Histoire : République Révolution

mardi 4 décembre 2018.
 

Le concept politique de République recoupe des sens tellement divers au niveau international qu’il est difficile d’en défendre le contenu. Ceci dit, rien n’empêche un républicain se réclamant de la tradition française de 1793, 1832, 1848, 1871, 1905, 1934 à 1936, la Résistance, de maintenir la définition de la république comme pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple d’où son lien avec les grandes mobilisations survenues lors des grandes révolutions.

Les prétendus républicains des directions de partis gouvernementaux, des grandes écoles, du Conseil d’Etat, des cabinets ministériels et préfectoraux... définissent la république comme un régime dans lequel des élus censés représenter le peuple souverain votent des lois, "expression de la volonté générale", que tout citoyen doit respecter. Cependant, lorsque 55% du peuple français vote contre le Traité Constitutionnel Européen, ils n’en tiennent pas compte.

De nombreux livres, souvent très longs et très denses, ajoutent des développements philosophiques sur la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité, le droit de l’Etat, les droits de l’homme, la justice, la nation, le civisme...

Ils passent à côté d’une réalité historique évidente. Jamais un Etat, jamais un chef d’Etat, jamais un Parlement n’a vraiment contrecarré l’intérêt des puissants sans y être obligé par la rue, c’est à dire par le peuple oublié le reste du temps. Aussi, jamais un Etat, jamais un chef d’Etat, jamais un Parlement n’a vraiment apporté sa pierre à l’émancipation humaine sans de fortes luttes, sans une forte implication citoyenne en ce sens.

Seule l’implication massive des populations est un gage de progrès humain ; le reste du temps, les tenants du pouvoir politique se congratulent avec les tenants du pouvoir économique en cachant sous de grands mots (comme Liberté Egalité Fraternité) leur trahison totale de l’intérêt général.

Puisque cet article porte surtout sur la république, je note en particulier que toutes les républiques ayant marqué l’histoire par leur apport à l’émancipation humaine sont nées de révolutions et ont engagé des processus décisifs de dépassement des assujettissements.

Je n’aborderai ci-dessous que trois périodes intéressantes pour l’histoire républicaine : Antiquité, de l’Antiquité à la fin du 18ème siècle, Révolutions françaises du 19ème siècle. J’essaierai d’ajouter plus tard les révolutions bolivariennes d’Amérique du Sud, les révolutions républicaines italiennes au 19ème siècle, la 2ème république espagnole de 1931 à 1939.

A) L’Antiquité

Les théoriciens "républicains", de Claude Nicolet à Blandine Kriegel, font remonter l’émergence du concept de république aux philosophes politiques grecs et romains. Je ne partage pas ce point de vue. Le conceptualisation philosophique a suivi l’expérience collective des humains engagés dans des luttes sociales et politiques pour la justice, l’égalité, la citoyenneté, le bien commun, le droit écrit... Ainsi, le lien entre république et révolution ne date pas de prétendues "contorsions" (Blandine Kriegel) du courant de la République sociale, du socialisme jauressien et du communisme mais de la réalité historique elle-même.

A1) Révolutions et république dans l’Antiquité

J’ai toujours été frappé par la puissance de la mobilisation sociale et politique de la plèbe, en particulier de - 509 à -450. Je comprends les historiens qui datent la république romaine, non de - 509 (fin de la royauté et début du processus révolutionnaire), non de l’instauration du double pouvoir plébéien (révolution de -494 -493) mais de -450, date où la plèbe obtient en particulier la rédaction d’un droit écrit. En effet, comme forme institutionnelle, la république est impensable sans éléments de souveraineté populaire, sans implication citoyenne populaire, sans discours d’intérêt général et sans droit écrit.

Pourquoi le mot respublica a-t-il connu une telle prospérité depuis deux millénaires ? Le philosophe Emmanuel Kant répond : Parce que débutait avec les Romains et les Grecs antiques, une politique valable pour toute l’humanité, celle d’une cité de citoyens. Globalement d’accord, mais cette respublica n’aurait présenté aucun intérêt pour les siècles suivants sans les mouvements sociaux et révolutionnaires de la plèbe romaine qui ont permis la naissance de l’idée d’intérêt général, la rédaction d’un droit écrit, l’égalité juridique des citoyens, la réalité du droit de vote... En effet, les patriciens romains, vrais gouvernants politiques de la république romaine, se préoccupaient surtout de leur intérêt privé dans le cadre d’un gouvernement oligarchique de la cité ; ils ont lâché du lest par obligation, particulièrement lors des principales révolutions sociales, pas par souci républicain. D’ailleurs, aucun écrivain romain n’est à la hauteur de la forme institutionnelle générée par les luttes de classe de la plèbe, parce qu’ils faisaient partie des "nobiliaires" et non des "populaires".

Le même bilan peut être tiré de la Grèce antique. Ce sont des révolutions qui ont créé, aux 7ème et 6ème siècles, les conditions qui ont permis l’épanouissement politique et culturel du 5ème siècle.

Grèce antique : révolutions, tyrannie et progrès de civilisation

Retour sur les origines de la démocratie, Athènes (par Pierre Khalfa)

Aristote et Platon théorisent partiellement, au 4ème siècle, à partir de ce qui a été réalisé un à deux siècles avant eux.

A2) République et philosophie politique

République et respect des lois

Les républicains d’ordre (Sarkozy, Valls...) répètent comme des perroquets « La république, c’est le respect des lois ». Bigre ! nous n’aurions pas bénéficié de la tradition républicaine antique si les Grecs comme les Romains n’avaient enfreint les lois et renversé des dirigeants "légitimes" au regard des lois des dominants. C’est même par la pire trahison des lois que la plèbe romaine a réussi à poser les premières bases de la république : par le défaitisme révolutionnaire (refus de rejoindre l’armée et de se battre alors que l’ennemi envahit le territoire).

République et rôle de l’Etat

L’histoire antique me souffle une seconde contradiction des Républicains d’ordre lorsqu’ils l’invoquent en référence. Leur républicanisme s’articule autour du rôle de l’Etat dans la définition et la mise en pratique de l’intérêt général. Or, en Grèce comme dans la république romaine je ne pense pas que l’on puise parler d’Etat ; ou alors, il faut dire que l’Etat est alors constitué par l’ensemble des citoyens. Il en va de même dans les communes et petites républiques du Moyen Age.

B) La République, de l’Antiquité à la Révolution française

Je suis persuadé que nous connaissons mal le devenir des cités antiques durant les siècles obscurs de la fin de l’Empire romain au 13ème siècle.

B1) Moyen Age

Les nombreuses Communes du Moyen Age dans le midi occitan professent et pratiquent un sens bien plus évident de l’intérêt général que les gouvernements des pays de l’actuelle Union européenne. Leur lien à l’Antiquité ne fait pas de doute, ne serait-ce que par le nom de leurs magistrats : les consuls. La charte gagnée par les habitants de mon village d’Entraygues aux dépens du comte de Rodez (signée le 4 novembre 1292) reconnaît leurs "droits antiques" (liberté d’expression, d’association, de syndicalisation... et des droits individuels y compris juridiques).

B2) Italie du Nord

Plusieurs communes ont pris le nom de républiques. Si nous prenons l’exemple de Florence, il est évident que cette république est un essai d’intégration de la population urbaine (artisans, commerçants, changeurs...) dans les institutions locales. La vitalité citoyenne ne fait pas de doute s’exprimant y compris par des révolutions.

Florence au 14ème siècle : république bourgeoise et révolte des ciompi

B3) Villes libres

Du 16ème siècle au 18ème siècle, la naissance de la république de Genève suit un processus intéressant de participation citoyenne de plus en plus forte.

8 février 1526 La Commune de Genève s’émancipe complètement de la féodalité

Les révolutions de Genève, levain de la Révolution française

B4) Grandes révolutions des Temps modernes

La première grande révolution des Temps modernes en Europe, la révolution des Pays-Bas (1566-1609) prend le nom de République des Provinces-Unies à partir de 1581. Jusqu’à la révolution française, elle va servir de havre et de référence à tous les progressistes du continent.

La deuxième grande révolution des Temps modernes en Europe, se déroule en Angleterre . La république y est proclamée par Cromwell le 16 mai 1649. En 1653, elle devient la République d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande avant de se voir imposer un compromis de type monarchie constitutionnelle.

C) La révolution française vue par un prétendu républicain : Pierre Gueniffey

Les ouvrages de référence sur la République contiennent souvent des textes ou des passages profondément réactionnaires. Tel est le cas de celui dirigé par Christophe Prochasson (actuel conseiller éducation, enseignement supérieur et recherche, à l’Elysée, auprès de François Hollande) et Vincent Duclert, intitulé "Dictionnaire critique de la République".

La première contribution, rédigée par Pierre Gueniffey, porte sur la Première république, donc la Révolution française, moment clé pour un "Dictionnaire critique de la République".

Pour l’auteur, la 1ère république commence en fait de 1789 à 1792, disparaît de 1792 (10 août) à 1794 (9 thermidor) pour se rétablir après le 9 thermidor.

- « L’avènement de la république ne date pas, en effet, du 10 août 1792. La révolution française est d’emblée républicaine : la proclamation de l’égalité en droits, l’appropriation collective de la souveraineté et l’établissement de pouvoirs représentatifs ont marqué la naissance d’un ordre nouveau... »

- L’insurrection du 10 août 1792, qui jette bas la royauté, renverse en même temps les institutions mises en place depuis trois ans. L’oeuvre de l’Assemblée constituante -la philosophie des Lumières traduite en lois- bascule à son tour dans les ténèbres de l’"Ancien régime". S’effondre donc simultanément, les deux légitimités dont les constituants, malgré eux, avaient organisé la coexistence : l’ancienne, monarchique, et la nouvelle, républicaine... La Révolution avait créé un ordre bicéphale qui associait à la figuration anonyme de l’unité de la nation par une assemblée représentative tirant sa légitimité du suffrage populaire la personnification de la continuité nationale par un roi héréditaire tenant sa légitimité d’une "élection" dynastique enfouie dans l’épaisseur du temps. Le 21 janvier 1793... brutalement... la nation se dissout. Dissolution du pouvoir, d’abord, et plus encore de l’idée même de la loi. Les insurgés du 10 août ne renversent pas seulement la Constitution en vigueur, mais le principe de toute Constitution présente et à venir ; ils détruisent l’idée que la loi oblige et qu’il ne peut y avoir de modification de la loi que par la loi.

- Le souvenir de la république de 1793 a longtemps condamné l’idée républicaine. Mais n’est-ce pas plutôt la Révolution qui est en cause ? Si l’histoire de la République, comme principe, ne commence pas en 1792 mais en 1789, l’histoire de la 1ère république comme régime, ne commence pas davantage en 1792 mais en 1795. La chute de Robespierre le 9 thermidor puis... permirent à la Révolution de renouer avec la tâche qu’elle avait entreprise en 1789 : donner de nouvelles institutions à la France. La Constitution de l’An 3 (22 août 1795) marque en effet le rétablissement de la supériorité du droit sur la force et la volonté, fût-ce celle du peuple. (Les élus du Directoire) ont instauré une République qui reposait nécessairement sur la liberté des élections... dans laquelle le desserrement réel de la contrainte permettait aux oppositions de s’exprimer. Les institutions étaient républicaines...

- La conquête du pouvoir par Bonaparte le 18 brumaire (9 novembre 1799) et même l’évolution monarchique du régime consulaire, dès 1802, ne marquent pas la fin de la 1ère République... Son histoire continue à travers le triomphe irréversible de l’égalité devant la loi. Elle continue aussi bien à travers l’oeuvre accomplie par le Consulat et même l’Empire dans les domaines juridique et institutionnel... Ces réformes... seul un régime autoritaire, qui répondait en fait à la très ancienne aspiration à l’avènement d’un Etat rationnel assuré de la continuité et délivré des chicanes de l’opposition pouvait conduire à leur terme. L’histoire de la République continue, enfin, dans les guerres de conquêtes, si souvent imputées à l’ambition personnelle de Napoléon... C’est en faisant danser l’Europe à coups de canon que la France devint une nation.

- En 1814, l’Europe napoléonienne et le régime impérial s’écroulèrent, mais quand les Bourbons revinrent, ce fut moins en vainqueurs qu’en vaincus, contraints de se soumettre à la France nouvelle... La Révolution, cette fois, était finie : la modération de Louis XVIII lors de son retour en est la preuve... Au fond, le principe républicain avait gagné...

D) Première République française et Révolution, soeurs jumelles

Le texte de Pierre Gueniffey dont j’ai extrait ci-dessus l’essentiel, me fait hérisser les cheveux sur la tête.

- > Ainsi donc, Louis XVI serait « la personnification de la continuité nationale par un roi héréditaire tenant sa légitimité d’une "élection" dynastique enfouie dans l’épaisseur du temps », c’est à dire une légitimité provenant des magouilles de 987 (en particulier de l’Eglise), 800 ans plus tôt, qui ont fait nommer roi des Francs, Hugues Capet : fils du comte de Paris (environ 10000 habitants) et neveu de l’empereur d’Allemagne. Par contre, la Convention nationale, élue du 2 au 6 septembre 1792 par la première expérience de suffrage universel au monde dans un grand pays, ne serait pas légitime. J’aimerais bien savoir sur quels fondements de philosophie politique "républicaine" est construite une telle aberration.

- > Ainsi donc, la 1ère république française commencerait en 1789 par « la proclamation de l’égalité en droits, l’appropriation collective de la souveraineté et l’établissement de pouvoirs représentatifs marquant la naissance d’un ordre nouveau.. » Par contre, la Convention nationale, de 1792 à 1794, ne serait pas une république. Incroyable ! En réalité, l’égalité en droits est évidemment bien plus précise dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 23 juin 1793 que dans celle de 1789 en affirmant le droit au travail, à l’instruction, aux secours publics, à la santé. En réalité, par exemple, la Convention a supprimé l’esclavage alors que la Constituante l’avait maintenu. En réalité, l’appropriation collective de la souveraineté en 1789 1792 (monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi dirige l’exécutif, dispose d’un droit de veto sur le législatif...) est faible par rapport à 1793 1794. En réalité enfin, la représentativité de la Convention n’est pas moindre que celle de la Constituante et de la Législative, loin de là.

- > « Les insurgés du 10 août 1792 ne renversent pas seulement la Constitution en vigueur, mais le principe de toute Constitution présente et à venir ; ils détruisent l’idée que la loi oblige et qu’il ne peut y avoir de modification de la loi que par la loi. » Plus un mensonge est gros, plus il est cru, tel est probablement le credo de ce "républicanisme". Premièrement, l’insurrection du 10 août présente un aspect national d’urgence face à l’invasion des armées autrichienne et prussienne ; si les institutions en place avaient dirigé la résistance, le 10 août ne se serait pas produit ; en font les frais, le roi et tous les traîtres qui avaient voulu la guerre pour abattre la révolution mais ont été abattus par la révolution en guerre qui voulait défendre la république. Deuxièmement, les "insurgés du 10 août" représentent une légalité : le Bureau central des 48 sections de Paris mis en place par la municipalité, le Comité central des Fédérés et plusieurs députés. Troisièmement, ils prennent le palais royal des Tuileries parce que le roi Louis XVI, jamais élu, refuse de valider des décrets de l’Assemblée constituante, laissant les armées autrichiennes et prussiennes envahir le pays. Quatrièmement, la Révolution bravant les pouvoirs et les lois injustes n’a pas commencé le 10 août 1792 mais dès 1789, avec en particulier la proclamation de l’Assemblée nationale et la prise de la Bastille.

- > La période du 10 août 1792 au 27 juillet 1794 (9 thermidor) est balayée comme non républicaine. N’en déplaise à Pierre Gueniffey, c’est à cette époque que la royauté est abolie et que naît la République française. Il affirme que "l’effondrement de la légalité... déchaîne de la violence" ; il serait trop long d’analyser ici les causes de certaines violences regrettables. Je note seulement que cette période a été marquée à Paris par une nette baisse de la mortalité ; pourquoi ? parce que la violence habituelle de l’injustice sociale a été limitée par la politique menée.

- > Si Pierre Gueniffey bannit la période 1792 1794 de l’histoire républicaine, il considère que "les institutions (du Directoire) étaient républicaines" ; pourtant le suffrage y redevient censitaire (uniquement pour les citoyens aisés et riches). La liberté de spéculation reprend mais la mortalité populaire aussi. La répression des sectionnaires, des Montagnards et des babouvistes ne l’émeut pas. « La Constitution de l’An 3 (22 août 1795) marque en effet le rétablissement de la supériorité du droit sur la force et la volonté, fût-ce celle du peuple. (Les élus du Directoire) ont instauré une République qui reposait nécessairement sur la liberté des élections... dans laquelle le desserrement réel de la contrainte permettait aux oppositions de s’exprimer. »

-> Le satisfecit donné ensuite par Pierre Gueniffey au 1er empire « un régime autoritaire, qui répondait en fait à la très ancienne aspiration à l’avènement d’un Etat rationnel assuré de la continuité et délivré des chicanes de l’opposition » me pose question sur la place d’un tel texte dans un Dictionnaire critique de la République. Pire, la Restauration est traitée avec bien plus de sympathie que la Convention ! ! ! ! !

Jacques Serieys


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