La notion de classes sociales antagoniques serait-elle obsolète ? Quels rapports de classe aujourd’hui ?

vendredi 16 février 2018.
 

A – La classe dominante.

De tout temps, l’Homo sapiens, animal social intelligent, conscient, muni de langages et d’outils (dont les armes) a toujours vécu en sociétés et à mesure que celles-ci se développaient et se complexifiaient, sont apparus deux groupes sociaux : celui des dominants et celui des dominés. Les classes dites capitaliste et ouvrière décrites par Marx ne sont que des cas particuliers existant à une époque donnée. Les différents types de formation économique répertoriés par Robert Fossaert montre à la fois leur variété de formes mais en même temps la permanence de ces deux groupes

Schématiquement, la domination repose sur trois piliers : 1)la puissance économique (contrôle des richesses naturelles produites -par exemple accès à l’eau et aux récoltes- possession des usines, etc. ; 2) la force (muscles, armée, police) ; 3) la spiritualité ou l’idéologie (sorciers, prêtres, idéologues, contrôle des moyens de diffusion idéologique).

Bien sûr , la référence ci-dessus, à deux classes antagoniques, est un peu schématique et suffit à satisfaire bon nombre de militants d’extrême gauche.

Néanmoins, la réalité est un peu plus complexe :

Du point de vue économique, le groupe dominant est constitué, selon J.Bidet, de 2 pôles indissociables mais distincts : l’un qui s’occupe du savoir, de l’organisation, de la compétence, l’autre qui s’occupe du marché, de la propriété (mais ces 2 pôles peuvent coexister chez le même acteur) : dit autrement, coexistence synergique des logiques de savoir et des logiques de l’avoir

Marx, à la fin du tome 3 du Capital distingue 3 sous-groupes capitalistes : les propriétaires des moyens de production vivant des profits d’entreprise, les propriétaires du capital vivant de dividendes, les propriétaires fonciers vivant de rentes foncières. Il est intéressant de constater que son manuscrit, sur cette question de classes, reste inachevé.

Indiquons au passage un article très clair de Michel Husson qui illustre la nécessité de prendre en compte le profit bancaire (dans la détermination du taux de profit) dans la répartition de la valeur ajoutée. Cet article est intitulé : "Faut-il compter le profit bancaire ?" (note hussonet n°15, août 2010 http://hussonet.free.fr/profbanc.pdf ). Il démontre que : "Dans ce cadre, le partage de la valeur crée entre salaires et profits n’est exhaustif qu’à la condition d’inclure le profit bancaire dans la définition du profit global." Bref la financiarisation de l’économie ne change pas fondamentalement la nature du capitalisme.

D’ailleurs, les employés de banques ou d’autres organismes financiers constitue toujours, en quelque sorte, un prolétariat qui a changé de nom et de forme mais qui n’a pas changé nature. La machine à traiter l’information a remplacé ici la machine à transformer la matière mais le processus fondamental de l’exploitation de la force de travail reste le même.

Du point de vue idéologique ce groupe dominant n’est pas non plus complètement homogène (importance accordée à l’État, à la nation, etc) comme en témoigne l’Histoire des droites en France de René Rémond.

D’autre part, ce que peu de marxistes contemporains ont analysé, est le fait historique suivant : la structure capitaliste n’est pas monolithique, uniforme : elle est asynchrone. En effet, coexistent à une époque donnée plusieurs types de modes de production, c’est à dire de propriétaires et de travailleurs, certaines formes anciennes coexistant avec des formes nouvelles. Il est facile de constater encore aujourd’hui ce fait : coexistent des modes de production artisanal, coopératif, étatique et capitaliste monopoliste, sachant, évidemment, que le dernier cité domine les autres. Coexistent dans la même société des travailleurs dont les moyens de travail ou même les rapports au propriétaire existaient il y a un siècle et d’autres dont les rapports au propriétaire et dont les outils de travail sont récents. Nous reviendrons sur ce point

Cette hétérogénéité structurelle n’est pas sans conséquences idéologiques et politiques. Il suffit de penser, par exemple, à la vassalisation des petits entreprises par les grosses firmes multinationales, de la coexistence de petits entreprises artisanales sous-traitantes avec de gros groupes industriels. Il existe une sorte d’inertie des formes économiques dans le développement des sociétés. Ce développement n’est pas linéaire.

Il en est de même des représentations idéologiques : certaines formes archaïques peuvent coexister avec des formes nouvelles. Nous verrons plus loin que les représentations idéologiques fondamentale des libéraux et néo-libéraux n’ont pas évolué depuis 3 siècles mêmes si leur habillage médiatique utilise les hautes technologies.

L’asservissement matériel des dominés est pérennisé par le conditionnement ou intégration idéologique : en psychologie sociale, on parlerait du partage du système de représentations du monde entre les dominés et les dominants . Ainsi, par exemple, les intérêts particuliers de classe du groupe dominant sont considérés comme universels ou une donnée naturelle par les deux groupes, du moins pour une partie du groupe dominé. Cette communauté de représentations n’est pas réductible à la défense des intérêts du groupe dominant. Elle assure aussi une cohésion sociale globale : culture commune, règles et lois communes notamment.

L’existence de ce groupe dominant est appréhendable par des données statistiques concernant le patrimoine des ménages, notamment le patrimoine professionnel et financier . Les 10 % de ménages les plus riches possèdent la moitié du patrimoine de la France, les 1 % les plus riches près de 20 %, les 5 % les plus riches plus d’un tiers.

http://www.agefi.fr/articles/La-con...

http://insee.fr/fr/mobile/etudes/do... HYPERLINK "http://insee.fr/fr/mobile/etudes/do..."& HYPERLINK h#graphique

Mais ces données sont encore sous-évaluées, car en utilisant des ressources statistiques beaucoup plus complètes et fiables, Piketti montre que 1 % de la population la plus riche détient 25 % du patrimoine national et les 9 % suivants 35 %, ce qui signifie que 10 % des ménages les plus riches détiennent 60 % du patrimoine national. (Idem page 408). La population concernée par ces 1 % n’est pas négligeable puisqu’elle réunit 500 000 personnes. (adultes).

Et il est bien évident que : "le centile supérieur représente une population suffisamment significative numériquement pour structurer fortement le paysage social et l’ordre politique et économique dans son ensemble." (p. 398). Cette population est essentiellement composée de rentiers et de cadres à haut niveau de salaire (notamment dans la finance). Nous n’insisterons pas ici sur la manière dont se répartissent les revenus du travail et revenus du capital en fonction de l’importance du revenu global :

voir notre article prix salaire profit, troisième partie http://www.gauchemip.org/spip.php?a...

Cela ne signifie pas que le groupe dominant est constitué exactement de ces 500 000 personnes, mais ces chiffres montrent la concentration croissante des richesses produites sur une partie réduite de la population et d’autre part que le nombre de personnes susceptibles de défendre bec et ongles leur patrimoine n’est pas négligeable.

Par ailleurs, Michel et Monique Pinçon, sociologues ayant étudié la grande bourgeoisie française, évaluent à environ 40 000 le nombre de personnes contrôlant la quasi totalité de l’économie française

Rappelons que la France compte plus de millionnaires en euros que n’importe quel pays européen.

Au niveau planétaire, la concentration est encore plus forte puisse que la moitié de la richesse mondiale est détenue par 2 % de la population. http://survie.org/bpem/dossiers-the...

B - Le groupe dominé.

B1 – Le positionnement des dominés par rapport au groupe dominant : notre typologie.

Du point de vue économique, le groupe dominé est divisé économiquement en 3 sous-groupes : salariés du privé, salariés du public, travailleurs indépendants (pendant notre époque contemporaine.)

Le groupe dominé, dans de nombreuses situations historiques, ne contrôle pas l’accès aux ressources naturelles ou produites par le travail des animaux, leur propre travail humain et celui des machines (à traiter la matière ou l’information). Le groupe dominant s’approprie la force de travail des dominées selon différentes formes : esclavage, servage, salariat, artisanat, etc. Les guerres de conquête et la colonisation permettent aux groupes dominants de s’approprier ces ressources.

– Du point de vue politique et idéologique, selon nous, le groupe dominé se divise en quatre groupes selon son positionnement idéologique (et notamment son niveau d’allégeance) par rapport aux groupe dominant.

Premier groupe G1 : les collaborateurs.

Ils partagent la totalité du système de représentations du groupe dominant dont ils sont en quelque sorte les serviteurs obéissants. Ainsi le serf peut vénérer son seigneur qui le protège, l’ouvrier peut vénérer son patron qui lui apporte son emploi et son "pain", le cadre de direction vénérer son "boss" qui lui apporte pouvoir, promotion et stock options, etc.

Le groupe dominant s’appuie sur ce groupe auquel il confère des pouvoirs variés (notamment au sein des appareils d’État lorsque la société atteint un certain niveau de complexité) pour exercer sa domination.

Deuxième groupe G2 : les collaborateurs critiques.

Ils partagent pour une part importante le même système de représentations que le groupe dominant mais ils considèrent que leurs intérêts de groupe ne coïncident pas totalement avec celui du groupe dominant. Ils considèrent néanmoins que leurs intérêts sont conciliables. Le groupe dominant s’appuie sur ce groupe lorsque le groupe G1 a perdu de sa crédibilité ou de son influence sur le groupe des dominés.

Troisième groupe G3 : les oppositionnels réactifs.

Ils ne partagent pas pour une bonne part le système de représentation du groupe dominant. Ils se rendent compte que leurs intérêts sont antagonique avec celui-ci. Mais ils n’ont pas élaboré un système de représentations autonome cohérent pouvant s’opposer au système dominant. Leur opposition est plus réactive que constructive.

Quatrième groupe G4 : les oppositionnels cognitifs.

Il ne partage pas le système de représentations du groupe dominant et sont conscients que leurs intérêts sont antagoniques avec ceux du groupe dominant. Ils ont élaboré un système de représentations autonome qui peut être alternatif au système de représentations dominant. Il se concrétise par un projet politique fondamentalement différent.

Remarquons que l’antagonisme des intérêts n’est jamais total à 100 %. Pour pouvoir reproduire sa domination, le groupe dominant doit apporter aux dominés un minimum d’avantages matériels, de services. L’anthropologue Maurice Godelier, dans son ouvrage "L’idéel et le matériel", a montré que la dette était un procédé extrêmement efficace pour la reproductio n de la domination.

Cette séparation entre groupes n’est pas étanche : il peut exister une porosité entre chacun d’eux. En outre, des modifications de positionnement pour un groupe donné, peuvent se produire au cours de l’Histoire. Lors de périodes particulièrement critiques, certains de ces groupes peuvent fusionner. Lorsque le groupe dominé renverse et prend la place du groupe dominant, il y a révolution. Les dominants et leurs alliés se décomposent à leur tour en deux ou trois groupes.

L’avantage de cette typologie, c’est qu’elle est opérationnelle dans tous les systèmes politiques existant sur notre planète depuis l’Antiquité. On peut l’appliquer à la France de l’Ancien régime et évidemment à notre époque, tant pour les partis politiques, que pour les syndicats ou à un grand nombre d’associations. On peut l’appliquer à l’ex-URSS ou à la Chine actuelle.

Évidemment il s’agit ici d’une approche synthétique structurale qui n’a pas la prétention de rendre compte de tous les détails, de toutes les nuances qui peuvent exister. Ainsi un groupe n’est pas monolithique : il peut être traversé par différents courants ou être composé de différentes strates pouvant apparaître parfois comme antagoniques. Néanmoins cette approche permet d’avoir une clé pour appréhender les lignes de force qui sous-tendent les actions politiques en deçà de leur mise en scène visible et verbeuse, et au-delà des tactiques et stratégies du moment.

– Dans un notre type de société, le groupe dominant est la grande bourgeoisie capitaliste actuellement à dominante financière.

– Le groupe G1 est constitué, au niveau politique, par l’ensemble des partis de droite dont l’UMP est le meilleur collaborateur. L’extrême droite est une strate de ce groupe qui constitue une voie de recours en cas de difficultés graves mettant en cause l’hégémonie du groupe dominant.

Pour une approche historique de la période contemporaine en France (du XIXe siècle à nos jours), on peut se reporter à l’ouvrage de René Rémond : Les droites en France (éditions Aubier – Montaigne) réactualisé en 2005 par : "Les droites aujourd’hui" (éditions du Seuil ; coll. Point- histoire)

– Le groupe G2 est actuellement constitué principalement par le PS et ses produits dérivés, EELV et le PRG. Au niveau syndical on trouve : la CFDT, l’UNSA, FO

– Le groupe G3 est constitué par le NPA, LO, POI, alternative libertaire et les mouvements dits "gauchistes" ne se présentant pas aux élections Au niveau syndical, on y trouve les anarchosyndicalistes

– Le groupe G4 est constitué du Front de gauche (puis France Insoumise) et de ses mouvements alliés. Au niveau syndical on y trouve : la CGT, Sud, la FSU

Là encore chacun de ces groupes est traversé par des courants se distinguant souvent sur des questions d’alliance avec des groupes différents.

– Qu’est-ce que la gauche ? C’est l’ensemble politiquement organisé : G2, G3, G4 Une approche historique est donnée par l’ouvrage de l’historien Jean-Jacques Becker : "Histoire des gauches en France" (2004 – éditions La découverte)

Un exemple récent pourrait être donné pour illustrer cette typologie. La division de la gauche en 1977 concernant le périmètre des nationalisations (problème des filiales à nationaliser) prévues dans le programme commun de 1972. La divergence s’explique par l’appartenance du PCF au groupe G4 et du PS au groupe G2.

B2. Des strates à la multitude.

– Certains sociologues ont voulu introduire la notion de strates, de stratification mais cette approche s’est révélée peu opérationnelle conceptuellement compte tenu du caractère finalement arbitraire des critères de stratification. Voir par exemple : individus et groupes sociaux : la stratification sociale http://www.skyminds.net/economie-et... /

– De même, la notion de "classe moyenne" est un conglomérat fourre–tout qui n’est pas sans rappeler la nébuleuse de la Tarentule (voir . http://funivers.free.fr/index2.php?... )

– Une autre approche tend à relativiser la notion de classe ou à la faire disparaître. Constatant que l’esprit classiste (conscience de classe selon le vocabulaire marxiste) disparaissait et que les luttes sociales ne se faisaient plus exclusivement ou essentiellement dans la production mais dans "la société civile", sur des thèmes sociétaux, conduisant parfois à la formation de communautés et donc à la formation d’une société mosaïque ou moléculaire (Guattari), cette approche consiste à remplacer le concept de classe par celui de multitude (Toni Négri).

Sans nier l’intérêt sociologique de cette démarche, elle tend à effacer un fait essentiel : au-delà des problèmes sociétaux spécifiques, au-delà de la diversité des statuts sociaux (notamment professionnels), de la diversité culturelle, cette "multitude" appartient au groupe dominé par la bourgeoisie (qui reste classe dominante), groupe dominé qui partage une communauté de destin : celle d’être un groupe exploité, spolié, effectivement dominé, même si la domination prend des formes diverses et est d’une violence de nature et d’intensité variable.

L’exploitation de la force de travail est une forme particulière mais essentielle de la domination puisque dans de nombreux cas, elle en est la source.

Le capitalisme, encore aujourd’hui, n’est donc pas compréhensible en profondeur sans admettre et reconnaître cette réalité : elle implique schématiquement deux classes sociales qui, avec des modalités et intensités variables, entrent en conflit, et ce, malgré les techniques sophistiquées d’aliénation mises en œuvre au sein des entreprises, bien décrites par le psychiatre C. Dejours, ou par manipulation de l’imaginaire au moyen des médias.

En perdant de vue ou en ignorant cette réalité des classes sociales de nombreux intellectuels non dépourvus d’esprit critique, se perdent dans un dédale d’explications techniques psychologiques sociétales pour expliquer les ravages d’un capitalisme dit" incontrôlé". Des économistes patentés fréquemment invités par les rédactions des grands médias les acompagnent , mieux, les guident au sein de ce labyrinthe dans lequel ils ne pourront échapper au Minotaure de la déraison et de la diversion. Hélas, ils ne disposent pas du fil (rouge) d’Ariane les menant à cette entité, pour eux, invisible, qu’est la classe dominante. ( voir le labyrinthe à mythologie : http://www.artezia.net/mythologie/m... )

Pour illustrer cette déshérence dans un no man’s land sans classes, prenons un exemple, celui du groupe qui se dit radicalement critique du capitalisme comme Krisis qui prétend faire une critique radicale de la notion de travail. Ce groupe ne peut être considéré comme anticapitaliste puisqu’il confond travail et force de travail, ignore les mécanismes de l’exploitation de cette force par les capitalistes et ignore encore l’existence de classes sociales antagoniques.

Dans son article critique de ce groupe austro allemand intitulé "Quand la montagne accouche d’une souris : Krisis à la recherche des limites indépassables du système" Velha Toupeira a raison d’écrire : "…Ici comme ailleurs, l’abandon des catégories de classe se fait au bénéfice d’une sorte de « front alternatif », proche de l’activisme citoyen." http://velhatoupeira.wordpress.com/...

(Ce groupe a été connu en France par la publication avec Robert Kurz, Ernest Lohoff, Norbert Trenkle, du Manifeste contre le travail (édition française établie par Olivier Galtier, Wolfang Kukulies et Luc Mercier, Paris, éditions Léo Scherr, 2002.)

Les études sociologiques ont néanmoins un intérêt majeur : corriger cette vision simpliste de bande dessinée d’un affrontement classe contre classe à la manière de deux cavaliers bardés de lance, armure et bouclier se télescopant en un choc frontal. La très fameuse "lutte de classes" peut en effet prendre des formes plus variées et complexes qu’il y a un siècle et même 50 ans, ce qui n’est pas sans décontenancer les partis et syndicats de gauche traditionnels ("gauchistes" inclus.)


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