11 octobre 1931 Front de Harzburg (nazis, droite, patrons, militaires...)

samedi 14 octobre 2017.
 

1) Le chancelier social-démocrate Müller de 1928 à 1930

Le 28 juin 1928, le succès électoral des sociaux-démocrates aux élections législatives permet à l’un d’entre eux de devenir chancelier. Il s’agit d’Hermann Müller, forte personnalité du SPD qui avait été envoyé en France en 1914 auprès de la SFIO pour empêcher le déclenchement de la Première guerre mondiale. En 1919, il avait signé le Traité de Versailles au nom de l’Allemagne.

Hermann Müller forme en 1928 un gouvernement de coalition qui dispose au Parlement d’une large majorité : 301 sièges sur 491 (SPD, Zentrum, DDP, BVP, DVP). En raison de la crise économique et sociale très forte subie par son pays, il essaie de dégager des recettes pour l’Etat et les entreprises. Il négocie le plan Young, signé le 7 juin 1929, qui permet le départ des armées françaises et belges occupant la Rhénanie ainsi que l’étalement des "réparations de guerre" dues par l’Allemagne sur 58 ans. Il satisfait plusieurs volontés du patronat qui en demande toujours plus alors que le milieu ouvrier se sent trahi.

En fait, patronat et hommes politiques de droite dure cherchent à faire tomber ce gouvernement pour installer un pouvoir autoritaire. Tous les chefs d’état de droite s’entourent de cinglés venus de l’extrême droite restés hostiles au régime parlementaire et aux droits de l’homme. A l’époque, les proches du président Hindenbourg (candidat de la droite élu en 1925) sont des monarchistes qui veulent profiter de la crise pour affaiblir le SPD (socialistes) et le KPD (communistes), chasser Müller de la chancellerie, en finir avec le régime politique de la République de Weimar. La Constitution prévoit la possibilité d’un gouvernement minoritaire au Parlement dirigeant le pays grâce à l’appui du président : voilà la solution qu’ils choisissent.

2) Le gouvernement Brüning (1930 1931)

- Premier pas institutionnel vers l’arrivée d’Hitler au pouvoir : Le président de la république Paul von Hindenburg (83 ans) accule le social-démocrate Müller à la démission (27 mars 1830) et le remplace par Heinrich Brüning, président du groupe parlementaire du Centre catholique (Zentrum). L’objectif principal consiste à désendetter l’Etat par une politique déflationniste.

Dès juillet 1930, il butte sur la difficulté de gouverner sans une majorité de députés. Son projet de budget est refusé.

- Deuxième pas institutionnel vers l’arrivée d’Hitler au pouvoir : Brüning dissout le Reichstag à un moment où le NSDAP nazi connaît une percée dans l’opinion, en particulier grâce à de larges soutiens financiers. Lors des élections législatives suivantes, en septembre 1930, le groupe des députés hitlériens obtient effectivement un grand succès passant de 14 élus à 107 (6,5 millions de voix).

L’engrenage vers l’arrivée au pouvoir des nazis est à présent en place. De nombreux élus de droite, d’industriels et banquiers, de chefs militaires, de notables monarchistes, de religieux arriérés pensent qu’ils ne leur faut pas manquer l’occasion de la crise et d’une droitisation de l’opinion pour en finir avec la devanture des institutions républicaines et mettre en place un pouvoir fort capable de casser les luttes ouvrières (et ainsi maintenir les dividendes des actionnaires), casser les syndicats, casser les partis de gauche (SPD, KPD). Ils se réunissent à Harzburg le 11 octobre 1931 pour planifier tout cela.

3) 1930 1931 Hitler gagne le patronat au libéralisme national-socialiste

La fusion entre nazis et chefs d’entreprise émane d’une volonté partagée.

Le parti d’Adolf Hitler a besoin de beaucoup d’argent pour ses campagnes permanentes, ses milliers de dirigeants et permanents, ses armées privées de SA et SS qui comptent plus de 100000 hommes en 1930 (donc plus que la Reichswehr, armée de l’Etat). « Les hommes d’affaire et les banquiers... étaient quand même les principales sources de revenu » (William L Schirer, Le Troisième Reich, des origines à la chute).

Un groupe de grands industriels persuade Walther Funk de renoncer au poste de rédacteur en chef du principal quotidien financier allemand (le Berliner Boersenzeitung) pour s’inscrire au parti nazi et assurer ainsi le lien entre le NSDAP et le monde des affaires. Devenu ministre de l’Économie d’Adolf Hitler de 1937 à 1945 et président de la Reichsbank à partir de janvier 1939, Funk déclarera au Tribunal de Nuremberg que le patronat et Adolf Hitler étaient d’accord sur le libéralisme comme politique économique. « Je m’efforçais d’accomplir ma mission en expliquant personnellement au Führer et au parti que l’initiative privée, l’indépendance de l’homme d’affaires, les facultés créatrices de la libre entreprise, etc, devaient être reconnues comme la politique économique fondamentale du parti. Le Führer, pour sa part, déclara maintes fois, au cours de conversations avec moi et avec de grands industriels auxquels je l’avais présenté qu’il était ennemi d’une économie d’Etat et d’une soi-disant "économie planifiée" et qu’il considérait la libre entreprise et la concurrence comme absolument nécessaires afin de parvenir au plus haut niveau de production possible. » (documents de Nuremberg EC-440)

Parmi les principaux soutiens des nazis dans le grand patronat, notons :

- Fritz Thyssen, magnat du trust de l’acier, convaincu par Hitler dès 1923, année où il lui accorde un premier don de cent mille marks or, somme énorme pour une organisation naissante.

- Emil Kirdorf, baron du charbon et de la caisse noire du patronat connue sous le nom de "Trésorerie de la Ruhr".

- Albert Voegler, autre grand nom de l’acier

- Georg von Schnitzler (directeur d’IG Farben, cartel de l’industrie chimique)

- August Rosterg et August Diehn, de l’industrie de la potasse à "l’attitude positive à l’égard du Fuhrer" (Funk)

- Industrie du caoutchouc, industrie charbonnière d’Allemagne centrale, nombreux industriels d’Allemagne du Sud...

Les grandes banques et compagnies d’assurance financèrent grassement elles-mêmes le parti nazi. Schirer signale la Deutsche Bank, la Commerz und Privat Bank, la Dresdener Bank, la Deutsche Kredit Gesellschaft, l’Allianz.

4) Le Front de Harzburg

Le Front constitué ce 11 octobre 1931 constitue un évènement historique très important. Il synthétise la réalité du fascisme, les forces qui lui donnent vie à toutes les époques et dans tous les pays lorsque les conditions sont réunies. Ce Front de Harzburg est une photo de famille des fascistes potentiels lorsque l’occasion se présente.

Quelles sont donc ces forces qui participent au Front de Harzburg ?

- le Parti national du peuple allemand (DNVP), principal parti de droite lors des élections législatives depuis 1920. Il a convoqué la réunion de Harzburg, décidant des forces invitées. Ses militants adhéreront presque tous au parti nazi après janvier 1933. Sa direction, liée à de grands industriels, évolue du monarchisme au fascisme après avoir participé au gouvernement Luther.

- le NSDAP d’Hitler, Goering...

- industriels et banquiers représentés ce jour-là par Thyssen et Schacht.

- le Reichslandbund (syndicat paysan majoritaire, opposé à la république, lié au DNVP, essentiellement dirigé par de grands propriétaires des régions de confession protestante). A partir de 1930, il se rapproche de plus en plus de l’extrême droite et particulièrement des nazis, contribue de façon décisive au chemin de Hitler vers le pouvoir, salue chaleureusement son accès à la chancellerie le 30 janvier 1933.

- un nombre important de chefs militaires comme Hans von Seeckt (premier chef de la Reichswehr, ne combat pas la tentative de putsch de l’extrême droite en 1920, député du parti libéral DVP...), Rüdiger, Graf (comte) von der Goltz (chef de l’armée fascisante qui combat l’armée rouge dans les pays baltes et massacre la gauche populaire finlandaise en 1918 1919, violemment opposé aux institutions démocratiques, auteur en 1931 d’une lettre cosignée par des entrepreneurs demandant au président Hindenburg de confier le pouvoir au NSDAP), Walther von Lüttwitz (nommé commandant en chef de la Reichswehr à Berlin par le gouvernement social-démocrate en 1919 il fait massacrer les spartakistes, lance l’armée dans la tentative de coup d’état en 1920... envoie une lettre de félicitations aux nazis en 1933...).

- des représentants de milieux chrétiens proches de l’extrême droite et particulièrement des nazis.

- le Stahlhelm (casque d’acier), association paramilitaire conservatrice héritière des Freikorps (corps francs d’anciens officiers et soldats) qui massacrèrent des milliers de "rouges" entre 1919 et 1921.

- deux fils de l’ancien empereur Guillaume II dont le Kronprinz (prince héritier de l’empire)

5) Du programme de Harzburg à l’accession d’Hitler au pouvoir

Le programme décidé à Harzburg exige :

- une nouvelle dissolution du Parlement qui vient d’élu

- le renvoi du chancelier Brüning

- le renvoi du président du Conseil élu de Prusse, le social-démocrate Braun, qui empêche les nazis de semer la terreur comme ils l’entendent dans la capitale et le land.

C’est exactement le plan de marche vers le pouvoir qui va être appliqué et entrer dans la réalité.

Ce sont exactement ces forces du Front de Harzburg qui constitueront le premier gouvernement d’Adolf Hitler lorsqu’il deviendra chancelier le 30 janvier 1933.

Jacques Serieys


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