1789 1968 en Aveyron, une même histoire pour une République sociale, démocratique et laïque

lundi 4 décembre 2017.
 

Le texte sur l’Aveyron qui sera édité dans "La France des années 68", évoque quelques évènements ayant pesé sur le mouvement départemental de 68 comme la guerre d’Algérie et la grève des mineurs de 1961.

Mai 68 vécu en Aveyron… ouvriers, lycéens, employés, paysans, enseignants... séisme politique

Je voudrais développer dans l’article ci-dessous le lien entre la Révolution française et le mouvement de 68, toujours dans ce département.

Pour de nombreux jeunes aveyronnais des années 1944 1968 élevés dans des familles de gauche, la Révolution française constituait :

* le moment crucial du millénaire où l’alliance sépulcrale entre seigneurs, clergé et spadassins royaux a laissé place à une mobilisation considérable du peuple pour le peuple, a laissé place à quelques avancées sociales et démocratiques, a laissé place à une espérance concrète "Demain sera meilleur qu’aujourd’hui si nous continuons à lutter".

- le moment fondateur du combat pour une République sociale, laïque et démocratique, combat poursuivi jusqu’en 1945 pour rejeter les suppôts de l’Ancien Régime honni dans les poubelles nauséabondes de l’histoire. La gauche de chaque village restait dans les années 1960 profondément marquée par les étapes de cette quête historique.

* une question centrale de l’affrontement politique puisque la droite départementale a continué jusqu’en 1945 à défendre les avantages de la royauté et à dénoncer la Révolution française

* la preuve du rôle irremplaçable du mouvement social pour l’émancipation humaine

1) La Révolution et la République, une question centrale de l’affrontement droite gauche

De 1815 à 1944, le courant clérical traditionaliste (lié successivement au royalisme légitimiste ultra, au pré-fascisme nationaliste, au cléricalisme fascisant puis au fascisme) a dominé idéologiquement et politiquement l’Aveyron, en particulier le Nord du département dont je suis originaire. Liquider la mémoire et les conséquences de la Révolution française représentait le noeud identaire de ce courant, de sa presse, sa tradition orale, ses fêtes, ses bibliothèques puis son réseau de cinéma, ses sermons, ses écoles, ses associations caritatives et autres clubs locaux. La valorisation de la monarchie, de la noblesse et du clergé d’avant 89 ainsi que le culte des prêtres réfractaires martyrs allaient de pair avec ce fonds culturel.

Dans un tel contexte, de 1815 à 1944, la gauche s’était essentiellement définie comme républicaine. Il serait erroné de voir là une culture rurale vieillotte et corsetée, explicable par simple réaction aux traditionalistes. Prenons huit moments de cette histoire : la Révolution française elle-même, le journal L’Aveyron républicain de 1848 à 1951, un groupe républicain du 19ème début 20ème comme celui de mon bourg (Los avançats), les grèves du Bassin de Decazeville et le développement du socialisme, le mouvement républicain de 1881 à 1914, le journal départemental L’Avant Garde au début du 20ème, le mouvement social du début des années 1920, la Résistance. Dans chacun de ces huit épisodes, l’espérance émancipatrice républicaine porte loin et rejoint le socialisme.

Pour résister socialement, les groupes locaux républicains s’étaient arc-boutés depuis 1815 au sein de petites contre-sociétés, généralement satellites des écoles publiques et amicales laïques. Pour résister idéologiquement, ils avaient été obligés de cuirasser leurs références et leur cohérence autant sinon plus que dans les grandes villes.

La Révolution française constituait le coeur de cette cohérence.

2) La Révolution française et l’aspiration à la République, un repère d’identification idéologique

"Notre histoire" honnissait à juste titre l’Ancien Régime. A partir de 1789-1793 commençait la République. Face aux conservateurs, nostalgiques de la monarchie, alliés aux nouveaux privilégiés, le combat fut très dur, de la Révolution à 1944. Aussi, la dynamique républicaine fut obligée de faire appel à une espérance sociale et réaliser des droits sociaux qui rejoignaient l’idéal et le programme socialistes.

En caractérisant l’Ancien Régime comme dépassé par l’évolution historique en 1788 (marginalisation des supports économiques de la féodalité ; développement de la bourgeoisie, des villes et de la circulation monétaire ; création d’un marché de dimension nationale faisant voler les péages, les corporations et spécificités juridiques provinciales...), notre histoire donnait les bases d’une compréhension des modes de production, du rôle des classes sociales...

En analysant la dynamique de la Révolution française comme ayant posé les jalons d’une république sociale, cadre conceptuel des combats à mener face aux nouveaux privilégiés et base du mode de production à construire après la domination de la bourgeoisie, notre histoire portait une conception du monde sur le long terme.

Aussi, en 1940, ces groupes locaux "républicains" ont moins été déstabilisés par le pétainisme que la gauche institutionnelle et philosophique ; la droite était toujours la même, passée du royalisme au cléricalisme traditionnaliste, du nationalisme pré-fasciste au pétainisme ; pourquoi la gauche attachée à la démocratie, à la connaissance rationnelle, à l’intérêt général, à l’émancipation humaine changerait-elle ? Beaucoup de piliers de cette gauche de 1940 à 1944 se retrouveront piliers du mouvement de 68 en Aveyron.

3) L’Ancien Régime, symbole d’inhumanité

Vu de mon village natal d’Entraygues sur Truyère, la royauté franque puis française représentait une longue nuit de sang et de ténèbres :

* expéditions guerrières des Francs sous forme de razzias en direction du Massif central et du Midi

* expansion de monastères esclavagistes, brutaux et conquérants

* croisade sanguinaire et dévastatrice au début du 13ème siècle, présentant tous les aspects, sinon d’un génocide, au moins d’un sociocide.

* féodalité archaïque particulièrement inhumaine, rayonnant à partir de ses bastions montagneux (par exemple pendant les Guerres de religion).

* anéantissement barbare de toute velléité de Renaissance humaniste et de protestantisme

* hégémonie du parti dévôt, celui qui fut hostile à Molière

* absorption d’une grande partie des revenus par le comte et l’Eglise au détriment de la collectivité, de l’activité économique, du niveau de vie des habitants

* Sous Louis XIV, répression des institutions collectives (consulat, école communale, hôpital) et de leurs défenseurs (dragonnades, galères...)

* En 1788, dans mon village, un cadet est mis en prison pour la seule raison que son aîné a voulu hériter seul.

Ce type d’histoire se retrouve dans beaucoup de bourgs. Le pire, c’est que durant tout le 20ème siècle des ouvrages d’histoire locale ont émané de la droite cléricale valorisant les seigneurs d’Ancien Régime et cette tradition réactionnaire, vomissant particulièrement la Révolution française.

En ce qui me concerne, la soif de contredire ce type d’ouvrage m’a poussé à retrouver des bribes d’une autre histoire, celle des traditions démocratiques et des mouvements sociaux.

Par réflexe comme par réflexion, le refus radical de l’hégémonie cléricale traditionnaliste sur le département poussait à une prise de conscience plus large, faisant le lien avec les Républicains espagnols, la Résistance...

4) La révolution comme fondatrice de la nation française

Il ne faut pas surestimer le sentiment national français d’avant 1789 dans une contrée comme l’Aveyron. L’histoire de mon village natal (comme d’autres bourgs) est marquée par la volonté collective d’éviter le poids politique (et les impôts) de la monarchie absolue.

En plein coeur du Massif Central , les liens économiques étaient aussi forts vers la Catalogne que vers Paris ; la langue courante était beaucoup plus proche de celle de Barcelone que d’Orléans.

Durant la Révolution, un Conventionnel en mission fit réaliser une enquête départementale qui prouve le faible pourcentage d’habitants comprenant ou parlant le français.

C’est l’énorme mobilisation populaire de 1792-1793 qui génère un premier fort sentiment d’appartenance nationale.

Je me rappelle avoir défendu dans une de nos nombreuses réunions publiques rurales le fait qu’en France "c’est la Révolution qui a fondé la Nation, c’est la République qui l’a faite avancer". Ce raccourci donnait une cohérence à notre critique de la France fondée par le baptême de Clovis, chère à De Gaulle comme à la droite aveyronnaise.

5) Le mouvement social comme générateur d’avancées démocratiques et émancipatrices

"Notre histoire", celle racontée par les livres scolaires comme contée par la mini-société laïque, reposait beaucoup sur les grandes journées révolutionnaires : 14 juillet, 5 et 6 octobre, 10 août puis les "trois glorieuses de 1830"... Cela inculquait l’idée que le mouvement social constitue le coeur du progrès historique. De plus, "notre histoire" faisait également une place importante à l’Antiquité grecque et romaine où nous pouvions faire le même constat.

Le lien était facile à opérer avec la tradition orale de nos villages et l’importance de telle mobilisation de 1881, de 1905, de 1924, du jour de la Libération...

Je terminerai sur un souvenir précis. Vers le 10 mai 68, un étudiant en histoire à la faculté de Toulouse me raconta comment le doyen Jacques Godechot, spécialiste de la Révolution (politiquement modéré), courait par ci par là dans les couloirs en répétant aux uns et aux autres "c’est une révolution", "c’est une révolution", "comme en 89", "les ressources de ce peuple sont incroyables". Cela provoqua en moi un déclic rétrospectif, celui des milliers de bribes orales transmises sur "notre histoire" depuis notre Révolution. Restait pour chacun l’obligation d’en être digne. Nous savions ce qu’avait apporté 1789, 1793, 1830, 1848, 1871, les années 1881 à 1905, 1920 à 1924, 1936, 1944 à 1947. Que serions-nous capables de générer ?

Jacques Serieys


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