Les batailles de Toulouse et Poitiers stoppent l’avancée arabo-musulmane en Europe occidentale

vendredi 17 mars 2017.
 

Au 8ème siècle, le monde arabo-musulman connaît une période à la fois brillante et expansionniste.

Civilisation arabo-musulmane : avant-garde culturelle de l’humanité durant 4 siècles

Langue française : l’héritage arabe

Au début du 8ème siècle, les Maures (musulmans) d’Afrique du Nord se répandent dans toute la Méditerranée occidentale. En 711, ils passent du Maroc en Espagne ; dès 714, les voilà sur l’Ebre. Après la prise de Barcelone, ils franchissent les cols des Pyrénées en 716. Sicile, Sardaigne, Corse, Baléares puis Provence connaissent le même sort. Ces Sarrasins vont cependant être arrêtés pendant vingt ans dans les terres de l’Aquitaine avant d’être refoulés. Qu’est-ce que cette Aquitaine ?

1) L’Aquitaine (ou Gascogne)

Sous l’Empire romain, durant plusieurs siècles, l’Aquitaine comprend toutes les régions des Pyrénées à la Loire, Auvergne comprise. Partis de la Baltique, en passant par l’Italie, le peuple germain des Wisigoths arrive en Aquitaine en 412. En 418, l’empereur Constance III leur accorde un statut de fédérés de Rome et les installe officiellement en Aquitaine où ils forment un royaume s’étendant toujours des Pyrénées à la Loire avec Toulouse et Bordeaux pour capitales.

En 507, Clovis bat les Wisigoths à Vouillé. Cependant, l’aristocratie wisigothique mêlée aux populations d’origine autochtone conserve son influence régionale. Le royaume mérovingien des héritiers de Clovis n’étant qu’une "nébuleuse de mouvances des plus instables" (Renée Mussot-Goulard) les Wisigoths conservent aussi de fait leur autonomie, d’autant plus qu’ils ont des liens avec le royaume wisigothique d’Espagne.

En 671, le duc Loup Ier de Gascogne impose l’indépendance de l’Aquitaine que les Francs vont sans cesse tenter de détruire pendant 60 ans. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’arrivée par le Sud des Maures musulmans. Dans la première moitié du 8èe siècle, l’Aquitaine (dont Poitiers) commence au Sud de la Loire.

2) La bataille de Toulouse en 721

En 719, le gouverneur arabe d’Espagne Al-Samh ibn Malik al-Khawlani prend la tête d’une forte armée d’invasion. Il profite des querelles de succession qui occupent les Francs. Narbonne devient le siège du gouverneur (wali) d’une province arabe de Septimanie, comprenant en gros les départements actuels des Pyrénées orientales, de l’Aude, de l’Hérault et du Gard. Cependant, les armées sarrasines ne parviennent à s’emparer ni de Nîmes, ni de Carcassonne, ni de Maguelonne.

En 721, l’armée musulmane, toujours dirigée par le même Al-Samh traverse le Lauragais et assiège Toulouse. L’armée du duc Eudes, formée d’Aquitains et Basques, renforcés de Neustriens (Normands, Angevins...) et de Bourguignons vient au secours de Toulouse. Les Sarrasins sont surpris, battus puis écrasés. Plusieurs milliers d’entre eux dont Al-Samh sont tués.

L’importance historique de cette bataille de Toulouse est souvent sous-estimée par des historiens. Or :

* Pour les sources arabes, cette bataille de Toulouse constitue la première défaite et le principal coup d’arrêt à la progression maure en Europe.

* Cette victoire symbolique des Gascons redonne confiance de l’autre côté des Pyrénées aux Cantabres réfugiés dans les montagnes asturiennes. Le 28 mai 722, ils stoppent aussi l’avancée musulmane à Covadonga.

Dans ces années, la menace des razzias musulmanes reste cependant presque aussi redoutable et redoutée que celles des Francs. En 725, les Maures imposent leur domination sur la vallée du Rhône, mettent à sac la ville d’Autun (le 22 août 725), et assiègent même la ville de Sens.

3) Le contexte de la bataille de Poitiers (date et lieu peu sûrs)

En cet automne 732, la France n’existe pas. Charles Martel, présenté par les nationalistes français comme ayant sauvé son pays est alors Maire du palais (sorte de premier ministre) du royaume franc d’Austrasie (Lorraine, Pays-Bas, Alémanie, Suisse, Bavière...)

Depuis sa victoire de Toulouse, le duc Eudes est toujours aux prises avec les musulmans de Septimanie qui ont réussi par la diplomatie comme par la force à intégrer Carcassonne et Nîmes. Eudes s’allie à un prince wisigoth nommé Munza et lui accorde la main de sa fille. Mais Munza est battu en Cerdagne et la fille d’Eudes envoyée dans un harem à Damas.

Profitant de cet affaiblissement de la Gascogne, Charles Martel, commandant des armées franques et roi véritable, attaque sans cesse les terres d’Eudes (Yon) qui est obligé de masser l’essentiel de ses forces sur la Loire.

En 732, la progression musulmane reprend du Languedoc vers l’Auvergne et vers Bordeaux. Craignant les Basques, elle ne tente pas un passage par les Pyrénées ("terre montagneuse emplie de guerriers"). Son nouveau commandant se nomme Al-andalus Abd el Rahman, gouverneur de Cordoue, décrit par ses contemporains comme très religieux, imbu de textes coraniques. Les Sarrasins remontent de la Narbonnaise, évitent Toulouse, traversent la Garonne entre Castelsarrasin et Grenade. Leur troupe comprend des Arabes (venus d’Arabie et Syrie), des Berbères islamisés d’Afrique du Nord et des soldats recrutés en Espagne. Il s’agit plus d’une razzia que d’une volonté d’occuper le terrain.

4) La bataille de Poitiers

"Laissant derrière eux Bordeaux en flammes, chrétiens égorgés, églises détruites, palais saccagés, les Sarrasins se ruent vers le Nord, détruisent les domaines viticoles (Saint Emilion), villages, châteaux... avant d’atteindre Poitiers, faisant subir à cette ville un sort identique à celui de Bordeaux. Puis, ils dressent leurs tentes à Moussais, sur la route de Tours, partagent entre eux un premier butin." (Renée Mussot-Goulard, historienne du Moyen Age).

Cette troupe musulmane conduit un raid de rapine plus qu’une conquête. Or, elle doit faire face rapidement aux forces alliées comprenant des Francs (Charles Martel) et des Aquitains (Eudes). Ceux-ci se trouvent près de leurs populations et de leurs sources d’approvisionnement ; elles peuvent s’appuyer sur un réseau de villes fortifiées.

Dans la tradition franque, le plus fort a tous les droits. Ainsi, Charles Martel présenté par l’extrême droite comme sauveur de la chrétienté, pille les biens du clergé pour équiper, entraîner et payer une forte troupe à cheval. Il redistribue même les terres des monastères à ses capitaines.

A Moussais, le long de l’ancienne voie romaine reliant Chatellerault à Tours, la charge de la cavalerie sarrasine (petits chevaux arabes) se brise sur le mur des guerriers francs soudés, disciplinés, armés de la francisque et d’une longue lance. La cavalerie aquitaine en profite pour attaquer le camp des Maures où se trouvent leurs familles et leur butin. L’armée musulmane se replie, est battue puis disparaît rapidement vers le Sud.

Dans son livre "Toute l’histoire de France", Jean-Claude Barreau donne une conclusion juste à ces combats autour de Poitiers en 732« Il serait inexact d’interpréter la victoire du chef franc Charles Martel comme une victoire de la civilisation sur les barbares. A l’époque mérovingienne, les Francs étaient certainement beaucoup moins civilisés que les Arabes, déjà fort imprégnés de culture bysantine. Poitiers fut en fait la victoire de barbares du Nord, vaguement catholiques, contre les cavaliers du Sud, unifiés par l’Islam et déjà transformés par leur passage en Syrie, en Egypte, en Afrique romaine. »

4) Récit de la bataille de Poitiers dans L’anonyme de Cordoue (éditions J Tailhan, Paris, 1885)

"Abd Er Rahmân, se méfiant de la terre montagneuse des Cantabres, emplie de guerriers, s’ouvre un chemin à travers les eaux et les terres et se perd de tous côtés dans le territoire des Francs. En y pénétrant, il frappe tant du glaive que le combat attendu par Yon (Eudes d’Aquitaine) au-delà de la Garonne, de la Dordogne, se changea en fuite. Dieu seul sait le nombre des morts et des blessés.

Alors, Abd Er Rahmân, lancé à la poursuite du duc Yon, s’apprête à détruire la cité religieuse de Tours, ravageant les palais, brûlant les églises. C’est alors qu’il affronte le "consul" de la France intérieure que l’on appelle Austrasie, personnage nommé Charles, belliqueux depuis son jeune âge et expert dans l’art militaire, lequel avait été prévenu par Yon.

Pendant sept jours, de part et d’autre, on se met à l’épreuve avant le grand combat, puis Abd Er Rahmân prépare son armée. Au moment où il attaque avec violence, les peuples du Nord restent immobiles, comme un mur, serrés les uns contre les autres comme figés par le froid, et ils tuent les Arabes à coups d’épée. Lorsque les Austrasiens aux bras puissants, aux mains armées de fer découvrent le roi (sarrasin), ils le tuent et, à la nuit, le combat ayant pris fin, ils lèvent leurs épées avec mépris.

Le jour suivant, voyant les innombrables campements des Arabes, ils s’apprêtent au combat. Tirant l’épée du fourreau, les Européens se dirigent vers les tentes alignées des Arabes, ignorant qu’elles sont vides et pensant que les troupes sarrasines se préparent à un dernier combat. Ils envoient des éclaireurs qui voient que les troupes des ismaélites sont parties et, à la faveur de la nuit et sans bruit, ont regagné leur patrie."

5) Conséquences de la bataille de Poitiers

Cette bataille marque l’arrêt de l’avancée maure en Europe occidentale. Ceci dit, les razzias partant d’Andalousie vont continuer durant environ un siècle.

La victoire de Poitiers permet à Charles Martel d’annexer les territoires de la Loire aux Pyrénées à la mort du duc Eudes en 735. Elle place l’Aquitaine sous domination franque pour quelques décennies.

Elle donne un tel poids moral à Charles Martel, duc d’Austrasie, puis maire du palais du royaume franc, qui va en profiter pour préparer l’accession au trône de ses fils. A la mort de Thierry IV (737), il impose une non succession qui dure jusqu’à sa mort en 741. En 742, les deux fils de Charles se partagent les domaines francs en deux royaumes :

* Carloman obtient l’Austrasie, l’Alémanie et la Thuringe

* Pépin le Bref, père de Charlemagne, reçoit la Neustrie, la Bourgogne et la Provence.

Il est cependant erroné de présenter la bataille de Poitiers comme la victoire qui aurait permis aux Francs de chasser définitivement les "Arabes" des territoires au Nord de la Méditerranée. Maîtres de la mer et de la Camargue, ceux-ci remontent la vallée du Rhône en 842. Ils se maintiennent en particulier dans le massif provençal encore appelé des Maures. En 940, ils organisent encore une razzia dans la haute vallée du Rhin et le Valais.

Il serait également erroné d’imaginer une solidarité totale des seigneurs et populations de l’actuelle France contre ces "Arabes". En 942, le roi d’Italie, Hugues d’Arles recherche leur alliance contre un concurrent à la couronne royale lombarde.

Quant à Charles Martel, chef de guerre brutal, pillard et impie mourra maudit par l’Eglise catholique. Un serpent géant serait sorti de son tombeau vide (Satan ?). Faire de ce chef de guerre germain un héros français et chrétien relève donc du pur fantasme contemporain.

6) Les Sarrasins ont-ils traversé, occupé, des terres dans le Massif central ?

J’ajoute ce point pour signaler mon étonnement à la lecture d’ouvrages qui présentent la présence de Sarrasins, par exemple en Rouergue (Aveyron), comme une légende. Comme si l’honneur de leur pureté catholique et blanche était en jeu. Or, si les armées omeyyades ont combattu au dessus de Poitiers et devant Sens, si elles ont tenu le Languedoc et la vallée du Rhône, pourquoi auraient-elles dédaigné le Massif central ? D’ailleurs les textes anciens de l’abbaye de Conques comme de l’abbaye de Brioude confirment la présence de Maures installés ici et là dans des seigneuries (Victoriac en Haute Loire, Balaguier en Aveyron...).

Jacques Serieys


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