Lycéens en mai 1968

samedi 4 mars 2017.
 

Agés de 15 à 18 ans, nous baignons en 68 dans l’enthousiasme d’une grande famille de lycéens qui réfléchit, propose, vote, manifeste, espère et vit à un rythme endiablé. Notre psychologie d’adolescents de l’après-guerre, modelée par la hantise du fascisme et de la droite autoritaire, s’alarme et s’insurge face à toute menace anti-démocratique. Lancés dans l’aventure d’une grève avec occupation des locaux, pendant une crise révolutionnaire, notre coeur découvre le monde dans des battements si puissants que le bonheur universel paraît à portée d’un dernier effort collectif. Ceux qui ont trop vieilli pour en garder le même souvenir peuvent se passer de lire la suite.

1) Un soulèvement de la jeunesse pour la démocratie

Dans les années 1960, la poigne des Etats militaires étreint l’Amérique latine et son ombre hante à nouveau l’Europe. Des dictatures sévissent en Espagne et au Portugal. En Italie, des généraux et services secrets ont voulu réaliser un coup d’Etat en 1964 ; démocratie chrétienne et mafia se donnent la main. L’armée réussit un coup d’Etat en Grèce avec un large soutien parmi la droite et les milieux patronaux. Les chrétiens démocrates allemands répriment les étudiants sans souci de légalité ; la presse aux ordres appelle au meurtre des contestataires ; le leader Rudy Dutschke est assassiné. En Grande-Bretagne, les manifestants non-violents opposés à la bombe nucléaire sont matraqués et condamnés à de la prison ferme. En France, la quasi-totalité des députés de droite a été capable de voter légalement en 1940 la mise en place de la dictature pétainiste. En 1958, ils ont porté au pouvoir le général De Gaulle en s’appuyant sur l’action de militaires putschistes.

Début Mai 68, les agressions perpétrées par les commandos d’extrême droite, l’occupation de la Sorbonne par les CRS et la violence de leurs charges sont vécues par beaucoup comme la menace d’un glissement autoritaire du régime gaulliste. Heureusement, la nouvelle génération n’a pas connu de défaite politique ou sociale. Dés les premiers signes forts de répression policière, la grève se généralise. Le gouvernement veut en finir et fait encercler le soir du 10 mai une manifestation étudiante et lycéenne par d’imposantes forces de l’ordre.

La réaction des jeunes parisiens pris au piège surprend le monde entier : ils construisent des barricades. Les professeurs transmettent au ministre la demande de retrait de la police exprimée par leurs élèves. Le gouvernement ne bronche pas et ordonne l’assaut. “Une masse compacte d’hommes en noir se rassemble devant la Rue Gay Lussac ... Lentement elle avance. S’immobilise un instant. Le temps de tirer au fusil une série de grenades lacrymogènes. Les défenseurs ripostent... Toute peur a disparu...Il faut se battre... L’air est irrespirable. L’armée d’ombres émergeant du brouillard s’approche à nouveau. L’Internationale est entonnée... Les forces de l’ordre reculent. Et se vengent... Devant la résistance acharnée des étudiants, les policiers utilisent systématiquement des grenades offensives. Le bruit des explosions est effarant. Parfois, un manifestant reçoit la cuillère en plein visage et s’écroule en hurlant. Des secouristes bénévoles évacuent les blessés... ”(Génération, Tome 1).

La dernière barricade se rend à cinq heures et demi du matin. Dans chaque internat, les enfants de Résistants ou de syndicalistes, les jeunes encore jeunes dans leur tête, ont passé la nuit à écouter RTL ou RMC. M’étant couché à 3 heures du matin, j’ai été réveillé plusieurs fois par des copains tentés par une action immédiate de solidarité. Il suffit alors de quelques jours pour que tous les lycées du pays entrent dans la grève générale.

Les barricades, les manifestations de Mai 68 sont au départ une réaction d’auto-défense. Elles signent une déclaration simple de la jeunesse :” Notre bonheur à chacun et à tous vaut plus que vos profits. Nous ne laisserons ni bafouer la démocratie ni renaître le fascisme ”. Elles emportent dans une lame de fond commune les adolescents de Dakar, Tokyo, Rio de Janeiro, Milan, Venise, Mexico, Varsovie, Alger, Santiago du Chili ... et les plus petits lycées publics et privés de l’Aveyron . Même les enfants de familles de droite se mettent en grève sur un programme nettement progressiste. J’ai vu tous les élèves de mon lycée (moins 5 absents si mon souvenir est bon), de la seconde à la terminale, voter la grève générale avec occupation des locaux, après un débat, long, calme et sérieux. J’ai vu les élèves du Sacré Coeur enfoncer une porte de leur établissement pour venir manifester avec nous.

Avec autant de pureté que de naïveté, nous avons décidé de nos grandes orientations en assemblées générales de lycèe et même en assemblées générales départementales, élu des délégués révocables, élaboré des projets, pris contact avec les organisations syndicales ouvrières et paysannes, avec les salariés grévistes. Nous avons transformé le lycée de filles en siège du Comité de grève et des commissions centrales. Sur les hauts murs, le service d’ordre ne cachait ni pagaille, ni saleté, ni drogue, ni orgies mais l’espérance immense de notre jeunesse. A notre petit niveau, nous avons essayé de porter haut l’espoir et l’image d’un monde à naître autre que celui des dollars, des canons et des baratineurs.

2) Une grève générale des salariés

L’explosion des luttes dans la jeunesse se produit à un moment où beaucoup de salariés sont mécontents de leurs conditions de vie. Les salaires progressent peu depuis le “plan de stabilisation” de 1963. Prétextant la concurrence internationale, les entreprises accélèrent les cadences. La production industrielle connaît la plus forte augmentation jamais réalisée en France (+ 51 % en 10 ans) mais seuls les profits du patronat suivent cette courbe. Le chômage commence à se développer alors que le temps de travail moyen augmente depuis 1950, atteignant 52 heures hebdomadaires dans plusieurs branches. De lourdes menaces pèsent sur la Sécurité sociale. Depuis 1965, le patronat rêve de piétiner les salariés comme peut le faire celui des Etats Unis. La volonté de négociation des organisations syndicales se heurte au mur du gouvernement et du CNPF lancés sur le terrain idéologique de la “libre concurrence” et du rejet de tout droit syndical dans l’entreprise. Les grèves butent sur une répression très dure. Aussi, de 1966 à 1968, l’idée mûrit, et on en trouve trace dans les journaux syndicaux, que seule une grande grève nationale pourra débloquer la situation.

La grève générale ! Ce moyen de lutte vient beaucoup moins souvent à l’idée du salarié moyen que la scolarité des enfants ou les résultats sportifs. Mais cette lueur imprévisible peut soudain briller en même temps de Roubaix à Perpignan et de Brest à Strasbourg. La grève générale ! Sans cette menace, ni les retraites, ni les avancées dans le droit du travail, ni la journée de 8 heures, ni les congés payés... n’auraient été obtenus.

Grève générale nationale de 24h ! En ce petit matin du lundi 13 mai, les salariés répondent du tac au tac à la brutalité déployée par le gouvernement au petit matin du samedi 11 contre les jeunes. L’un ne franchit pas la porte de son usine, l’autre hésite à franchir celle du bureau. La lame de fond commence à lever. Malgré les remboursements d’emprunts, les études des enfants qui coûtent cher et l’argent à économiser pour les vacances, voilà que les salariés, eux aussi, affirment qu’ils en ont assez de travailler pour des livres de compte tenus secrets et des actionnaires qu’ils ne connaissent pas. Le 14 mai, 3100 grévistes continuent ; 11000 le 15, 74500 le 16, 215000 le 17, 1 million le 18 à midi, 2millions le 18 au soir, 8 millions le 22, 9 millions le 28 : des ouvriers de l’automobile, du bois, du bâtiment, du textile... des infirmières, des postiers,des électriciens... des employés des impôts, des banques ... puis des footballeurs qui occupent leurs sièges sociaux, des comédiens leurs théâtres et même les danseuses qui occupent les Folies Bergères . Dans l’Aveyron, une raison de plus monte du fond des tripes de chacun : plutôt que le chagrin individuel de voir mourir à petit feu l’emploi industriel des bassins de Decazeville et Millau, reprendre le flambeau de la grève des mineurs de 1961-1962 et, dans le cadre d’un mouvement d’ensemble, aller jusqu’au bout.

Que l’on prenne les données de l’INSEE, des syndicats ou du Ministère du Travail , un constat s’impose : tous les records sont battus quant au nombre de jours de grève, pour tous les temps et pour tous les pays ( 150 millions pour le 68 français, 37 millions pour le “mai rampant “ italien de 1969, 14 millions en 1974 pour les travailleurs de Grande Bretagne).

La grève revendicative se termine par des succès importants. Les jours de grève sont payés. Le patronat, affolé, pousse à la signature de milliers d’accords d’entreprise et 94 accords de branche. Le relèvement moyen des salaires s’établit à 13,5%. La progression est plus forte pour les smicards (35%) ou salariés agricoles (56 à 59%). Ce supplément d’argent dans les porte-monnaie du milieu populaire entraîne une période d’euphorie pour l’économie française.

3) Un mouvement international

Comme le battement d’un coeur, le sang chaud du printemps 68 réveille simultanément la terre entière : l’ouvrière lilloise comme le paysan breton, la femme noire de Memphis comme l’amérindien de Mexico, la vietnamienne des rizières comme l’antifasciste espagnol, l’employée tchèque comme l’étudiant japonais... Réunions, grèves, manifestations, occupations d’usine et de facultés, victoires électorales...Tous les continents et presque tous les pays sont touchés : Allemagne, Sénégal, Pologne, Mexique, Italie, Chili, Belgique, Yougoslavie, Irlande, Brésil ... Idéal des jeunes et revendications des salariés, désir individuel et progrés commun, socialisme et espérance religieuse, luttes en Europe occidentale , dans les Pays de l’Est et dans ceux du Tiers Monde paraissent soudain se rejoindre en un grand élan progressiste.

Pourquoi donc des populations se battant généralement à l’économie, confinées par les puissants dans des horizons limités, locaux ou familiaux, se lèvent-elles ainsi en même temps, aux quatre coins du globe ? Les raisons individuelles sont diverses , mais la réponse générale a certainement été apportée par le père Jean Cardonnel en juillet 1968 à Rodez : “ La presse cherche le nom des comploteurs à l’origine des évènements récents. Je vais les lui donner. Ce sont les dirigeants des entreprises internationales qui ruinent les pauvres gens puis les font massacrer par des militaires s’ils relèvent la tête. Cela ne pouvait durer longtemps sans réaction massive.”

En effet, depuis plusieurs années, la Bible des grands industriels , spéculateurs et élus de droite à leur service, c’est déjà la “libre entreprise”, c’est à dire la course au profit comme fondement de la société. Les populations paysannes et salariées du Tiers Monde ont été les premières à en faire les frais. Le pillage de leurs ressources naturelles a provoqué misère, famine, prostitution et détresse des enfants, décrits par des milliers de témoins, analysés par des centaines de livres. Entre la mort de faim ou le fusil, les milieux sociaux un peu organisés comme les mineurs ou certains paysans d’Amérique latine choisissent la lutte collective ; ils doivent affronter aussitôt les bombes rasant les villages, la torture et les assassinats. En Bolivie, les militaires massacrent des populations entières à Catavi, Milluni, Alto La Paz, SigloXX, Huanuni... En Indonésie plusieurs centaines de milliers de syndicalistes sont éliminés physiquement en peu de temps. En Afrique, les dirigeants progressistes sont systématiquement liquidés . Le Vietnam, écrasé sous le napalm est la nouvelle victime programmée.

Oui, 1968 est déjà une réaction internationale contre le libéralisme économique, géniteur du totalitarisme social. Nous, jeunes, avons choisi le camp des peuples et des assoiffés de justice. Aucun réactionnaire ne trouvera la solution pour supprimer la jeunesse, sa pureté morale et ses espérances. L’idéal démocratique a encore de beaux jours devant lui.

4) Une puissante poussée d’union populaire

La sympathie pour la jeunesse se mue, peu à peu, en une poussée des milieux populaires pour leurs revendications professionnelles, pour une société plus juste, plus citoyenne, plus fraternelle, moins dangereuse que l’impasse où mène le capitalisme international. Mai 1968 en Aveyron, c’est la rencontre incroyable dans l’action, d’ouvriers, d’employés, de lycéens, de petits et moyens agriculteurs, d’enseignants, de techniciens, de prêtres et pasteurs, de petits artisans et petits commerçants, de retraités, d’étudiants, de personnes en situation précaire, d’artistes, de rugbymen et autres sportifs, des aspirations féministe, écologiste et occitane naissantes.

Il suffit de lire la presse aveyronnaise relatant la journée du 24 mai pour imaginer la profondeur de la mobilisation :

- Dans l’Education nationale, une assemblée générale de 2000 enseignants, employés, administratifs, parents d’élèves et lycéens, avec le soutien de tous leurs syndicats, remplace le pouvoir exécutif de l’Inspecteur d’Académie par un Comité Autonome d’Etudes et de Décisions dont les membres sont élus : 40% de lycéens ( deux par établissement), 30% d’enseignants (15% élus dans les établissements et 15% répartis entre syndicats), 8% pour le personnel de direction, 7% pour le personnel de service, 15% pour les parents d’élèves.

- La Commission permanente de l’enseignement catholique “invite les chefs d’établissement, les enseignants, les parents et les élèves à participer activement et de manière constructive au mouvement de contestation et de réforme de l’enseignement”.

- Les grèves des salariés gagnent en ampleur, les occupations d’usine se développent, le comité de grève de la plus grosse entreprise « Vieille Montagne » ( métallurgie) prend à charge le paiement d’acomptes et l’organisation de la quatrième semaine de congés payés.

- Le Comité intersyndical de coordination de l’artisanat départemental avance ses propositions dans deux communiqués et noue des liens individuels avec les syndicats de salariés et le mouvement jeune. A Millau “la plupart des commerçants ont fermé leur porte pour participer au rassemblement organisé à la Maison du peuple”.

- Le syndicat paysan FDSEA derrière son président Raymond Lacombe part en pointe, prend contact avec tous, écoute, convoque, crée un Comité d’Action Départemental de l’Agriculture et se prononce :

“pour un programme commun des corps professionnels,

pour un comité intersyndical susceptible de coordonner les actions et d’étudier les conditions d’application d’une véritable démocratie économique et sociale.”

En fait ce mouvement revendicatif et politique constitue l’aboutissement d’une lente maturation.

5) Le mûrissement du mouvement

Avant d’éclater, la grève générale a mûri sur les lieux de vie et de travail. Je m’en souviens comme si c’était hier pour mon lycée de Rodez. A 15 ans, nous fredonnons des chansons qui vantent “un monde à la manière de nos je t’aime”. Nous souhaitons croquer la vie à pleines dents comme les héros de la nouvelle vague du cinéma. Autour de nous, sévit la politique du gaullisme : le lierre couvre la honte des vieilles fermes abandonnées, les plaies de la guerre d’Algérie ne sont pas guéries et la colère gronde au coeur des familles ouvrières déchirées par les licenciements.

En 1966, nous revendiquons un peu dans nos établissements non mixtes contre les règlements dépassés et les cours surchargés ; notre petit bulletin ronéotypé est illisible. En 1967, nous ouvrons des salles de foyer qui s’animent chaleureusement, fécondent des clubs, se couvrent de journaux soigneusement découpés et affichés par thèmes. L’information, le dialogue et l’amitié rythment de plus en plus nos vies comme le souffle et le sang. De mois en mois, nous nous organisons pour améliorer et mieux gérer collectivement notre vie quotidienne : orchestre, sorties, équipes sportives, élection de délégués de dortoir, de foyer, de classe, de clubs... Nous réalisons un journal grand format, en typo, à 2500 exemplaires, dans une imprimerie professionnelle. Nous mettons en place des cours facultatifs d’histoire, de littérature et de philosophie où nous aguerrissons peu à peu nos convictions collectives. Un souffle de réforme rapide anime nos établissements scolaires et gonfle nos Comités d’Action Lycéens qui précisent leur programme puis se fédèrent.

Ce mouvement ne s’épanouit pas en vase clos, dans les salles obscures des lycées, mais au grand vent d’une maturation politique générale :

- dans la gauche, en crise idéologique depuis la guerre d’Algérie et les difficultés du Front républicain de 1956 ; elle mobilise derrière François Mitterrand mais cherche à se donner des garanties d’efficacité.

- dans le Parti et la mouvance communiste où l’échec prévisible des Pays de l’Est suscite un début de réflexion sur le marxisme et le bilan du stalinisme. Individus et groupes exclus refont leurs forces dans la politisation croissante de la jeunesse.

- dans les associations de défense de l’enseignement public qui connaissent alors leur plus grande mobilisation depuis 1905 sous l’impulsion de dirigeants énergiques comme Michel Molhérat et André Clot.

- dans les syndicats ouvriers où FO enrage du blocage des négociations, où la naissance puis le développement de la CFDT contribuent à générer une poussée anti-capitaliste radicale et unitaire, où la CGT “lutte de classe” se retrouve en phase avec la combativité moyenne des travailleurs.

- dans la jeunesse qui connaît depuis plusieurs années une flambée identitaire et contestataire universelle.

- parmi les milieux ruraux, ancrés dans un monde presque immuable depuis plusieurs siècles, soudain confrontés à la société moderne. Depuis la grève de Decazeville en 1961, l’aménagement du territoire revient sans cesse dans les réunions et dans la presse du département comme un problème lancinant.

- dans le catholicisme, animé d’un souffle progressiste parmi des jeunes et des prêtres.

- dans le PSU enfin, lieu de rencontre incontournable de ces courants de politisation.

Ainsi, comme une montagne naissante profitant des failles du vieux monde, le mouvement jeune et de petits groupes mettent en branle les strates les plus profondes de la société pour entrevoir dans le ciel dégagé de 68, un coin d’azur bleu : le bonheur individuel et collectif se trouve quelque part dans cette direction.

6) De la lutte à la conscience Les Comités d’action lycéens

En ces années 66-68, l’histoire des hommes hésite sur le chemin à prendre. Les Etats Unis s’affirment au Vietnam comme gendarmes du monde avec leurs spéculateurs, leurs avions bombardiers et leurs agents de la CIA. Beaucoup de jeunes redoutent cette domination, certains arborent le symbole du Che Guevara mort en guerrillero dans les forêts boliviennes. Le pape Paul VI assagit le catholicisme mais l’élan du Concile Vatican II vibre encore dans les favellas brésiliennes comme dans la JEC et la JOC.

Dés 1966, nous formons à Rodez un petit groupe de jeunes pour soutenir la lutte des noirs américains, pour organiser des réunions, des expositions contre toutes les injustices du monde. Nous gagnons suffisamment d’argent pour payer le loyer d’un local Rue de Bonald, le Parti Communiste servant d’intermédiaire auprès du propriétaire. Puis, nous sommes « exclus » sur ordre de Paris, au grand dam de la secrétaire départementale, Victoria Pascal ( dont un proche, Jean Marc Peytavin est particulièrement actif parmi nous). Combien de nos lycéens se sentent alors proches des trotskystes, maoïstes ou gauchistes ? En tout cas, pas moi, même si je me rappelle d’une réunion avec des membres de la 4 ème Internationale (Carpentier) ; il est vrai que je n’étais pas un des organisateurs. Une surveillante du lycée Fabre, d’origine espagnole, Marie Lou, nous signale un meeting des exclus avec Alain Krivine, salle du Sénéchal, à Toulouse. Le service d’ordre communiste pénètre violemment dans la salle, convaincu par sa direction qu’il s’agit de fascistes. Le pont entre le PC et nous est rompu pour longtemps. Que faire ?

En octobre 1967, nous créons Le Pavé. Notre local rue Saint Just et notre petite librairie (dépôt des Editions Maspéro) vont connaître un succés retentissant et grandissant. Avec René Duran, Jean Louis Chauzy et Francis Jouve, nous animerons d’innombrables actions et activités. Nous participons en mars 68 aux 6 heures pour le Vietnam et à la cérémonie en hommage au CHE à Toulouse. Nous recevons gratuitement le journal de la révolution cubaine gramma et diverses autres publications. Quiconque franchit la porte est happé par l’ambiance, les affiches, les chansons de Paco Ibanez,

C’est par Francis, membre des J C R, que j’ai le contact début janvier 68 avec Michel Récanatti et les Comités d’action lycéens qui viennent de se créer. En Aveyron, les comités se développent sur une base de type assez syndical, en prenant en compte à la fois des revendications contre « les lycées casernes » et un travail de type « amélioration du fonctionnement pédagogique des établissements dans un sens démocratique ». C’est ainsi que j’aurai la surprise d’être chargé par l’Inspection académique (avec Mademoiselle Lassalas) de représenter l’Aveyron lors d’un grand débat national sur ces questions à Carmaux. Nous nous renforçons et commençons à apparaître publiquement au travers de la grève enseignante du 4 mars. En avril 68, nous devenons un véritable mouvement de masse. Fin avril, nous disposons de noyaux extrêmement forts dans tous les établissements sauf Millau qui fonctionne séparément. Nous discutons déjà d’un programme et d’une charte de référence politique.

7) Mai Engagement individuel

Tout mouvement populaire respire le souffle d’une épopée collective unissant momentanément des individus divers, fraternels et créatifs. Gavroche en est le symbole.

Plus que de discours militants, l’unité du mouvement s’alimente d’affectivité et d’imprévus épiques. Ainsi nous arrive dés la première heure de grève le 13 mai, le poète Jean Digot : « Je ne dirai rien pour ne pas vous influencer ; mais ne craignez pas ma présence. Je faisais partie en 1934-1936 des animateurs du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes à Paris ; j’ai publié un bulletin clandestin dans les camps de concentration de Prusse orientale ; j’ai toujours agi pour la civilisation, la culture et les droits de l’homme, c’est-à-dire pour le socialisme ; j’espère à mon âge vous être encore utile ».

Le lendemain midi, alors que nous mangeons au réfectoire, apparaît un homme comme gêné de franchir une barrière sociale en pénétrant dans le lycée, petit, râblé, le visage buriné et les mains usées : »Je suis ouvrier des lignes téléphoniques. Ce matin, j’ai décidé de continuer la grève. J’ai défilé avec vous hier. Je ne croyais pas revoir un tel engagement. Bravo ! Vous pouvez compter sur moi, jusqu’au bout ». Il mourra sur son camion un an plus tard.

Le 16 mai, en pleine Assemblée générale des lycéens et du mouvement, surgit notre ami du Pavé, l’intrépide Luis Baro : « Né à Sabadell de Barcelone en 1914, républicain espagnol, commissaire politique de la 121 ème brigade, 26 ème division. Je lutte à vos côtés avec autant de conviction que dans la Sierra de Alcuviere avec la colonne Durutti... J’en appelle à tous ceux qui, comme moi, croient encore à un vrai socialisme autogestionnaire. Votre place est ici, avec les jeunes. C’est peut-être notre dernière chance avant la fin du siècle. Ne la gaspillons pas ».

Même meeting, arrive le représentant du SNES, Hugues de Balman qui rappelle le rôle des luttes étudiantes auxquelles il a participé sur la fin de la guerre d’Algérie. Mireille Larrouy insiste sur l’autonomie du mouvement jeune et les aspirations féministes.

Les « raisonnables » et les opposants à la grève croient venue l’heure de l’orateur à qui se raccrocher lorsque s’annonce le délégué de la Fédération des Parents d’élèves, venu de Laguiole. C’est un tonnerre qui monte à la tribune, un orateur de haut vol : Michel Molhérat. Lycéen, il a rejoint la Résistance avec une grenade, s’est distingué au Mont Mouchet comme agent de liaison entre les compagnies encerclées ; il a fini de passer son bac alors que les militaires nazis et pétainistes informés de sa présence encerclaient le lycée puis il a pris la poudre d’escampette par la fenêtre des toilettes. Il parle de l’importance de la lutte, apprise de son père, tailleur de pierre. Il fait revivre la République, ses valeurs, ses combats, son projet. Même les murs vibrent à son évocation des jeunes résistants morts pour une cause qu’il nous appelle à continuer de porter.

C’est réglé. Aucun pisse vinaigre, aucun prétendu réformiste « responsable » ne montera à la tribune. L’intérêt du débat public, c’est qu’il laisse peu de place aux lâches, aux incohérences personnelles, aux faibles qui ne sont rien sans leur fonction professionnelle ou familiale. En ce 16 mai, je vois de la tribune les yeux de celles et ceux qui vont rejoindre l’interminable renouvellement des générations au service de l’émancipation humaine.

8) La génération de 68

Début 68, la crise monétaire internationale et la crise européenne du lait inquiètent les citoyens français qui voient les enjeux politiques sortir du cadre sécurisant de la commune et du pays. La crise s’enrichit au départ de ces inquiétudes ; puis dans le contexte de la grève illimitée, de prise de conscience en prise de conscience devant la société mise à nu, une remise en question profonde traverse tous les milieux (justice, santé, information, cadres...) et toutes les relations sociales ( patron-salarié, homme- femme, parent-enfant, enseignant-enseigné). Le président de la République française dissout l’Assemblée nationale et convoque de nouvelles élections législatives. Le routinier Conseil général de l’Aveyron annule sa session. “Dieu n’est pas conservateur” lance l’archevêque de Paris. Les partis de gauche minimisent la puissance et les objectifs du mouvement pour cacher la faiblesse des réponses qu’ils lui apportent.

La politique ayant horreur du vide, des individus et de petits groupes se trouvent propulsés en quelques jours sur le devant de la scène et essaient de prendre des initiatives utiles. C’est dans ces conditions imprévues que nous lançons le “Mouvement du 24 mai” en Aveyron. Nous nous comptons 200 dés la première réunion. Un noyau se réclamant du socialisme révolutionnaire joue un rôle essentiel en son sein. D’où sort, en Aveyron comme à Toulouse ou Paris, cette soudaine force conscience d’une génération qui unit sans les fondre progrés collectif et bonheur individuel ? qui parle des religions, de l’histoire, de Proudhon, Marx, Jaurès, Lénine, Rosa Luxembourg, Trotsky, Gramsci, Blum, Durruti, Mounier, Marcuse et Guevara comme d’autres de la pluie et du beau temps ?

Serait-ce ces excités habillant leur crise d’adolescence de convictions sans racines caricaturés par plusieurs films ? Pour l’essentiel, non. Ils sont souvent issus de familles imprégnées du souvenir de la barbarie fasciste, marqués par l’angoisse du lendemain inscrite au tréfonds de leur famille, pétris de la conviction que les erreurs d’aiguillage dans la marche des collectivités humaines pèsent lourdement sur les destins individuels. Enfants de réfugiés espagnols et italiens, de familles juives, de Résistants, de familles bafouées par le gaullisme ont appris dans la chair de leur petite enfance que ce monde n’est pas naturellement bon, que l’action collective des opprimés et des progressistes est nécessaire pour influer sur l’histoire, que chaque génération doit profiter pour cela de l’expérience des précédentes.

En ce soir du 24 mai nous avons cru en la liberté, et nous avons dénoncé toute entrave aux droits de l’homme, toute oppression des femmes et des jeunes que ce soit à Bogota ou à Moscou, à New York ou au Cap, à Saïgon ou à Paris. Nous avons tellement cru en l’égalité qu’à la demande de jeunes ouvriers nous avons majoritairement voté de ne jamais passer les concours ouvrant l’accés à des métiers de cadres. Nous avons tellement cru en la fraternité et au progrés de l’humanité que nos propositions peuvent apparaître aujourd’hui utopiques, en matière d’habitat, de recherche médicale, de gestion des entreprises ou de syndicalisme jeune international. Qu’importe ! Nous avons lié notre espérance à l’idéal démocratique des générations précédentes, au combat des travailleurs, au socialisme universel et l’un de nous a arboré un grand chiffon rouge qui flottait à l’entrée du lycée occupé. Ne chicanez pas sur la couleur ; dans une ville comme Rodez, elle avait la fraîcheur de la première tulipe, d’une tulipe éternelle.

Jacques Serieys

PS : La trame de ce texte date de l’été 68 ; il a ensuite été modifié pour diffusion publique en 1998 lors d’une réunion publique avec Alain Krivine sur Rodez. Nous l’avons mis en ligne le 5 avril 2006 à la demande d’animateurs de la grève lycéenne contre le CPE. Le nombre de visites sur cet article restait assez faible. Et puis... depuis ce début octobre 2010... les compteurs s’affolent. A chaque lecteur, merci.

Mai 68 vécu en Aveyron… ouvriers, lycéens, employés, paysans, enseignants... séisme politique

Souvenir d’une aurore, en mai, dans l’Aveyron (texte publié en 2008 par Le Monde de l’Education)


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message