Monseigneur Seipel, chancelier, fondateur de la démocratie chrétienne autrichienne et fasciste clérical

dimanche 2 avril 2017.
 

A) Monseigneur Seipel, dirigeant de droite déterminé

Le 16 octobre 1926, Monseigneur Ignaz Seipel, ami du pape Benoît XV et protonotaire apostolique, dirigeant du parti chrétien-social majoritaire à l’Assemblée, redevient chancelier. Il est décidé à casser les acquis sociaux de la république autrichienne pour améliorer les profits capitalistes. Il soutient en particulier les propriétaires immobiliers qui veulent un retour à la "libre formation des loyers".

Pour gagner les élections législatives de 1927 sur un tel programme, Ignaz Seipel forme une coalition de partis appelée Bloc Bourgeois comprenant son parti des chrétiens sociaux, les pangermanistes Grands-allemands, les nazis et monarchistes. Face au parti socialiste qui avance un projet bâti sur l’approfondissement de la démocratie, il promeut l’idée d’une société corporative bourgeoise-chrétienne autoritaire. La proximité de l’Italie mussolinienne apporte évidemment une référence concrète.

Dans la province moyenâgeuse du Burgenland où le prince Esterhazy est seigneur de 120 paroisses, la détermination de Seipel pousse les conservateurs à former des milices armées. Le 30 janvier 1927 à Schattendorf, des militants progressistes servent à nouveau de cible à la Heimwehr dont un paramilitaire tire au fusil du premier étage d’un café servant de local. Résultat : deux morts, un travailleur de 40 ans et un enfant de 8 ans.

Une partie importante de la population autrichienne commence à craindre cette facilité des milices de droite à assassiner ici et là leurs adversaires. Une immense grève générale de 15 minutes prouve la détermination des salariés à stopper cette logique meurtrière. Le parti social-démocrate progresse lors des législatives de 1927 (42% des suffrages exprimés et par exemple 120000 voix supplémentaires à Vienne) ; ses cercles locaux comme les syndicats se gonflent à nouveau.

B) Monseigneur Seipel, pro-fasciste déterminé

Le chancelier Seipel pro-fasciste et protonotaire du pape réussit une magnifique provocation. En juillet 1927, les trois accusés des meurtres de Schattendorf passent en procès, reconnaissant avoir tiré. Les jurés de cour d’assises hésitent durant 11 jours mais subissent finalement l’influence directe du gouvernement Seipel qui veut l’acquittement pur et simple. La presse au service de ses financiers pousse également dans ce sens.

Le nouvel acquittement de meurtriers de la Heimwehr est ressenti par beaucoup de syndicalistes, de militants de gauche et même de simples ouvriers comme une menace de mort. Dans la nuit, les salariés des centrales électriques débrayent et joignent le local de la presse social-démocrate pour avoir des instructions. Non seulement, le parti social-démocrate ne donne aucune instruction mais il leur demande de se calmer. Au petit matin, les ouvriers des usines, non informés de cette seule consigne de se calmer débraient aussi puis les employés du tramway... Une grève spontanée se développe ; une manifestation tout aussi spontanée se développe et parvient sur la place du Ring.

Ce fasciste intelligent de Seipel apprend que le service d’ordre du parti social-démocrate ne participe même pas au rassemblement. Il fait lancer une attaque soudaine et violente par la police montée sur la foule. La motivation des ouvriers présents est telle qu’ils résistent puis réussissent à prendre le dessus sur les policiers qui se replient tout en continuant l’affrontement face aux manifestants. c’est ainsi que le combat continue au palais de justice dans lequel les policiers se sont réfugiés et dans lequel les manifestants ont réussi à entrer. Le feu prend au palais de justice sans que son origine soit déterminée. C’est alors que surviennent le Shutzbund (service d’ordre du parti social-démocrate) évidemment non armé et des dirigeants de la social-démocratie (dont le maire de Vienne) pour calmer les manifestants et permettre l’arrivée des pompiers.

Ce fasciste intelligent de Seipel comprend que l’occasion est bonne pour frapper un grand coup et déstabiliser les défenseurs de la misérable démocratie. Il fait lancer 600 policiers, armés de pistolets et carabines, avec l’ordre de tirer sans précaution sur la foule. « Les coups de feu et leurs échos suscitèrent la terreur. Des femmes et des enfants poussèrent des cris stridents. La foule courut en tous sens... la police continua à tirer. Les coups de feu éclatant de tous les côtés, la foule fut prise de panique. personne ne savait où s’enfuir... Pendant trois heures la fusillade persista, de deux heures à cinq heures de l’après-midi. partout où des hommes s’étaient rassemblés et avaient lancé des cris hostiles à la police, celle-ci tira immédiatement et sans discernement. Elle continua à tirer, rue après rue » (Charles A. Gulick).

Résultat épouvantable : 86 morts parmi les manifestants dont des femmes et enfants, un millier de blessés hospitalisés, des milliers de personnes arrêtées et traitées sans la moindre indulgence comme de vulgaires criminels.

En réaction, une grève générale illimitée est décidée dans les transports et les PTT, commençant le lendemain 16 juillet. Ce jour-là, la fusillade provenant de la police continue encore. Pire, si le parti social-démocrate impose partout à ses militants et à son service d’ordre de ne pas combattre face à la police, Seipel, le fasciste intelligent et déterminé, appuie la mobilisation des Heimwehren. En Styrie, ceux-ci rassemblent 20000 hommes aussi armés qu’une unité d’élite et lancent un ultimatum au gouvernement régional social-démocrate : fin de la grève ou attaque des 20000 h sur Graz (chef-lieu de province). Le parti social-démocrate céde sur toutes les questions importantes. Il croit affaiblir Seipel en appelant à ne plus participer aux cérémonies catholiques ; bien piètre réaction politique.

C) Monseigneur Seipel, du cléricalisme fascisant au fascisme tout court

En 1927, l’Autriche n’est pas encore un pays fasciste mais les fascistes (de toutes sortes) sont devenus une puissance militaire et politique incontournable recevant un appui en armes et en argent de l’Italie fasciste, du patronat autrichien de l’industrie et des banques ainsi qu’un appui politique du gouvernement chrétien-social.

Comment le chancelier Seipel peut-il encore utiliser les Heimwehren alors que la gauche est encore trop forte pour tenter d’imposer un régime fasciste ? Il prévoit, autorise officiellement puis fait annoncer une grande démonstration de force de ceux-ci dans le fief du parti social-démocrate, Wiener Neustadt, pour le 7 octobre 1928. Soit la social-démocratie se défend et il la casse par la police et l’armée, soit elle laisse faire et l’épreuve de force principale étant gagnée, il pourra continuer à faire parader les Heimwehren dans tous les fiefs de la social-démocratie, terrorisant au passage leurs éléments les plus motivés. Les médias dépendant du capitalisme financier et de la droite en rajoutent évidemment dans le sens du suspense sachant que le chancelier Seipel ne peut que gagner dans cette affaire. Il gagne effectivement et continue à faire parader les défilés militaires de Heimwehren sur la lancée dans d’autres centres industriels, fiefs du parti social-démocrate et du mouvement ouvrier (Wiener Neustadt, Linz, Meidling, Graz). A chaque fois, l’alliance du gouvernement et de l’armée privée d’extrême droite se clôt par une victoire totale marquant un pas de plus vers le fascisme. Généralement, les Heimwehren, armés, ne se privent pas de faire usage de leurs armes, si un opposant se signale (nouveaux morts et blessés sans sanction judiciaire).

Le 3 avril 1929, Ignaz Seipel choisit de démissionner de sa fonction de chancelier. Est-ce pour se retirer ? NON. Il préfère ne pas être sous le feu de l’actualité pour faire ce qu’il croit juste : en finir avec la démocratie, le parlementarisme et le mouvement ouvrier. Pour lui, les Heimwehren constituent un "bélier idéal" pour casser définitivement la social-démocratie et le mouvement ouvrier. Bélier pour quoi faire ? « Chez nous, en Autriche, il existe un fort mouvement populaire qui veut libérer la démocratie de la domination des partis. Les tenants de ce mouvement populaire sont les Heimwehren » (Seipel lors d’une conférence le 15 juillet 1929). En finir avec les partis et avec les syndicats de salariés par le corporatisme, tel est bien le coeur de tous les fascismes. Il caractérise les Heimwehren comme les sauveurs de la patrie, les gardiens de l’ordre, intervient auprès du patronat pour améliorer encore leur financement, intervient aussi dans les querelles internes entre dirigeants nazis et dirigeants chrétiens-sociaux.

Parmi les déclarations de chefs modérés des Heimwehren, membres du parti chrétien-social, et liés à Seitel, signalons celle de Steidle, führer historique du Tyrol : « Nous ne prendrons pas de gants mais des balais et des fourches s’il le faut ! Dans sa forme actuelle, le parlementarisme autrichien a perdu toute justification d’être. »

D) Le fascisme en actes

Les débats d’historiens sur la date à choisir pour caractériser l’Autriche comme un pays fasciste ne sont pas prêts d’arrêter. Personnellement, je ne caractérise pas l’Autriche comme un Etat fasciste à partir de l’Anchluss nazi de 1938 mais comme l’aboutissement d’un processus commencé par le parti chrétien-social et les Heimwehren dès 1919 à 1921 et terminé en février 1934, Monseigneur Seipel ayant joué un rôle décisif.

L’utilisation des Heimwehren comme "bélier idéal" pour casser la social-démocratie et le mouvement ouvrier continue et devient plus ouverte, plus violente de mois en mois. Ayant gagné la bataille des défilés armés dans les banlieues ouvrières, ils en viennent, toujours appuyés par Seipel à un véritable totalitarisme.

Ainsi, ils annoncent leur interdiction d’une fête à St Lorenzen (Haute Styrie) pour le 18 août 1929. Au jour dit, 2000 Heimwehren occupent le lieu de la fête. Les organisateurs sociaux-démocrates changent d’emplacement pour éviter toute provocation. Cependant, des frictions éclatent. Les Heimwehren utilisent leurs armes, mettant même en batterie une mitrailleuse ; plusieurs ouvriers et 200 blessés restent couchés sur le sol. dans un Etat soi-disant démocratique, disposant de lois, d’uns police et d’une justice, un tel évènement paraît incroyable. En fait, le processus de fascisation sous la responsabilité politique des chrétiens-sociaux et particulièrement de Seipel est en cours.

Jacques Serieys

Ouvrages utilisés comme source :

Félix Kreissler : De la révolution à l’annexion L’Autriche de 1918 à 1938

Paul Pasteur : Histoire de l’Autriche

Catherine Horel, Traian Sandu, Fritz Taubert : Spécification d’un modèle fasciste au sein des sociétés agraires L’Europe centrale entre les deux guerres (édité par L’Harmattan)

Ernst Bruckmuller : Histoire sociale de l’Autriche

http://books.google.fr/books?id=f9C...

http://books.google.fr/books?id=3bY...


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