Charlemagne L’empereur européen ?

samedi 9 juin 2018.
 

"Charlemagne L’empereur européen" Ainsi titre une publication officielle du ministère de l’Education Nationale : Textes et Documents pour la Classe n° 778.

Tout pouvoir politique qui n’est pas légitimé par le suffrage universel a besoin de faire appel à des mythes historiques. Ainsi, plutôt que de réunir une Assemblée Constituante, l’Union européenne cherche des relais pour valoriser des racines mythiques. Charlemagne présente pour les potentats actuels de Bruxelles l’avantage d’avoir imposé la chrétienté et être un empereur à l’opposé de toute idée démocratique.

La rédactrice en chef de la revue contribue dans son introduction à créer une mythologie des origines européennes autour du souverain d’Aix la Chapelle :

- Noël 800 :" L’évènement, capital dans l’histoire de l’Occident"...

- "Plus que tout autre personnage historique, Charlemagne appartient en effet à l’Europe."

- "Après Otton le Grand et Frédéric Barberousse, ses héritiers germaniques, après les rois de France capétiens, après Napoléon, Bismarck et Hitler, l’Union européenne, elle aussi, consacre le Carolingien dans le rôle envié de Père de l’Europe".

Aussi, dans cette revue comme dans de nombreuses autres publications, le baratin voisine avec l’intéressant mais aussi l’odieux. Ainsi, dans ce TDC, Charlemagne, Père de l’Europe au même titre que les rois de France capétiens, au même titre que Napoléon, Bismarck et Hitler ! Les publications de l’école républicaine furent généralement mieux inspirées. Voltaire avait vu juste en faisant du grand empereur carolingien un exemple type d’absolutisme

Durant les années 1960, France Gall s’était taillé un bon succès en chantant : Qui a eu cette idée folle Un jour d’inventer l’école ? C’est ce sacré Charlemagne Sacré Charlemagne

Les livres scolaires intégraient Charlemagne parmi les grands héros de l’histoire de France : Vercingétorix, Clovis, Charles Martel, Louis IX, Jeanne d’Arc, Henri IV, Napoléon...

En ce début du 21ème siècle, Charlemagne est plus souvent défini comme le "Père de l’Europe" et ses petits fils comme les initiateurs des trois nations française, allemande et italienne.

Qu’en est-il en réalité ?

Charlemagne et la féodalité clientéliste

La place de Charles le Grand (Carolus Magnus) dans l’histoire européenne me paraît liée à la mise en place du système de féodalité pyramidale et clientéliste fondée sur la vassalité.

- A la base du système, des seigneurs locaux s’attachent à leur service des hommes libres qui leur apportent un soutien militaire en échange de dons divers.

- Aux divers échelons intermédiaires, le marquis, le comte ou le duc s’attachent la loyauté personnelle de seigneurs locaux qui se reconnaissent leurs vassaux

- Le roi ou empereur assure l’unité de l’ensemble par l’hommage personnel que lui rendent marquis, comtes et ducs.

Charlemagne et son empire "européen"

Le contexte économique du règne de Charlemagne reste marqué des stigmates de la désintégration de l’empire romain :

- la terre constitue la principale richesse mais seigneuries comme abbayes vivent essentiellement en autarcie

- les villes se sont vidées (peut-être 4000 habitants pour Paris, capitale lors de son intronisation comme roi des Francs) car l’artisanat s’est dispersé dans les communautés rurales, le commerce nourrit peu de familles.

- la circulation monétaire est extrêmement faible

Dans de telles conditions, le seul moyen pour un empereur comme Charlemagne de faire vivre son administration, son armée... c’est de s’emparer de nouveaux territoires mis à contribution.

15 août 778 : Roland et l’arrière garde de Charlemagne sont écrasés à Roncevaux

Ainsi, Charles Martel dévaste le Midi de la future France.

Son fils, "empereur à la barbe fleurie" conquiert la Lombardie, la Saxe, la Bavière et se fait payer tribut par de nombreux peuples. Il règne de l’Oder à l’Ebre, de la baie de Naples à la presqu’île danoise, de la Croatie à la Marche bretonne. Cependant, seule la terreur permet de convertir systématiquement au christianisme et de conserver une unité territoriale. Quelques actes de génocide comme celui de Sachsenheim à l’encontre des Saxons illustrent ce totalitarisme politique et religieux. Dans ces conditions, pourquoi poser Charlemagne comme Père de l’Europe plutôt que Napoléon ou Hitler ??? c’est ridicule.

Charlemagne et la "première Renaissance"

Il est vrai que Charlemagne stabilise une forme d’état après la longue période d’instabilité ayant suivi l’effondrement de l’empire romain. Contrairement à ses prédécesseurs qui nomadisaient d’une région à l’autre, il installe sa capitale à Aix la Chapelle, aujourd’hui en Allemagne. Il y fait construire un immense palais dont les bâtiments sont organisés selon leurs fonctions : habitation, défense, siège impérial, représentation (accueil des ambassadeurs...), culte, atelier monétaire, économie mais aussi administration, justice et école. C’est encore près de cette capitale qu’il réunit les « Champs de mai », les conciles et les synodes.

Il est vrai qu’Aix la Chapelle joue un rôle culturel important, que le palais intègre une école (école palatine) qui avait pour mission de former une nouvelle génération de comtes, d’administrateurs sachant lire et écrire. Elle dispose d’une importante bibliothèque. De même Charlemagne a créé l’Académie palatine, un cercle de lettrés réservé aux intellectuels proches de l’empereur.

Il est vrai que Charlemagne a su s’entourer de quelques personnes cultivées et compétentes comme l’Anglais Alcuin, les Italiens Pierre de Pise et Paul Diacre, l’Irlandais Dungal, les Espagnols Théodulf et Agobard...

Il est vrai qu’il met en place une administration assez efficace relayée par les comtes, les évêques et les légats (missi dominici) qui n’aura pas d’égale avant plusieurs siècles.

Il est vrai que la création d’un empire unifié aussi vaste restaure partiellement la sécurité des routes commerciales d’où une certaine relance du commerce lointain, des échanges, du rôle des villes, de la culture, d’un droit écrit (capitulaires)...

Charlemagne, empereur chrétien

Ceux qui poussent à définir Charlemagne comme Père de l’Europe se battaient pour faire référence aux "racines chrétiennes" du continent dans le Traité Constitutionnel Européen refusé par les citoyens français en 2005.

L’Eglise lui doit beaucoup et lui a beaucoup donné. Elle a fait des Francs le nouveau "peuple biblique" à l’instar des Hébreux de l’Antiquité. Elle a doté le "roi des Francs" des titres de "Patrice (protecteur) des Romains", de rector et defensor... Sacré par le pape lui-même, les peuples que Charlemagne envahit et écrase sont réputés "Esclaves des Francs".

Charlemagne impose le christianisme à tous ses peuples, y compris par des actes de génocide au détriment des récalcitrants. Il instaure la dîme (dixième des productions agricoles) au profit du clergé. Il fonde et dote de grandes abbayes. Il intervient souvent dans la législation canonique.

Conclusion

L’Europe démocratique, laïque, sociale et universaliste pour laquelle nous militons n’a pas besoin d’un tyran politique et clérical comme "Père". Elle a bien plus besoin de défendre l’intérêt général des peuples du continent (par exemple vis à vis des Etats Unis).

Jacques Serieys


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