Le vent mauvais d’un libéralisme sans retenue, d’une social-démocratie en sa bulle, de forces anti-libérales inaudibles et de fascistes à l’affût

mercredi 7 novembre 2018.
 

Article de François Delapierre (délégué général de PRS). Titre de PRS12.

Comme lors de chacun de ses débats internes, ce qui menace le Parti socialiste, c’est l’air grisant de la bulle, l’illusion du huis-clos. Car dans ces moments où la compétition interne s’exacerbe et se met en scène, beaucoup de militants en viennent à croire que l’équation hautement complexe d’une élection présidentielle dans un pays en état d’urgence politique se résout en fonction des équilibres micro-locaux de leur parti, fut-il, et de loin, le premier de gauche. Or la compétition socialiste ne se déroule pas en vase clos. Elle est observée de partout. Elle modifie par elle-même la situation politique générale. En conséquence, les prises de position des différents candidats ne doivent pas s’apprécier simplement comme des moyens de marquer des points par rapport à leurs rivaux, mais en fonction de leurs conséquences dans le pays.

Et dans celui-ci, rien n’est gagné. Il ne suffira pas que les militants socialistes aient voté pour que la gauche se rassemble et gagne. L’actualité internationale récente nous rappelle une dure réalité. La gauche suédoise, dernier modèle revendiqué par les sociaux-démocrates français, vient d’être sortie du pouvoir. Ce n’est pas un petit événement. Les sociaux-démocrates ont en effet dirigé la Suède pendant 64 des 75 dernières années ! A côté, la longue marche de la gauche sous la Cinquième République, qui a mis 23 ans pour l’emporter en 1981, passerait pour une Blitzkrieg. La défaite suédoise a comme partout les mêmes causes : la reprise par la sociale-démocratie de politiques libérales (libéralisation des services publics, allongement de la retraite à 65 ans...).

Plus grave encore, ce qui menace partout en Europe, c’est l’installation progressive d’un face à face entre libéraux de toutes obédiences et fascistes de toutes variétés. Personne n’a semblé ému outre mesure par la résurgence du nazisme dans le pays même qui l’a vu naître. Les élections dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale dimanche 17 septembre ont en effet été marquées par le succès des néo-nazis du NPD, qui entrent pour la première fois depuis l’après guerre au Parlement régional, en passant de 0,8% à 7,3% des voix. La progression régulière de l’extrême droite aux élections allemandes commencée sous Schröder (avec notamment 12,9% en 1998 en Saxe-Anhalt et 9,2% en 2004 en Saxe), enrayée lors des dernières législatives par la percée du Linkspartei, a brusquement repris. Les partis de la grande coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates reculent nettement, SPD en tête avec 10 points de moins qu’en 2002. Sur le terrain aussi, la résurgence de l’extrême-droite est palpable : à Berlin, des militants du SPD et du Linkspartei ont été agressés et plusieurs réunions électorales envahies par des militants néo-nazis.

En Hongrie, c’est la même chose. On a beaucoup insisté sur la faute morale du premier ministre social-démocrate Gyurcsany qui a déclaré devant les députés de son parti qu’il avait menti au pays lors de la dernière campagne électorale. Mais on a moins analysé le contenu de son discours. Car les « mensonges » avoués par Gyurcsany n’étaient autres que ses promesses d’une politique de gauche. Tout son discours visait à faire avaler par les siens un sévère tournant libéral. Ce n’est donc pas une indignation purement morale qui a saisi les Hongrois, mais le rejet d’une conversion qui rappelle celle qu’opéra Chirac lorsqu’il défendit le plan Juppé de 1995 quelque mois après avoir emporté la présidentielle sur la promesse de s’attaquer à la « fracture sociale ». Mais le drame, c’est qu’à nouveau, dans la rue, c’est la droite et l’extrême droite qui mènent la danse. Les opposants au régime qui réclament la démission du menteur Gyurcsany appellent aussi à la reconstitution de la Hongrie d’avant 1918, ce qui revient à inviter à la guerre civile les minorités d’origine hongroise de Roumanie, Slovaquie, Serbie, Voïvodine, Ukraine, Slovénie, Croatie...

Lorsque Ségolène Royal appelle, comme les fascistes hongrois, à la démission de Gyurcsany, peut-être ne sait-elle rien de tout cela. Peut-être se limite-t-elle à penser qu’il est habile de dénoncer le menteur lorsque l’on veut incarner en France une nouvelle manière de faire de la politique. Ce qui se produit là bas est peut-être secondaire à ses yeux. Mais ce qui se passe chez nous ? Après le 21 avril, peut-on encore penser que la gauche française est la seule en Europe qui ne serait pas concernée par la course de vitesse avec l’extrême-droite ? L’urgence est toujours à la lutte pour arracher les consciences à l’emprise du FN. Lorsque l’on veut bien le regarder de ce point de vue, le dynamitage des digues et autres « destruction de tabous » entrepris par la candidate Royal, est tout à fait désastreux. Remise en cause de la carte scolaire, proposition de visas saisonniers pour éviter le regroupement familial, détermination de la politique d’immigration par les régions en fonction de leurs besoins éconoomiques, centres militaires pour les jeunes délinquants, répression des familles pauvres par le biais d’une tutelle des allocations familiales, remise en cause des 35 heures... la liste est longue des propos qui entretiennent le glissement à droite dont se nourrit Le Pen.

Lorsque, prosternée devant les sondages, la gauche se libéralise et chasse sur les terres de la droite, la droite se décale vers l’extrême droite. Et c’est généralement cette dernière qui tire les marrons du feu.


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