24 janvier 1960 : La France au risque de la guerre civile Souvenirs personnels

dimanche 17 septembre 2017.
 

1) Contexte

En mai-juin 1958, Charles de Gaulle s’est appuyé sur les activistes Algérie française, les militaires putschistes et l’extrême droite

- pour renverser la 4ème république politiquement épuisée par les guerres coloniales

- pour revenir au pouvoir et installer la 5ème république

1er juin 1958 Le "Coup d’Etat démocratique" du général de Gaulle réussit puis installe la 5ème République

Algérie française sert de cri de ralliement aux gaullistes et à tous ceux qui ne peuvent accepter la fin de l’empire colonial.

Un malentendu existe cependant, dès le départ :

- entre l’objectif politique essentiel du gaullisme (intégrer le capitalisme français sans les colonies dans le capitalisme international marqué par la libre concurrence à l’anglo-saxonne)

- et l’objectif essentiel des officiers, de la couche profiteuse pieds noirs et de l’extrême droite (écraser les indépendantistes algériens à tout prix)

De 1958 à 1960, la France se trouve de plus en plus isolée diplomatiquement dans un monde où la décolonisation s’accélère. Les indépendantistes algériens du Front de Libération Nationale maintiennent un niveau d’activité armée sur le terrain prouvant que leur défaite totale est inimaginable. Le patronat français investit trop peu en Algérie car les prix de revient y sont plus élevés qu’en France. Comme le précisera publiquement De Gaulle en 1961 « L’Algérie nous coûte - c’est le moins qu’on puisse dire- plus cher qu’elle ne nous apporte ». La France importe par exemple 50% des vins algériens, 25% au dessus des prix internationaux, alors qu’elle est déjà excédentaire pour ce produit, en fait pour subventionner la viticulture algérienne. Le pétrole brut algérien revient à l’industrie française 1,10 dollars alors que le baril du Moyen Orient n’atteint que 10 cents.

Le 16 septembre 1959, De Gaulle évoque dans un discours le "droit à l’autodétermination des Algériens" avec trois processus possibles : indépendance, francisation, association.

Dès ce moment-là, l’extrême droite des anciens cagoulards, des collabos de la Seconde guerre mondiale... se mobilise de façon radicale, sentant que sa défaite sur la question algérienne signerait sa défaite pour longtemps. Georges Calzant, directeur de l’Hebdomadaire "Aspects de la France", signe un article intitulé " EN HAUTE COUR, M. DE GAULLE ! " pour avoir " proposé la sécession à un groupe de départements français ".

Dès ce moment-là, une partie des gaullistes de 1958 prépare une nouvelle journée de mobilisation pour peser en faveur de l’Algérie française. L’accord des officiers supérieurs est indispensable pour renouveler le coup du 13 mai 1958. Des généraux prestigieux (en activité et à la retraite) sont dans cette disposition d’esprit, par exemple Massu, Salan, Zeller, Challe, Jouhaud, Faure, Touzet du Vigier, Chassin, Cherrière...

13 mai 1958 : Début du coup d’Etat... (démocratique ?) qui va installer la 5ème république gaulliste

Le général André Zeller, chef d’état-major de l’armée de terre, a une réputation Algérie française et ses fonctions sont éminentes pour un coup de force. Le 15 octobre, il est mis à la retraite par le chef de l’état.

Le 10 novembre 1959, Charles De Gaulle renouvelle en conférence de presse, l’hypothèse d’une autodétermination de l’Algérie.

Début janvier, Antoine Pinay, ministre des Finances et dubitatif sur la politique algérienne à présent menée par le président, est limogé de ses fonctions.

Toujours en janvier 1960, le général Massu (commandant du corps d’armée d’Alger) se fait piéger par un journaliste d’un quotidien allemand. En gros, il assume son point de vue dans un interview peut-être en partie préfabriqué : la France ne doit pas quitter l’Algérie ; il fait confiance dans la population pour empêcher cette issue. Il perd aussitôt ses fonctions et se voit muté en métropole.

Les activistes Algérie française organisent une grande journée de mobilisation le dimanche 24 janvier 1960. Ils investissent les bâtiments du Gouvernement Général. Devant la foule de pieds noirs assemblés, ils développent leur conviction " L’Algérie doit choisir : être française ou mourir". Ils dressent des barricades dans deux quartiers tenues par des hommes en armes.

Le général Faure, commandant par intérim du corps d’armée d’Alger, a promis son aide aux insurgés, mais des erreurs dans la transmission des informations font qu’il n’est pas là lorsque débute l’opération.

La majorité des officiers supérieurs ne voulaient pas sortir de l’option Algérie française ; plusieurs étaient franchement marqués à l’extrême droite. De Gaulle, général lui-même, s’était rangé à leurs côtés en 1958 ; qu’allait-il faire ?

2) Souvenirs personnels

En 1960, la Seconde Guerre mondiale ne date que d’une quinzaine d’années. Les réseaux de relations individuelles, d’une part de la droite pétainiste, d’autre part de la gauche résistante, ne sont évidemment pas dissous.

Certains trouveront mon souvenir surprenant mais j’ai plus ressenti un risque d’affrontement armé entre ces deux camps le 24 janvier 1960 qu’en 1958 et 1968.

Le soulèvement Algérie française du 24 janvier 1960 s’est déroulé durant une petite période où mon père jouait un rôle central dans la gauche de mon village d’Entraygues sur Truyère. Notre maison présentait l’avantage d’être accessible par une porte arrière sans être vu.

Sur l’ensemble du Nord-Aveyron, la grande majorité des cadres de droite étaient également sur cette option Algérie française.

Je n’ai jamais vu mon père aussi sûr de lui et aussi écouté que ce jour-là ; il bénéficiait de toute évidence de l’aura qu’il avait acquise pendant la Résistance auprès de ceux (et celles) qui restèrent dans notre petite cuisine durant environ quatre heures.

Premier objectif : Rester informé, minute après minute, de ce qui se passait en Algérie et à Paris. La question politique centrale était d’anticiper la position de De Gaulle.

Deuxième objectif : Essayer de connaître les intentions et agissements des personnes du Nord-Aveyron connues pour leurs sympathies d’extrême droite et Algérie française.

L’ objectif concret essentiel se comprend parfaitement : Ne pas être pris militairement au dépourvu si jamais un affrontement armé éclatait mais tenir parfaitement notre réseau pour éviter une altercation de bistrot qui pourrait dégénérer, faire respecter une discipline très hiérarchique pour éviter des initiatives individuelles.

Cet objectif là n’était pas bien difficile à tenir avec les personnes invitées pour 17 heures 30. Ils avaient vécu des heures bien plus difficiles durant la Première guerre mondiale puis dans les années 1920, 1930 et 1940 (Louis Brévié, Albert Jos, Jules Izard, Michel Kayser, Madame Lacassagne, Henriette Carcanague, Antoine Serieys, Louis Valette, Barrochino cadet...). Certains passèrent pour s’informer mais ne s’attardèrent pas (Louis Landié, Parti Socialiste et cafetier ; Catugier ingénieur des Ponts et Chaussées, Loubière directeur de l’école publique...) une fois connu le second rendez-vous à 20h30. Je me rappelle d’un moment de flottement lorsqu’arriva Gaston Majorel, envoyé par sa belle-mère Madame Condamines (épouse de Raymond Condamines qui avait longtemps dirigé le Parti Communiste à Entraygues) ; il ne comprenait pas d’avoir été laissé de côté dans un premier temps...

Le paroxysme de tension fut atteint vers 19 heures lorsque le soulèvement d’Alger prenait de l’ampleur et que le risque d’une solidarité de l’armée et de la droite de métropole subsistait.

Lors du rendez-vous de 20h 30 la situation paraissait s’améliorer mais personne ne se coucha sans une arme chargée près du lit et sans des consignes précises au cas où...

Au bout d’une semaine, le soulèvement d’Alger se termine, les partisans armés déposant leurs armes aux soldats du 1er Régiment Etranger Parachutiste qui leur rendent les honneurs en même temps.


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