé à toute possibilité de sortir des traités européens s. On discerne ici une stratégie assez minable de captation d’une partie de l’électorat de LFI.

– Ah bon ? Ce serait un renard ce Asselinau ?

– En tout cas, laisse choir Asselinau sous peine d’échoir dans l’inefficacité.

– Et bien, merci de ces avertissements j’ai donc revenir à ma première idée : voter pour la liste LFI.

- Je crois que vous vous fatiguez pour rien les gars ! Moi je vais m’abstenir ou peut-être voter blanc. Tous ces candidats sont à mettre dans le même sac. Tous des traîtres ou des arrivistes appâtés par le jackpot des 40 000 € mensuels versés dans l’escarcelle de chaque bon à rien marionnette. Et puis, le Parlement européen ne sert à rien. Tout se passe à la commission européenne non élue à la solde des milliardaires. Voter c’est cautionné ici , comme ailleurs d’ailleurs, l’existence d’un système pourri jusqu’à la moelle. Tout le jeu électoral est pipé de bout en bout. Moi, je ne cautionne pas un tel merdier !

L’un des débatteurs lui dit alors, d’un air narquois : tu es un anar, quoi ?

L’abstentionniste répond d’une voix blanche « Tu m’attaques Georges ? Je n’en sais rien, j’essaie simplement de ne pas être trop con ».

Mais non Fernand, je ne t’attaque pas. Ecoute ! D’abord tu dis des choses fausses : il est vrai que le Parlement européen ne sert pas à grand-chose mais il n’est pas totalement inutile d’y être. Par exemple la pêche électrique a été interdite récemment, il a été voté une augmentation substantielle de l’allocation parentale au niveau européen, pour ne prendre que deux exemples récents. Cela permet du même coup de démasquer les menteurs qui affirment une chose dans des débats ou des meetings et qui votent le contraire en assemblée, comme c’est le cas pour cette dernière mesure qui n’a pas été votée par le RN qui veut se donner une image sociale par ses discours.

Toute personne consciente politiquement ayant quelques notions d’histoire sait parfaitement que la démocratie parlementaire occidentale en général sert les intérêts de la grande bourgeoisie, autrement dit de la classe dominante dans chaque pays.

Cela veut-il dire qu’il faut déserter toutes ces institutions ? La loi de 39 heures plus de 35 heures de travail hebdomadaire, la retraite à 60 ans, une multitude de lois qui figurent dans le code du travail ou de la sécurité sociale sont le résultat non seulement de luttes sociales mais aussi de votes des forces politiques progressistes dans le cadre des assemblées parlementaires. Ces lois auraient-elles été votées, même avec les mêmes luttes sociales, si des majorités parlementaires avaient été de droite ? Très probablement pas.

L’électorat de droite, notamment aisés, ne se trompe pas : il ne s’abstient pas et vote massivement pour les forces politiques qui défendent leurs intérêts.

Il n’en est pas de même des classes populaires notamment les plus pauvres qui, en se réfugiant dans l’abstention ou le vote blanc, laissent le champ libre à un électorat de droite et du "centre" qui fait le plein de ses voix.

Si les 9 millions de pauvres avaient voté pour Mélenchon à la présidentielle de 2017,, c’est-à-dire conformément à leurs intérêts objectifs si l’on se réfère au contenu exact du programme l’Avenir en commun, la situation politique, économique et sociale serait aujourd’hui toute autre.

Mettre dans la même sac ou presque LFI la social-démocratie et la droite est faire preuve d’une certaine paresse intellectuelle c’est méconnaître le contenu exact du programme l’Avenir en commun, le fonctionnement réel et la sociologie du mouvement politique de La France Insoumise. C’est ignorer la très grande violence symbolique exercée par les médias aux ordres de la caste oligarchique contre le mouvement LFI. C’est même se laisser influencer par celle-ci qui utilise toutes les techniques d’effacement et de dénigrement.

Les classes populaires ont tout intérêt à voter pour des forces progressistes, même si celles-ci ne satisfont pas toutes leurs attentes, au lieu de se réfugier dans le vote blanc ou l’abstention qui laissent le champ libre aux forces réactionnaires et antisociales.

– Bon discours camarade ! Je crois que si tu es con, tu l’est moins que moi ! En effet, si je suis ma logique, il faut que je jette mon Smartphone qu’a été fabriqué avec de la sueur et des larmes, que je mette à la casse ma voiture de casse polluée et qui a été fabriquée par des ouvriers surexploités, que je mange des produits de mon jardin pour ne pas faire fonctionner les gangsters de l’industrie agroalimentaire ( malheureusement je n’ai pas de jardin), que je retire les 1500 € que j’ai déposés sur mon livret A dont j’ignore finalement l’utilisation faite par les banques, etc.

– Envisager un tel renoncement et un repli de vie sur des communautés autogérées non consuméristes et essayant d’organiser leur autosuffisance représente un choix cohérent avec l’abstention mais très exigeant. Même en ayant résolu le problème de la propriété de la terre et de l’habitation encore faut-il avoir un revenu et reste la prise en charge de l’éducation des enfants, la prise en charge des soins lourds (opérations... ) qui dépendent d’institutions publiques financées en dernière analyse par l’impôt ou la sécurité sociale.

–OK ! Ce n’est pas infaisable, même si c’est difficile...

– Il est facile de constater à la lumière des expériences entreprises en France depuis 1 siècle et dans différents pays étrangers, et par une réflexion en profondeur sur la faisabilité à l’échelle d’une nation de tels projets communautaires autosuffisants relèvent d’une utopie, une belle utopie qui s’appelait au XIXe siècle socialisme utopique. Mais depuis, les héritiers de ce courant ont continué leur route et ont contribué à la constitution du code du travail, code de la sécurité sociale, code de l’environnement et plus généralement à la construction de ce que l’on a appelé l’État social que les ultralibéraux veulent détruire pierre par pierre.

– Mais que fais-tu des combats comme celui de Notre-Dame des Landes ?

– En réalité, les combats sociaux se développent sur cinq terrains : celui de l’entreprise, celui de l’État et des administrations, celui de la lutte sociale et mouvementiste, celui des assemblées locales, régionales nationales et européennes, celui des expériences locales (entreprises autogérées, Amap, Notre-Dame des Landes, etc.) expériences souvent animées par des associations et des coopératives. Ces différents combats constituent une expression multiforme de ce que l’on n’appelle en terme marxiste, lutte de classes. Il est nécessaire d’avoir toujours à l’esprit que ces cinq terrains de luttes sont complémentaires et ne ne doivent pas être opposés ou mis en rivalité. Il peut d’ailleurs exister une interdépendance entre ses différentes formes d’action. S’abstenir ou voter blanc c’est déserter l’un de ses cinq terrains de luttes : la lutte parlementaire entre les forces politiques progressistes et les forces politiques réactionnaires. Si je défends prioritairement LFI, ce mouvement n’a pas le seul mouvement progressiste et les électeurs progressistes s’opposant à l’ultralibéralisme ont aussi d’autres options.

– Je crois que tu m’as convaincu Georges, mais si je veux voter pour un parti progressiste autant voter pour celui qui a la plus grande influence électorale et qui est le plus attaqué par les médias : c’est LFI.

– Bien vu !

Je me dis alors, en buvant la bière, il est vraiment convaincant ce Georges.

Il me rappelle quelqu’un dont j’ai oublié le nom.

Hervé Debonrivage


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