Révolution française des 22, 23, 24, 25 février 1848 "C’était beau"

samedi 20 octobre 2018.
 

1) De 1830 à 1848 : la Monarchie de juillet

En 1830, le peuple parisien se soulève contre la société totalitaire de la Restauration, son cléricalo-royalisme moyenâgeux, ses nobliaux revanchards et ses actionnaires rapaces.

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

Mais la grande bourgeoisie réussit habilement à accaparer le pouvoir autour d’un nouveau souverain, issu de la branche cadette des Capétiens : Louis-Philippe. Elle monopolise le pouvoir politique. Elle n’accorde le droit de vote qu’à 100000 électeurs (les plus riches) pour 33 millions d’habitants. Le pouvoir est entre les mains d’une caste autour du roi Louis-Philippe, qui peut être caractérisée comme l’aristocratie financière.

De 1846 à 1848, le régime de Louis-Philippe connaît une période très difficile avec un cycle habituel pour une crise capitaliste : mauvaises récoltes, baisse du pouvoir d’achat, surproduction industrielle, chômage, accroissement de la surproduction industrielle, faillites d’entreprises, crises bancaires. A tout cela s’ajoute une crise politique autour d’affaires de corruption en particulier.

Les expédients trouvés pour faire payer la crise par les milieux populaires ne font qu’aggraver la contestation sociale.

Le roi Louis-Philippe est visé par de nombreux attentats dont celui de Fieschi, le plus meurtrier, en 1835, qui débouche sur une restriction de la liberté d’expression. Dès lors, les réunions et rassemblements de l’opposition sont interdits. Celle-ci utilise par exemple des enterrements pour se retrouver. En 1847, pour contourner cette interdiction de tout rassemblement, des opposants organisent des banquets.

2) Un petit fait déclenche une grande révolution

A partir du 9 juillet 1847 ces banquets réunissent des centaines de participants autour de quelques grands orateurs. Sur la fin 1847, début 1848, ces repas cachant des réunions attirent des opposants divers à la politique menée par le gouvernement Guizot. Au fil de cette campagne, les discours se radicalisent prenant une tonalité de plus en plus républicaine et sociale. C’étaient des repas où un grand nombre de partisans se réunissaient, mangeaient et discutaient ; c’est ce qu’on appela la Campagne des Banquets. La principale revendication était l’extension démocratique du droit de vote.

Le banquet de clôture doit se tenir à Paris le 14 janvier 1848. Le gouvernement l’interdit. Repoussé au 22 février dans le douzième arrondissement de la capitale, il n’est toujours pas autorisé par le préfet.

Cette décision mineure va provoquer la Révolution de 1848 et la fin définitive de la royauté en France.

Au soir du 21 février, les dirigeants de l’opposition décident d’annuler toute protestation pour le lendemain.

Cependant, deux forces vont contester dans la rue cet ordre anti-démocratique :

* le mouvement étudiant déjà mobilisé depuis le début de l’année contre la suppression des cours du grand historien Jules Michelet.

* le mouvement ouvrier, républicain et socialiste, poussé en avant par des conditions de vie extrêmement difficiles ( en 1848, deux tiers des ouvriers du meuble et du bâtiment sont au chômage et strictement sans le sou).

3) En ce 22 février 1848

il fait froid et il pleut sur Paris. De bon matin, quelques silhouettes d’ouvriers contestataires hantent les abords de la Madeleine. Le nombre augmente au fil des minutes mais on ne peut même pas parler de rassemblement.

Soudain arrive sur la place un cortège d’étudiants parti du Panthéon. L’amalgame se réalise aussitôt en une manifestation d’environ 3000 personnes qui se dirige vers la Chambre des députés puis la Place de la Concorde... aux cris de "Vive la Réforme ! A bas Guizot !" (chef du gouvernement).

A 16 heures, le roi décrète l’occupation militaire de la capitale. Il dispose sur place de l’armée (30000 soldats), de 40000 gardes nationaux (choisis dans les couches aisées) et d’unités d’appoint (police, artillerie, forteresse...). Des incidents éclatent, l’armée use rapidement des armes, un premier manifestant est abattu.

4) Dans la nuit du 22 au 23 février,

un climat insurrectionnel gagne Paris, d’une famille pauvre à une famille d’exclus, d’une chambre d’étudiants à des amis, d’un ouvrier socialisant à ses voisins, d’une rue à l’autre.

S’affirme alors ce qui fait la particularité de la révolution de février 1848 : un soulèvement populaire très large contre un pouvoir de la haute finance à la base sociale très limitée.

Le soulèvement est tellement fort que de nombreux gardes nationaux (surtout de la moyenne bourgeoisie) se sentent concernés par des gens de leur famille, leurs propres enfants...

Un coup de feu entraîne une riposte des soldats. On relève une vingtaine de morts. Les barricades se multiplient.

5) 23 juillet : l’armée tire : 50 morts

Dans la matinée du 23, des bataillons de la garde nationale se posent en arbitres entre le peuple d’un côté, l’armée et la police de l’autre. La 2ème légion (boulevard Montmartre) lance même le cri de ralliement "Vive la Réforme". Pour calmer la protestation, le roi Louis-Philippe annonce dans l’après-midi qu’il remplace Guizot par Molé à la tête du gouvernement.

La surexcitation anxieuse de la journée laisse alors place à un apaisement général. De nombreux Parisiens s’attardent à déambuler sous les lampions.

La proximité de cette foule victorieuse, joyeuse, fatiguée, inorganisée avec les barrages maintenus de l’armée peut dégénérer au moindre incident.

Il éclate... Au soir du 23 février, une manifestation dégénère devant le ministère des Affaires étrangères, sur le boulevard des Capucines. Une unité du 14ème régiment de ligne ouvre le feu couchant sur le pavé de 20 à 50 morts et de nombreux blessés.

6) Nuit du 23 au 24 février : 1500 barricades se dressent

En pleine nuit, un réseau plus fort que les 100000 soldats du roi, s’active. Un premier groupe entre dans une église pour sonner le tocsin ; dans le lointain, un second groupe lui renvoie l’écho nocturne d’autres cloches. Tout Paris résonne, tout Paris se lève dans l’obscurité des ruelles. Des manifestants commencent ce que l’histoire appellera "la promenade des cadavres". Quelques fusils apparaissent qui permettent de s’attaquer aux armureries puis de les dévaliser. Avec quelques armes, une barricade peut être utile face à l’armée. Lorsque le jour se lève, environ 1500 barricades se dressent dans Paris.

Flaubert a bien décrit l’ambiance de cette nuit du 23 au 24 février : « Le spectacle du chariot contenant cinq cadavres recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avait changé les dispositions du peuple ; et, pendant qu’aux Tuileries les aides de camp se succédaient, et que M. Molé, en train de faire un cabinet nouveau, ne revenait pas... l’insurrection, comme dirigée par un seul bras, s’organisait formidablement. Des hommes d’une éloquence frénétique haranguaient la foule au coin des rues ; d’autres dans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée ; on coulait du plomb, on roulait des cartouches ; les arbres des boulevards, les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs de gaz, tout fut arraché, renversé ; Paris, le matin, était couvert de barricades... A huit heures, le peuple, de bon gré ou de force, possédait cinq casernes, presque toutes les mairies, les points stratégiques les plus sûrs. D’elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait dans une dissolution rapide".

Plusieurs peintres ont aussi magnifiquement rendu compte de ces barricades, de leur aspect hétéroclite comme de leur majesté symbolique, de leur détermination comme de leur courage, de leur radicalisation rapide avec des drapeaux rouges improvisés flottant sur des hampes ou des manches à balai, au dessus de pavés entassés.

7) 24 février : la révolution victorieuse

Le 24 février au matin, la foule porteuse d’espérance s’enhardit encore ; à midi, elle attaque le Palais Royal. Louis-Philippe abdique en faveur de son petit-fils puis s’enfuit à l’étranger dans l’indifférence. Ainsi finit le dernier jour de la royauté française.

Bien évidemment, comme en 1830, des banquiers, des hommes de loi, des politiciens, de prétendus "serviteurs de l’Etat" qui s’étaient prudemment tenus éloignés des combats, se réunissent une fois le roi parti, pour se montrer parmi les vainqueurs, pour se positionner comme ministrables ou postulants à un strapontin institutionnel.

Dans ces courts moments où l’Histoire hésite sur le chemin à prendre, l’initiative réfléchie d’un groupe, la clarté d’esprit et la hardiesse d’un dirigeant peuvent peser de façon décisive.

8) 25 février : formation d’un gouvernement provisoire

Ainsi, le 25 février 1848, naît la légende vraie de François-Vincent Raspail, chimiste (c’est lui qui a découvert le premier les microbes), médecin des pauvres militant, carbonaro, futur candidat républicain et socialiste aux élections présidentielles. Souvent emprisonné, il n’a jamais trahi sa devise "N’embrasser jamais la cause d’un homme mais toujours celle de l’humanité".

Raspail, passeur de la révolution française au socialisme, candidat à la présidence de la république le 11 décembre 1848

Vers midi, Raspail se rend à l’Hôtel de Ville de Paris où se réunit le "gouvernement provisoire". Au nom du prolétariat et du peuple parisien, il lui ordonne de proclamer la République dans un délai de deux heures. Passé ce temps, il serait de retour avec 200 000 hommes.

A ce moment-là, les insurgés sont encore armés et galvanisés par leur victoire ; ils sont encore groupés avant de s’en retourner chacun dans son quartier et sa famille ; ils tiennent encore leurs glorieuses barricades dont la démolition doit souvent commencer dès le lendemain. Il faut aller vite ! Aussitôt l’ultimatum posé par Raspail, Paris se couvre de slogans : République française ! Liberté, Egalité, Fraternité.

9) Le gouvernement proclame alors la République

Honneur à ces anonymes qui abattirent pour toujours la royauté en France mais perdirent en févier 1848 : 350 morts, sans compter plus de 500 blessés !

Michelet avait reçu des derniers survivants de 93 cet héritage "c’était beau". Les acteurs de 48 auront le droit de transmettre le même héritage "c’était beau"...

25 février 1848 : Première proclamation du droit au travail

28 février 1848 : Ange Guépin devient commissaire du gouvernement provisoire à Nantes

27 avril 1848 "Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves"

Honneur aussi à eux car au mois de juin de la même année quelques bourgeois et militaires "républicains" les décimeront à la première occasion : 4000 parisiens tués par la soldatesque dans les combats, 1500 fusillés, 11000 emprisonnés dans des conditions affreuses et déportés, 25000 arrestations.

Cependant :

Quand j’étais enfant, les gens de gauche connaissaient encore quelques chansons sur les Géants de 1848. En effet, jusqu’à la tuerie de juin, la révolution va même souffler dans les plus petits villages, comme en 93. Un de ces jours, j’en ferai un article concernant l’ Aveyron.

10) Printemps des peuples et écrasement par la bourgeoisie de l’avant-garde parisienne

L’année 1848 marque un paroxysme d’une forte période révolutionnaire en Europe. C’est l’Italie qui a ouvert la voie en réalité.

9 février 1849 Rome en révolution déchoit le Pape de son statut royal

Les peuples d’Europe sont encouragés par les succès italien et parisien à balayer l’ignoble équilibre royalo-clérical du Congrès de Vienne.

Ils prennent le relais du flambeau parisien, de Cologne à Milan, de la Hongrie à l’Illyrie, de Vienne à Venise, de Rome à Francfort, de la Sicile au Sleswig-Holstein, de la Sardaigne au delà de l’Atlantique : Québec, Amérique latine ...

18 au 22 mars 1848 : La grande insurrection victorieuse de Milan

Devant la contagion révolutionnaire, les monarques concèdent des Constitutions à Berlin, Munich, Vienne, Turin... C’est le printemps des peuples.

Cependant, les "républicains du lendemain" attendent le bon moment pour liquider les vrais républicains.

Ils utilisent pour prétexte une manifestation internationaliste en soutien au peuple polonais et montent une véritable provocation contre les ouvriers des Ateliers nationaux.

Du 24 février au 26 juin 1848 Il y a 163 ans, la Révolution et la république, du lyrisme à la répression sauvage du mouvement ouvrier

11) Chronologie de février à juin 1848

25 février : Proclamation de la république et du "droit au travail"

26 février : Constitution de la garde mobile (composée de jeunes gens de 16 à 20 ans pris dans le sous-prolétariat et touchant une solde journalière de 1,50 franc)

27 février Décret sur l’organisation des ateliers nationaux

28 février Nomination de la commission gouvernementale sur les questions du travail (dite commission du Luxembourg) sous la présidence de Louis Blanc (1ère réunion le 1er mars)

16 mars Manifestation de la partie bourgeoise de la garde nationale

17 mars Contre-manifestation ouvrière

16 avril Echec de la manifestation ouvrière au Champ de Mars. Victoire politique de la bourgeoisie. Ledru-Rollin apparaît comme le sauveur de l’Etat

23 avril Election de l’Assemblée nationale

4 mai Ouverture de l’Assemblée constituante

10 mai Formation de la Commission exécutive présidée par Arago. Premier ministère avec Cavaignac comme ministre de la guerre

15 mai Manifestation en faveur de la reconstitution de la Pologne. Une délégation ouvrière pénètre dans l’Assemblée nationale. Arrestation de Barbès suivie le 28 mai par celle de Blanqui.

21 juin Décret de la Commission exécutive sur l’incorporation dans l’armée de tous les ouvriers célibataires âgés de 18 à 25 ans, inscrits sur les listes des ateliers nationaux.

22 juin Manifestation ouvrière. Délégation auprès de la Commission exécutive

23 au 27 juin Insurrection ouvrière. Dictature de Cavaignac qui dirige le massacre avec la collaboration de Lamoricière, Bedeau et Perrat. Proclamation de l’état de siège.

Barricades de juin 1848 "la Carmagnole défiant la Marseillaise" (Victor Hugo)

Jacques Serieys

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Complément 1848 : révolution et contre-révolution en France

Par Müsli Man

Il y a 170 ans en février 1848, la Monarchie de Juillet était renversée en quelques jours par une mobilisation de masse, à Paris. Quelques mois plus tard, en juin, le nouveau gouvernement républicain écrasait un soulèvement de la classe ouvrière parisienne. Ces deux événements sont largement « oubliés » par la bourgeoisie française, pourtant friande de commémorations en tous genres. Cela s’explique simplement. Pendant quelques mois, les deux classes fondamentales du capitalisme – la bourgeoisie et le salariat – se sont retrouvées face à face, pour la première fois. La façade de « fraternité » républicaine n’y a pas résisté ; la rhétorique universaliste a cédé le pas devant les intérêts économiques et politiques de la classe dominante.

La Monarchie de Juillet

Depuis 1830, la France était dirigée par Louis-Philippe, son dernier roi. Sous son règne, le capitalisme avait commencé à s’implanter solidement en France. Il infligeait des conditions terribles à la jeune classe ouvrière : des journées de travail de 11 à 16 h, l’arbitraire patronal et des salaires misérables. Le régime politique était basé sur le suffrage censitaire, qui réservait le droit de vote aux citoyens payant un certain montant d’impôt. En 1847, il y avait 246 000 électeurs pour 36 millions d’habitants. Face aux demandes d’élargissement du corps électoral, le Président du Conseil, François Guizot, avait répondu : « Enrichissez-vous et vous deviendrez électeurs » !

Le mouvement ouvrier avait commencé à se développer, souvent en lien avec les organisations secrètes républicaines. De nombreuses insurrections avaient mêlé slogans républicains et revendications sociales ou économiques, comme à Lyon en 1831 et en 1834. Une grande partie de la bourgeoisie elle-même n’était pas satisfaite du régime. En effet, la bourgeoisie industrielle, issue du développement récent du capitalisme, était largement exclue du gouvernement, lequel était accaparé par la bourgeoisie financière, qui spéculait sur les marchés publics.

La Révolution de Février

En 1847, la France est dans une situation économique désastreuse. Une mauvaise récolte a entraîné la hausse du prix du blé et un début de disette. Dans le même temps, une crise de surproduction fait flamber le chômage et s’effondrer la bourse, minée par la spéculation. La misère augmente et la contestation s’intensifie.

Face à cette situation, l’opposition légale, bourgeoise, réclame une réforme du régime. Elle organise toute une série de « banquets », qui sont autant de meetings politiques déguisés, pendant que les émeutes ouvrières se multiplient. Lorsque Guizot interdit la tenue d’un grand banquet, prévu le 22 février 1848, des manifestations secouent Paris, réunissant ouvriers, étudiants et artisans. Le 23 février, l’armée ouvre le feu, tuant 50 manifestants. Le soir même, des armureries sont pillées, des barricades érigées et des unités de la Garde Nationale passent du côté des manifestants. La manifestation en faveur du banquet interdit se transforme en révolution.

Le pouvoir de Louis-Philippe se désagrège rapidement ; ses ministres fuient et son armée se délite. Le 25 février, alors que les parlementaires bourgeois hésitent quant à la conduite à adopter et s’orientent vers le maintien d’une monarchie « libéralisée », c’est le peuple en arme qui vient les contraindre à proclamer un gouvernement provisoire républicain, qui se trouve d’office entre les mains de la bourgeoisie.

La République « sociale »

Toute la révolution de 1848 est résumée dans cet épisode : la bourgeoisie industrielle ne voulait pas d’une révolution et se serait contentée de réformes l’associant au pouvoir ; de son côté, la classe ouvrière espérait que la nouvelle République abolirait la misère et l’exploitation, mais remit le pouvoir à la bourgeoisie.

Sous la pression des ouvriers, le gouvernement confie néanmoins au socialiste Louis Blanc et à « l’ouvrier Albert » une commission chargée de rechercher les moyens « d’améliorer » la situation des travailleurs. Mais elle ne dispose d’aucun budget. En acceptant cette mascarade, Louis Blanc devient un bouclier protégeant le gouvernement contre les travailleurs. Il maintient l’illusion d’une République « sociale ». Parodiant les « ateliers sociaux » coopératifs dont rêvait Louis Blanc, le gouvernement met en place des « ateliers nationaux » qui fournissent aux chômeurs parisiens un emploi dans les travaux publics. Plus de 100 000 hommes intègrent ces ateliers, devenus leur unique moyen de subsistance.

La paysannerie, qui constitue alors l’immense majorité de la population française, est très vite hostile au régime. Celui-ci crée de nouveaux impôts pour rembourser les dettes contractées par le précédent régime. Pour le paysan, le Paris révolutionnaire devient synonyme d’une misère accrue. La bourgeoisie et les notables en profitent, montant les pauvres des campagnes contre les pauvres des villes.

Cela pèse d’autant plus que le suffrage universel, nouvellement proclamé, fait des paysans les arbitres de la vie politique. Les travailleurs de Paris, toujours armés depuis les affrontements de février, en sont conscients : ils tentent de repousser l’élection de l’Assemblée Constituante, le temps que le véritable programme des républicains « avancés » et des socialistes puisse être connu dans les campagnes. Mais chacune de leurs initiatives se heurte au gouvernement. Le 16 avril, une manifestation pour le report des élections est dispersée par la force, sans que Louis Blanc quitte le gouvernement.

Un des phénomènes les plus frappants de la République de 1848, c’est le ralliement massif des vieux notables monarchistes à la République. Ils cherchaient auprès du gouvernement une protection contre le peuple. Les élections du 23 avril permettent à ces « républicains du lendemain » et aux républicains modérés de noyer sous leur nombre les « républicains de la veille » : ils emportent près de 600 sièges, sur 880.

Les journées de juin et le règne de « l’ordre »

Dès le lendemain des élections, le gouvernement expulse de ses rangs Louis Blanc et Albert. Il multiplie les provocations. Le 15 mai, une manifestation pour l’aide à la Pologne révolutionnaire envahit l’Assemblée et tente de proclamer un nouveau gouvernement composé de républicains « avancés ». La répression est féroce ; elle décapite le mouvement ouvrier.

Estimant avoir les mains libres pour restaurer « l’ordre », le gouvernement s’attaque aux ateliers nationaux, symboles des tentatives d’améliorer le sort des travailleurs et de faire intervenir l’Etat dans l’économie. Le 21 juin, l’Assemblée vote leur fermeture et l’enrôlement obligatoire des jeunes chômeurs dans l’armée.

La réaction de la classe ouvrière est immédiate. Le 23 juin, Paris se couvre de barricades. Pendant trois jours de combats désespérés, les travailleurs parisiens résistent aux troupes du général Cavaignac. Le 26 juin, les dernières barricades sont brisées. 4000 ouvriers meurent pendant les affrontements qui sont suivis, les jours suivants, par une vague de répression sanglante : 1500 insurgés sont exécutés sans jugement ; plus de 10 000 sont condamnés à la déportation.

Débarrassée de la « menace rouge », l’Assemblée Constituante démet le gouvernement, encore trop républicain à son goût, et remet provisoirement les pleins pouvoirs au général Cavaignac, « héros » des journées de juin. Mais les élections présidentielles du 10 décembre marquent le triomphe de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, candidat conservateur soutenu par la masse des bourgeois et, surtout, des paysans, alors que la plupart des dirigeants socialistes ou républicains avancés sont en prison ou en exil. Le règne du « parti de l’ordre » commence : il s’accompagne de l’abolition de toutes les mesures sociales adoptées en 1848 et de la restriction du suffrage universel par une obligation de résidence, ce qui exclut beaucoup d’ouvriers (forcés de souvent déménager).

La révolution de 1848 eut une conséquence fondamentale : le mouvement ouvrier acquit son indépendance vis-à-vis du mouvement républicain bourgeois. Les premiers mois de la IIe République avaient en effet montré qu’aucun gouvernement ne peut satisfaire les intérêts de classes sociales opposées. La bourgeoisie vit en asservissant les salariés – et ceux-ci ne peuvent se libérer qu’en brisant son règne. Le gouvernement provisoire de 1848, qui prétendait régler le « malentendu » de la lutte des classes sans s’attaquer au capitalisme, dut se mettre au service de la bourgeoisie pour écraser la classe ouvrière. Comme Marx le remarqua, à l’époque, dans son ouvrage Les luttes de classe en France, c’est à travers la défaite de juin 1848 que le mouvement ouvrier français put devenir un mouvement indépendant, luttant pour ses propres intérêts de classe.


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