Mai 1968 Souvenir d’une aurore en Aveyron

lundi 20 mars 2017.
 

Version publiée par Le Monde de l’Education

Dans les années 1960, aucun lycée ne connaît ici la mixité, 2 centimètres de cheveux pour les garçons, jupe et robe descendant sous le genou, sortie en complet bleu deux par deux dans certains établissements privés. En 1966-1967, avec d’autres jeunes nous fondons Le Pavé, groupe politico-culturel lié à l’extrême gauche. Dans le cadre scolaire public, nous réalisons un journal peu engagé diffusé à 2500 exemplaires et créons des Comités d’Action Lycéens. L’un de nous représente l’Inspection académique lors de la rencontre institutionnelle de Carmaux le 28 mars pour rendre compte de nos pratiques péri-éducatives, d’autosocioéducation, d’autodiscipline en internat (foyer de vie, collectif pour l’interdiction des brimades…).

Soudain éclate Mai 68 ! Ici, pas de faculté. Les délégués du journal, clubs, CAL, équipes sportives fondent le Comité d’Action Inter Lycées. Nous décidons de pousser le plus loin possible l’expérience d’une organisation sociale émancipatrice. Un Comité Autonome d’Etudes et de Décisions est élu dans l’Education nationale par les administratifs (14 sièges), enseignants (29), parents (11), élèves (36), dont le pouvoir de décision dans les domaines pédagogique, disciplinaire et de fonctionnement des établissements est reconnu par l’IA et le Rectorat.

En finir avec le conservatisme

Du foisonnement inouï d’aspirations et de projets marqués par la réflexion de l’INRP, Freinet, les « pédagogies nouvelles » et le freudo-marxisme, que retenir ? L’emploi du temps hebdomadaire est réparti en périodes de 50 minutes : 20 cours fondamentaux le matin, 8 travaux dirigés, 8 activités dirigées (clubs…). Un Conseil d’établissement (17 membres dont 6 élèves) « décidant de tous les problèmes concernant la vie intérieure » et un Conseil d’intendance hebdomadaire complètent le rôle exécutif des administrateurs. « Les élèves fondent l’autodiscipline sur le principe que chacun doit être conscient de ses responsabilités en tant que personne et membre d’un groupe » ; ils proposent le règlement intérieur.

Les compositions et classements sont supprimés au profit d’une évaluation formative, la notation des enseignants modifiée. Une réflexion approfondie s’engage sur les matières scolaires et leur complémentarité, sur les centres de documentation, la vie scolaire (psychologues, salles de jeux, républiques élèves), « l’épanouissement dans la vie sociale et humaine" (corps, sexualité, citoyenneté, société future). Les animateurs du CAED veulent aussi en finir avec l’hégémonie idéologique locale du conservatisme traditionaliste ; ils créent des comités cantonaux et communaux. L’enseignement diocésain (très puissant) se trouve dépassé par ses lycéens occupant ses locaux ; il essaie de surfer sur la contestation malgré un contexte où tout débat s’inscrit dans l’objectif de changer la vie.

Mai 68 ! Un rêve éveillé dont la fin me hante… l’agonie de notre Mouvement du 24 mai qui portait haut le drapeau des idéaux démocratiques, l’Inspecteur d’Académie sanctionné, un ami dirigeant local de l’UJP gaulliste suicidé. Je revois une jeune fille en pleurs… Après avoir approché le ciel bleu d’un autre monde par un si grand soleil, pas question de redescendre…

Jacques Serieys

Elève du lycée Foch (Rodez), élu en 1968 vice-président du CAED

Lycéens en mai 68, en Aveyron et ailleurs

Mai 68 vécu en Aveyron… ouvriers, lycéens, employés, paysans, enseignants... séisme politique


Autre version proposée au Monde de l’Education

Dans les années 60, aucun lycée ne connaît ici la mixité, 2 centimètres pour les cheveux des garçons, jupe et robe descendant sous le genou, sortie en complet bleu deux par deux sous bonne escorte dans certains établissements privés.

A partir de 1966, le climat social s’améliore. Des jeunes très engagés participent à fonder Le Pavé et créent un journal scolaire diffusé à 2500 exemplaires. Sur intervention de l’Evêché, un élève se voit interdire de rencontrer la Vierge en alexandrins. La préfecture veut des sanctions après un communiqué des Comités d’Action Lycéens et perturbation d’un défilé militaire par un jukebox diffusant Ne joue pas au soldat. L’Inspection Académique temporise ; elle se fait même représenter par un jeune des CAL à Carmaux le 28 mars pour rendre compte de pratiques péri-éducatives, d’autosocioéducation, d’autodiscipline en internat (foyer de vie, collectif pour l’interdiction des brimades…).

Grand soleil en mai 68 ! Les délégués du journal, clubs, foyers, CAL, équipes sportives fondent le Comité d’Action Inter Lycées. Un Comité Autonome d’Etudes et de Décisions est élu sur le département par les administratifs (14 sièges), enseignants (29), parents (11), élèves (36), reconnu par l’IA et le Rectorat comme ayant pouvoir de décision dans les domaines pédagogique, disciplinaire et de fonctionnement des établissements. Les animateurs de ce CAED veulent en finir avec l’hégémonie idéologique du conservatisme traditionaliste ; ils créent des comités cantonaux et communaux qui rassemblent protestants, laïques, jeunes, syndicalistes, DDEN, Résistants, Grand Orient, catholiques progressistes…

Au plan scolaire, du foisonnement inouï d’aspirations et de projets marqué par la réflexion de l’INRP, Freinet, les « pédagogies nouvelles » et le freudo-marxisme, que retenir ? L’emploi du temps hebdomadaire est réparti en périodes de 50 minutes : 20 cours fondamentaux le matin, 8 travaux dirigés, 8 activités dirigées (clubs…). Un Conseil « décidant de tous les problèmes concernant la vie intérieure » (6 élèves, 6 profs, 3 administrateurs, 2 parents) et un Conseil d’intendance hebdomadaire complètent dans chaque établissement le rôle exécutif des administrateurs. « Les élèves fondent l’autodiscipline sur le principe que chacun doit être conscient de ses responsabilités en tant que personne et membre d’un groupe » ; ils proposent le règlement intérieur. Les compositions et classements sont supprimés au profit d’une évaluation formative.

Notons aussi une réflexion approfondie sur les matières scolaires et leur complémentarité, sur les centres de documentation, la vie scolaire (psychologues, salles de jeux, foyers socio-éducatifs, républiques élèves), « l’épanouissement dans la vie sociale et humaine" (corps, sexualité, citoyenneté)... L’enseignement diocésain (très puissant) se trouve dépassé par ses lycéens occupant ses locaux ; il essaie de surfer sur la contestation malgré des sujets déroutants comme l’émancipation féminine et la libération sexuelle.

La fin du mouvement me hante encore : Je revois l’agonie de notre Mouvement du 24 mai qui voulait porter haut le drapeau des droits démocratiques et de l’émancipation humaine, l’Inspecteur d’Académie révoqué, un ami dirigeant local de l’UJP gaulliste suicidé, une jeune fille en pleurs… après avoir approché le ciel bleu d’un autre monde par un si grand soleil, pas question de redescendre…

Jacques Serieys


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