10 et 11 mai 1968 Souvenir de la « nuit des barricades »

lundi 13 mai 2019.
 

Dans les années 1960, la poigne des Etats militaires étreint l’Amérique latine et son ombre hante à nouveau l’Europe. Des dictatures sévissent en Espagne et au Portugal. En Italie, des généraux et services secrets ont voulu réaliser un coup d’Etat en 1964 ; démocratie chrétienne et mafia se donnent la main. L’armée réussit un coup d’Etat en Grèce avec un large soutien parmi la droite et les milieux patronaux. Les chrétiens démocrates allemands répriment les étudiants sans souci de légalité ; la presse aux ordres appelle au meurtre des contestataires ; le leader Rudy Dutschke est assassiné. En Grande-Bretagne, les manifestants non-violents opposés à la bombe nucléaire sont matraqués et condamnés à de la prison ferme. En France, la quasi-totalité des députés de droite a été capable de voter légalement en 1940 la mise en place de la dictature pétainiste. En 1958, ils ont porté au pouvoir le général De Gaulle en s’appuyant sur l’action de militaires putschistes.

Début Mai 68, les agressions perpétrées par les commandos d’extrême droite, l’occupation de la Sorbonne par les CRS et la violence de leurs charges sont vécues par beaucoup comme la menace d’un glissement autoritaire du régime gaulliste. Heureusement, la nouvelle génération n’a pas connu de défaite politique ou sociale. Dés les premiers signes forts de répression policière, la grève se généralise. Le gouvernement veut en finir et fait encercler le soir du 10 mai une manifestation étudiante et lycéenne par d’imposantes forces de l’ordre.

La réaction des jeunes parisiens pris au piège surprend le monde entier : ils construisent des barricades. Les professeurs transmettent au ministre la demande de retrait de la police exprimée par leurs élèves. Le gouvernement ne bronche pas et ordonne l’assaut. “Une masse compacte d’hommes en noir se rassemble devant la Rue Gay Lussac ... Lentement elle avance. S’immobilise un instant. Le temps de tirer au fusil une série de grenades lacrymogènes. Les défenseurs ripostent... Toute peur a disparu...Il faut se battre... L’air est irrespirable. L’armée d’ombres émergeant du brouillard s’approche à nouveau. L’Internationale est entonnée... Les forces de l’ordre reculent. Et se vengent... Devant la résistance acharnée des étudiants, les policiers utilisent systématiquement des grenades offensives. Le bruit des explosions est effarant. Parfois, un manifestant reçoit la cuillère en plein visage et s’écroule en hurlant. Des secouristes bénévoles évacuent les blessés... ”(Génération, Tome 1).

La dernière barricade se rend à cinq heures et demi du matin. Dans chaque internat, les enfants de Résistants ou de syndicalistes, les jeunes encore jeunes dans leur tête, ont passé la nuit à écouter RTL ou RMC. M’étant couché à 3 heures du matin, j’ai été réveillé plusieurs fois par des copains tentés par une action immédiate de solidarité.

Au matin, fleurit la première occupation aveyronnaise de 68 : les CAL s’installent sur Decazeville dans les locaux de l’Amicale laïque avant de faire de même conjoncturellement à la poste. Sur Rodez, grèves et débats se succèdent ! Le 11 au soir, plus une boule puante, plus un manche de pioche n’est disponible en magasin.

Il suffit alors de quelques jours pour que tous les lycées du pays entrent dans la grève générale.

Les barricades, les manifestations de Mai 68 sont au départ une réaction d’auto-défense. Elles signent une déclaration simple de la jeunesse :” Notre bonheur à chacun et à tous vaut plus que vos profits. Nous ne laisserons ni bafouer la démocratie ni renaître le fascisme ”. Elles emportent dans une lame de fond commune les adolescents de Dakar, Tokyo, Rio de Janeiro, Milan, Venise, Mexico, Varsovie, Alger, Santiago du Chili ... et les plus petits lycées publics et privés de l’Aveyron . Même les enfants de familles de droite se mettent en grève sur un programme nettement progressiste. J’ai vu tous les élèves de mon lycée (moins 5 absents si mon souvenir est bon), de la seconde à la terminale, voter la grève générale avec occupation des locaux, après un débat, long, calme et sérieux. J’ai vu les élèves du Sacré Coeur enfoncer une porte de leur établissement pour venir manifester avec nous.

Avec autant de pureté que de naïveté, nous avons décidé de nos grandes orientations en assemblées générales de lycée et même en assemblées générales départementales, élu des délégués révocables, élaboré des projets, pris contact avec les organisations syndicales ouvrières et paysannes, avec les salariés grévistes. Nous avons transformé le lycée de filles en siège du Comité de grève et des commissions centrales. Sur les hauts murs, le service d’ordre ne cachait ni pagaille, ni saleté, ni drogue, ni orgies mais l’espérance immense de notre jeunesse. A notre petit niveau, nous avons essayé de porter haut l’espoir et l’image d’un monde à naître autre que celui des dollars, des canons et des baratineurs.

La révolte des étudiants atteint son point culminant dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 mai. Dès le début de la soirée, 20.000 manifestants occupent le quartier latin, qui prend un aspect insurrectionnel. Les rues se couvrent de barricades, certaines hautes de 3 mètres.

Cette nuit là, étudiants et CRS s’affrontent dans de véritables combats de rues : voitures incendiées, rues dépavées, vitrines brisées, centaines de blessés.

Après l’échec des négociations, à 2 heures 15, les CRS se lancent à l’assaut des premières barricades de la rue Gay-Lussac. La police ne prendra la dernière que trois heures plus tard, après de très violents affrontements qui feront plus de 367 blessés (dont 251 chez les policiers). 469 manifestants seront interpellés et 188 véhicules seront incendiés ou endommagés.

Le pays est stupéfait et l’agitation étudiante, jusque-là isolée, rencontre alors la sympathie d’une grande partie de l’opinion publique. La population sympathise avec les émeutiers.

Le 13 mai, les syndicats manifesteront avec les étudiants pour protester contre les brutalités policières et, le 14 mai, une vague de grèves commencera.


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