12 août 1789 Une séance à l’Assemblée nationale

lundi 14 août 2017.
 

Joachim Heinrich Campe, pédagogue allemand, devient citoyen français par décret de l’Assemblée nationale. Il se rend à Paris pour assister à une séance de cette assemblée au rôle historique.

A l’entrée de la salle, il apprend que les galeries réservées aux auditeurs sont complètement bondées et qu’aucune personne supplémentaire ne peut y être acceptée.

Mirabeau arrive en personne et l’installe à une bonne place.

Je m’installai avec un profond sentiment de respect pour cette assemblée que je me représentais pleine de dignité.

J’eus le regret de ne pouvoir conserver longtemps ce sentiment. Tout ce que je vis, tout ce que j’entendis dès mon entrée dans la salle me troubla et me fit croire que la véritable séance n’avait pas encore commencé, si grand, si confus était le tumulte qui, de toutes parts, assourdissait mes oreilles. Tantôt c’étaient des voix isolées, tantôt des concerts de plus de cent voix qui, d’un côté à l’autre de la salle, éclataient en même temps, se croisaient, provoquaient un charivari si extraordinaire que, pendant dix minutes au moins, je restai là comme étourdi, sans pouvoir même deviner de quoi il s’agissait. Le président avait beau agiter sa sonnette, crier constamment A l’ordre, les efforts même de ceux qui dans la salle ou dans les galeries réclamaient impétueusement le silence augmentaient le sabbat...

Peu après mon arrivée, deux curés, dont l’un voulait prononcer un discours et l’autre lire un papier, montèrent à la tribune et durent bientôt en redescendre sans avoir réussi dans leur entreprise. Je ne sais de quoi il s’agissait : pour moi, en effet, je ne perçus pas un mot qui ne me fût rendu inintelligible par toutes les interventions qui s’entrecroisaient ; je dis pour moi, car je constatai avec surprise que non seulement l’Assemblée, mais aussi la galerie, au milieu des cris violents et incompréhensibles, semblait fort bien comprendre... Peu à peu mes oreilles commencèrent à reconnaître les voix principales des voix secondaires et à amener à mon intellect quelques phrases cohérentes ; jusqu’alors, j’avais été comme un sourd.

Les deux curés dont je viens de faire mention avaient sans doute proposé quelque chose qui ne plaisait pas... malgré les gestes par lesquels ils réclamaient le silence, malgré les coups de sonnette par lequel le président les soutenait, ils ne purent achever une seule phrase. Les cris de En poche ! En poche ! A bas ! A bas ! ... ne cessèrent que lorsque les orateurs se furent soumis à leur destin et furent redescendus de la tribune.

Plusieurs députés prirent ensuite la parole en restant à leur place ; mais quelques-uns seulement, qui étaient doués d’une voix de stentor, réussirent à dominer le tumulte et à achever leur discours, non sans avoir été d’ailleurs interrompus presque à chaque phrase par des protestations, par des marques d’approbation, par des applaudissements ou par des rires. Parmi les orateurs il y en eut qui, comme de vrais athlètes, le poing levé battant l’air, tous les muscles du visage tendus, lançaient des regards de colère et imposaient ainsi de haute lutte une attention qu’ils n’auraient pu obtenir par des procédés plus bénins.

Toutefois, pour ne pas être injuste, je dois ajouter à l’honneur de cette Assemblée que, dès qu’il s’agit d’un objet de quelque importance, on la voit passer d’un tumulte le plus violent au silence le plus attentif, de la gaieté la plus débordante à un sérieux digne de Caton. Ce phénomène se produisit aujourd’hui lorsque le président, M. Chapelier, annonça que l’adresse projetée par M. Target allait être lue, adresse par laquelle on reconnaît au roi le titre de Restaurateur de la liberté française, et par laquelle on lui demande de se rendre avec l’Assemblée dans la chapelle du château pour y célébrer un solennel Te Deum à l’occasion de l’heureux achèvement de la révolution.

Comme c’était la première adresse de la nation libérée à son roi, adresse qui devait donner le ton que prendrait dorénavant l’Assemblée dans des cas pareils, non seulement cette Assemblée, mais aussi le public qui garnissait les galeries, devinrent subitement très attentifs, et le silence était si parfait que l’on aurait entendu tomber une feuille.

A vrai dire, ce silence ne dura que quelques minutes, moins par la faute de l’Assemblée que par celle de M. Target, qui, en composant l’adresse, semblait avoir oublié qu’il n’allait pas écrire au nom d’une académie flatteuse et rampante, mais au nom d’un peuple affranchi. A peine avait-il ouvert la bouche que, de toutes parts, un véritable ouragan se déchaîna. L’adresse débutait ainsi :

Sire, l’Assemblée a l’honneur...

Aussitôt des centaines de voix se firent entendre : Point d’honneur, point d’honneur, effacez ce mot.

M. Target demanda qu’on lui permît au moins d’achever la lecture de la phrase, et l’assemblée se calma.

Sire, l’Assemblée nationale a l’honneur de mettre aux pieds de Votre Majesté...

Ici ce fut un charivari si général et si épouvantable que les parois et les vitres en tremblaient. A bas les pieds ! A bas les pieds ; et une des voix les plus perçantes ajouta : L’Assemblée nationale ne met rien aux pieds de qui que ce soit

M. Target voulut se défendre, sauver le respect qu’on doit aux pieds de Sa Majesté, sauver le mot honneur : mais, en dépit de ses prières, de ses supplications, on ne le laissa pas parler et, enfin, il recommença avec une sorte de désespoir :

Sire, l’Assemblée nationale porte à Votre Majesté...

On applaudit, on cria : Bravo. Il continua :

Porte à votre Majesté l’offrande...

Nouveau tumulte. Le mot offrande paraissait choquant. On ne peut l’employer, s’écria Mirabeau, qu’en s’adressant à Dieu ou à une idole ; or, le roi n’est ni l’un ni l’autre.

La phrase qui venait ensuite n’eut pas plus de succès ; on la trouva trop prolixe, trop longue. Mon Dieu, s’écria une dame assise à côté de moi, que de mots, ça n’en finit pas !

M. Target voulut encore se défendre, mais en vain. Il fut forcé de quitter la tribune pour modifier l’adresse, et, pendant quelques instants, on s’occupa d’autres chose.

Au bout d’un quart d’heure, M. Target revint pour subir le même sort. Chacune de ses phrases fut critiquée et rejetée avec une égale violence. Dans l’une d’elles se trouvait le mot ivresse que Mirabeau attrapa au passage pour s’écrier : Messieurs, le corps législatif ne peut jamais être ni ivre ni enivré. De tous côtés, on rit et on applaudit. Et pour la seconde fois, l’académicien dut quitter la tribune.

Enfant puis homme, j’ai entendu corriger et j’ai corrigé moi-même plus d’un exercice scolaire, mais jamais je n’ai assisté à une critique aussi impitoyable que celle à laquelle fut soumise l’adresse du pauvre M. Target...

Lorsqu’il revint pour la troisième fois, M. Target ne monta pas à la tribune : il se plaça sur l’estrade devant la grande table. Il redoutait peut-être l’endroit qui, par deux fois, lui avait été si funeste. L’adresse parut aussi simple qu’on pouvait le désirer, et l’on n’y trouva que peu de choses à blâmer.


Le lendemain, 13 août 1789, les représentants de la nation sont reçus par Louis XVI et lui présentent leur adresse dans la chapelle du château de Versailles.

Joachim Heinrich Campe note une grande animosité à l’encontre de la reine, sinon même un manque de respect pour son statut de reine.


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