La violence dans l’Histoire est-elle inscrite dans le cœur de l’Homme ?

samedi 19 août 2017.
 

L’Homme serait par nature un être prédateur et violent. Cette croyance aussi illusoire que celle qui affirme que le soleil tourne autour de la Terre selon la simple observation et le bon sens, ne repose sur aucune preuve scientifique.

Convergence entre l’archéologie et les neurosciences.

Ce texte fait suite à l’article : " Jntérêt personnel au centre de l’activité économique : une invention du 16ème siècle avec l’émergence du capitalisme" (1)

L’histoire de l’humanité témoigne d’un nombre considérable de guerres. L’inventaire réalisé par l’encyclopédie en ligne Wikipédia des guerres de 1947 à 2015 est déjà impressionnant.(2)

Si les États-Unis ont joué un rôle essentiel dans la libération de l’Europe contre le nazisme, et qu’il est normal de ce fait qu’on lui doive une certaine reconnaissance, il n’en reste pas moins vrai qu’en examinant l’histoire de ce pays, ses dirigeants successifs apparaissent comme particulièrement belliqueux. L’inventaire de leurs interventions guerrières est particulièrement éloquent.

On peut se reporter à un article–dossier du Grand soir pour s’en convaincre. Voir (3)

Rappelons que ces interventions militaires peuvent avoir des conséquences sanitaires néfastes pouvant s’étaler sur plusieurs dizaines d’années. Ainsi l’agent orange (défoliant à base dioxine) utilisé pendant la guerre du Vietnam continue de produire des victimes. (3’)

De même pour le coût financier : par exemple le coût global pour le peuple américain de la guerre de l’Irak est évalué à 6000 milliards de dollars d’ici 2053. (3’’).

Le nombre de morts provoqués par les guerres a été évalué à 231 millions entre 1900 et 2000. (4)

Et les civils sont les principales victimes. Ainsi par exemple, sur 248 guerres recensées (dont 201 ont été provoquées par les USA), 90 % des morts sont des civils.(5)

Ce genre d’observation apporte de l’eau au moulin à ceux qui pensent que la violence est inhérente à la "nature humaine". Mais ce genre d’affirmation n’est aucunement étayé scientifiquement. Cette croyance constitue l’un des principaux piliers de l’idéologie droitière–libérale et de la droite extrême.

Un article relativement récent du journal Le Temps (édité à Lausanne, seul quotidien francophone suisse de dimension nationale) a l’intérêt de remettre en cause cette idée reçue. Nous reproduisons ici l’essentiel de l’article et nous enchaînerons avec d’autres contributions.

1) La violence n’aurait pas toujours existé

Source : journal Le Temps par Nic Ulmi (6)

Des scientifiques et des militants de l’empathie sont rassemblés dans un projet simple et ambitieux : montrer que la brutalité n’est pas inhérente à l’animal humain – et que nous pouvons changer

Il fut un temps où la violence n’existait pas. Ce n’est pas un rêve, une fable, de la spéculation philosophique. De plus en plus, c’est le scénario qu’ébauchent les sciences, au confluent de l’archéologie, de l’anthropologie, de la biologie de l’évolution, des disciplines qui étudient le cerveau et la psyché. A l’image d’une nature humaine pétrie de violence et de compétition, le savoir contemporain en substitue une autre, faite d’empathie et de coopération. Les connaissances sur la nature humaine rendent ainsi possible d’imaginer un monde sans massacres, sans guerres, sans brutalité : rien de ceci ne serait en effet inévitable, eu égard à ce que nous sommes…

Médecin, psychothérapeute et cinéaste, le Français Michel Meignant explore ce territoire dans un documentaire en production, pour lequel est en cours une campagne de financement participatif (7) . Nous avons interrogé deux de ses intervenantes.

Une préhistoire paisible

La mort violente infligée par un humain à un autre apparaît plus tard que l’humanité elle-même et reste longtemps un phénomène très limité. C’est ce qu’indiquent les traces archéologiques. Préhistorienne, directrice de recherche au CNRS, Marylène Patou-Mathis a consacré un livre au sujet en 2013, Préhistoire de la violence et de la guerre (Editions Odile Jacob).

« Je suis partie d’un agacement qui venait du fait d’entendre toujours la même chose – nous sommes violents, c’est la nature humaine, ça a toujours existé –, alors que ces affirmations ne se basent sur rien. En tant que scientifique, je me suis dit : interrogeons les données. »

Résultat ?

Si la violence est très rare au paléolithique, elle existe dans des circonstances particulières. « Ses premières traces sont rattachées au cannibalisme. Celui-ci peut être un rite funéraire, mais aussi un rituel lié au sacrifice d’un individu, qu’on mange ensuite pour fédérer le groupe : tout le monde prend une partie de la faute, si l’on peut dire, au cours du repas cannibalique. »

Le sacrifice, pourquoi, au juste ?

« Pour tenter de répondre à un problème, une crise majeure telle qu’une épidémie ou une famine, on sacrifie quelque chose de très précieux : un membre du groupe. »

Voilà qui tranche avec les idées reçues, où la violence primitive serait activée par la compétition pour les ressources ou par des rivalités des appétits. « Selon un imaginaire largement partagé, la violence commencerait en agressant l’autre pour lui prendre quelque chose. Il y a plusieurs mythes de ce genre qui circulent, sans être basés sur aucune considération archéologique ou anthropologique : celui du rapt des femmes, par exemple, qui est une projection de la société du XIXe siècle. »

Pas d’angélisme, pourtant : on n’est pas dans le jardin d’Eden, on garde les pieds sur terre.

« Il ne faut pas confondre violence et agressivité. Cette dernière est un réflexe, quelque chose d’animal, qui nous permet de survivre. Mécanisme de défense, l’agressivité naturelle est liée à notre statut de prédateur. « Les chasseurs-cueilleurs tuent des animaux pour s’en nourrir. Mais là aussi, il y a toujours des rituels – avant, pendant et après la chasse. On ne connaît pas un peuple de chasseurs qui n’ait pas de tels rituels. Il les leur faut, pour pouvoir tuer ce proche, ce presque semblable, ce quasi-frère qu’est pour eux l’animal. »

L’absence de violence ne signifie pas qu’il n’y ait pas de conflit

« Les témoignages ethnographiques récoltés auprès des peuples dits traditionnels – tels que les Bochimans, ou San, d’Afrique australe, chez qui j’ai eu la chance de vivre pendant une période – montrent qu’il y a chez eux très peu de violence. Quand on se dispute, tout le monde se réunit. Si on n’arrive pas à une solution, il y a scission : une partie s’en va avec l’un des protagonistes du conflit. »

L’archéologie permet-elle de retracer la préhistoire de l’empathie ?

« Oui. On la voit quand on trouve des squelettes qui présentent des blessures handicapantes ou des malformations congénitales. Il y a de nombreux cas, par exemple un Néandertalien retrouvé à Shanidar, en Irak, qui était dépourvu d’un avant-bras et qui avait vécu plus de 40 ans : cela signifie que le groupe l’avait pris en charge, qu’on ne l’avait pas rejeté et laissé mourir. »

Que sait-on des attitudes préhistoriques à l’égard des enfants ?

« On n’a pas de moyens archéologiques pour savoir comment les enfants du paléolithique étaient éduqués. Mais si on regarde les peuples chasseurs-cueilleurs contemporains, on constate qu’il n’y a pas de violence éducative chez eux. La fessée, la claque, ça n’existe pas. »

Comment l’humanité paisible des débuts devient-elle brutale ?

« Dès que les groupes se sédentarisent, la démographie augmente. Cela entraîne un changement économique, la domestication des plantes et des animaux. Du stockage apparaît, des biens. C’est là que, dans les peintures rupestres, on voit surgir des personnages plus grands que les autres : des élites. Je ne veux pas me la jouer Rousseau, mais les faits sont là. »

Y a-t-il des peuples sédentaires sans violence ?

« Des sociétés dites horticultrices de petite taille La question du nombre est essentielle. »

Lire la suite de l’article en cliquant ici (8)

2) "Préhistoire de la violence et de la guerre".sur le même sujet, est une émission de France Culture a diffusée dans La marche des sciences, émission toujours disponible en archives ici (9)

3) Pour élargir le sujet, si l’on veut disposer d’une étude complète sur la violence, on peut se reporter à l’ouvrage de Michel Wieviorka : "La violence", édité chez Hachette Littératures (8,60 euros. 334 p . 2005)

Ce professeur à l’École des hautes études en sciences sociales a aussi publié un article intitulé : "Le nouveau paradigme de la violence" dans la revue Cultures et conflits dont le texte complet est disponible en cliquant ici (10)

4) Compassion et altruisme .

Montrer que la violence n’est pas inhérente à la "nature humaine" ou, dans un langage plus moderne, n’est pas codée dans le génome de l’Homo sapiens est très important non seulement sur le plan scientifique, mais sur le plan philosophique, idéologique et politique.

Les études réalisées par les sciences contemporaines sur la compassion et l’altruisment remettent en cause aussi cette idée, diffusée d’une manière permanente depuis quatre siècles, que la violence est inscrite dans la nature de l’Homme.

Le moine bouddhiste Matthieu Ricard qui n’est pas un illuminé vivant sur un nuage au-dessus de l’Hilmalaya a bien les pieds sur terre et est doté d’une solide formation scientifique (Doctorat en biologie cellulaire). Rappelons "qu’il consacre l’intégralité de ses droits d’auteurs à cent trente projets humanitaires menés à bien au Tibet, au Népal et en Inde (cliniques, écoles, orphelinats, centre pour personnes âgées, ponts), sous l’égide de l’association Karuna-Shechen" ( : Wikipédia (11) )

Depuis de nombreuses années, il tente de cerner la compassion et l’altruisme , non seulement par une démarche liée à sa spiritualité, mais par la mise en œuvre de toutes les connaissances scientifiques disponibles actuellement sur ce sujet.

Il avait déjà écrit "Sur le chemin de la compassion." dont on peut avoir un exposé par les vidéos suivantes (12) et (13)

Plus récemment, il a publié une œuvre colossale : "Plaidoyer pour l’altruisme (la force de la bienveillance)" édité chez Nil éditions (23 euros) Travail de synthèse considérable et sans précédent sur ce sujet comme en témoigne les références bibliographique du livre téléchargeables ici (14) La méditation fait place ici à un véritable travail de force !

On dispose d’une présentation du livre sur le site de l’éditeur : (15)

On peut se reporter à sa vidéo sur l’altruisme (16)

Ou encore se référer à l’émission "Les racines du ciel" sur France Culture . L’altruisme avec Matthieu Ricard. (17)

Rappelons brièvement que la philosophie bouddhiste s’appuie notamment sur l’idée de l’interdépendance des phénomènes de l’univers et en particulier, de l’interdépendance de l’être humain et de son écosystème et aussi de l’interdépendance de tous les humains entre eux. À l’époque de la mondialisation des échanges, cette manière de voir prend encore plus de force.

Le respect de la vie, la compassion, l’altruisme, ne se réduisent donc pas, dans cette optique, à une simple démarche morale : ces qualités reposent sur une réalité objective liée à la survie même des individus et de l’espèce. Elle repose aussi sur l’idée scientifiquement établie que l’humain est par nature un être social qui se construit, individuellement et collectivement, socialement.

Précieuse contribution de Matthieu Ricard pour scier l’un des principaux piliers de l’idéologie droitière libérale : particulièrement toxique : l’homme serait un loup pour l’homme et serait, par nature,, égoïste et prédateur.

[Nous dresserons pas ici la liste des conséquences politiques d’une telle vision : Nécessité d’un fort État essentiellement régalien, quasi impossibilité de faire progresser le comportement humain dans un sens positif (Inutilité de la prévention, seul compte la répression contre la délinquance, par exemple), caractère inéluctable des inégalités : la loi du plus fort est toujours la meilleure, caractère naturel des guerres, etc. T outes les explications sociaux historiques sont ainsi ignorées.]

Elle complète parfaitement les ouvrages de Jacques Généreux : La disociété et l’Autre société lorsqu’il aborde à plusieurs reprises, sous des angles différents, l’homme se construisant en société.

Hervé Debonrivage


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