Policiers provocateurs : vrai problème démocratique

mardi 18 décembre 2018.
 

Lors de chaque mouvement social réapparaît la question des policiers en civil présents dans les manifestations.

Cette question importante demande à être traitée avec le plus de précision possible d’où la distinction nécessaire entre :

- policiers en civil présents aux côtés des CRS ou gardes mobiles. Leur nombre a beaucoup crû. Leur rôle est, en principe, de repérer et d’interpeler les casseurs

- policiers en civil déguisés en manifestants avec par exemple brassard ou signe distinctif anarchiste, CGT... Leur nombre a également augmenté.

- policiers en civil déguisés en Black Bloc ou en manifestants prêts à casser

- policiers en civil jouant un rôle de provocateurs parmi des manifestants après avoir endossé un "look" du même type. Leur rôle consiste à lancer un cycle de provocation-répression.

Sommet des chefs d’Etat : les casseurs étaient des policiers

- policiers en civil ayant été pris en train de casser par des manifestants

Les trois premières catégories mériteraient une loi fixant les limites de leur rôle, un contrôle et une évaluation régulière

Les deux dernières ne devraient pas exister. Le ministère de l’intérieur n’a jamais réagi lors de témoignages sur leur existence. Parions qu’il le fera si un jour la colère du peuple est telle contre les servants serviles des très riches que des gens d’ordinaire très tranquilles assument une certaine violence pour survivre. Ce jour-là, la réalité suffirait pour instrumentaliser médiatiquement la violence.

1) Policiers provocateurs et instrumentalisation de la violence : une réalité permanente dans le monde entier

Le problème posé par les méthodes de police vis à vis de manifestations populaires, vis à vis de militants de la gauche anticapitaliste, n’est pas nouveau.

* La célèbre chanson de 1848 "Le métinge du métropolitain" y faisait déjà référence.

* L’usage d’agents provocateurs durant des grèves ouvrières (par exemple lors des grèves de Carmaux de 1892-1895) est attesté sous la 3ème république. Jean Jaurès dénonce à l’Assemblée, le 30 avril 1894, ces faits intolérables dans une démocratie :

« C’est ainsi que vous êtes obligés de recruter dans le crime de quoi surveiller le crime, dans la misère de quoi surveiller la misère et dans l’anarchie de quoi surveiller l’anarchie.

Et il arrive inévitablement que ces anarchistes de police, subventionnés par vos fonds, se transforment parfois — comme il s’en est produit de douloureux exemples que la Chambre n’a pas pu oublier — en agents provocateurs. »

Cette charge n’empêche pas la police d’utiliser à nouveau des agents provocateurs lors des grèves de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges en 1908.

* Cet aspect barbouzard, marginal mais réel, de secteurs de la police française ne peut être dissocié d’une volonté politique des gouvernants en place. C’est encore le cas en 1965 lors de l’assassinat de Ben Barka puis dans l’histoire du SAC.

* Dans les années après 1968, la CIA, la droite et le grand patronat italien voulurent casser le mouvement social et instaurer un régime autoritaire. Pour cela, ils utilisèrent les méthodes les plus dégueulasses. Francesco Cossiga (à l’époque ministre de l’intérieur) théorisa publiquement cette stratégie lorsqu’il devint président de la république (1985 1992) « Laisser faire. Retirer les forces de police des rues et des universités, infiltrer le mouvement avec des agents provocateurs prêts à tout et laisser pendant une dizaine de jours les manifestants dévaster les commerces, mettre le feu aux autos et mettre les villes à feu et à sang... (Ensuite) les forces de l’ordre ne devraient avoir aucune pitié et les envoyer tous à l’hôpital. Ne pas les arrêter, il y a tant de magistrats qui les remettraient tout de suite en liberté ! »

Face aux grèves scolaires : Interview de l’ancien président italien Francesco Cossiga, homme expérimenté dans l’utilisation de la police contre le mouvement social

2 août 1980 La bombe de Bologne (placée par l’extrême droite protégée), provoque un massacre dont l’Etat et tous les médias rendent responsables les Brigades rouges

* Pour ne pas prendre de risque en France, je citerai encore le cas allemand récent où la police anticriminelle (BKA) rédigea et imprima dans ses locaux de Berlin des tracts incendiaires pour mieux accuser un sociologue dans le cadre d’une procédure antiterroriste et mieux justifier son maintien en prison durant plusieurs mois.

* En ce mois de novembre 2012, le même reproche est adressé à la police sud-africaine. Après avoir ouvert le feu sur des mineurs en grève (34 morts), elle s’est justifiée en prétendant que ceux-ci étaient armés de machettes. Or, une photo montre un mort sans rien dans les mains puis, plus tard dans la journée, tenant une machette à la main.

* En Grèce, une vidéo a prouvé que des policiers avaient placé volontairement un cocktail molotov dans le sac d’un manifestant pour le faire condamner :

Quand les policiers grecs fabriquent des preuves contre un manifestant

http://www.youtube.com/watch?v=FF1Y...

En juillet 2014, l’ONG Human Rights Watch (HRW) dénonçait un FBI qui a «  encouragé, poussé et parfois même payé  » des musulmans américains pour les inciter à commettre des attentats, au cours d’opérations de filature montées de toutes pièces. Selon HRW, dans beaucoup des plus de 500 affaires de terrorisme conduites par les tribunaux américains depuis le 11 septembre 2001, «  le ministère américain de la Justice et le FBI ont ciblé des musulmans américains dans des opérations clandestines de contre-
terrorisme abusives, fondées sur l’appartenance religieuse et ethnique  ». Selon HRW, le FBI a souvent ciblé des personnes vulnérables, souffrant de troubles mentaux et intellectuels. Des informateurs ou policiers infiltrés auraient alors interagi avec elles en élaborant le plan d’attentat, en fournissant les ressources pour le mettre en œuvre, puis en persuadant, voire en faisant pression sur la personne pour qu’elle y participe. Le but étant de gonfler le nombre d’arrestations et de pouvoir justifier aux citoyens américains les efforts de lutte contre le terrorisme.

2) Je n’ai découvert la réalité du problème qu’en 1968. En voici un exemple

Durant une nuit vers la mi-juin 1968, alors que mon lycée avait voté la suspension de l’occupation, j’essayais de dormir sur une table dans une salle de la vieille faculté de Toulouse (bâtiment au dessus de la porte latérale). Quatre "étudiants" me tenaient compagnie. Soudain, l’un d’eux, prénommé Bernard (d’après lui), a proposé de mettre le feu au bâtiment des langues. Je m’y suis évidemment opposé. Cet homme d’environ 25 ans ne sachant pas un mot de l’Internationale m’apparut comme un possible policier en mission ; j’en eus la preuve absolument certaine cinq ans plus tard. Avec le recul, je comprends qu’il ait proposé de mettre le feu en langues, bâtiment récent dont le sol était en béton (vastes dalles). En fait de feu, il s’agissait probablement seulement de donner prétexte à intervention policière pour casser l’occupation et relancer la critique des "gauchistes irresponsables"".

Lors de la rentrée universitaire de l’automne 1968, je retrouvai avec surprise mon Bernard "qui voulait mettre le feu" devenu un leader "anarchiste". Mieux, il avait créé et pris la présidence d’une association (le FUCR, Front Uni Contre la Répression policière) capable d’organiser un meeting important, disposant d’une grande salle dans le local fédéral de la CFDT et bénéficiant d’une couverture médiatique involontaire par La Dépêche du Midi.

J’aurais trop de choses à raconter sur les agissements de cette personne durant au moins 3 ans et préfère rester prudent sur ce texte public. J’espère qu’un jour l’existence d’une commission indépendante, à l’initiative par exemple de la Ligue des Droits de l’Homme et de syndicats de policiers pourra permettre ce type de témoignage.

Je me limite à affirmer qu’au printemps 1973, dans le commissariat du Rempart Saint Etienne à Toulouse, ce Bernard entra soudain dans la salle où j’étais interrogé suite à une manifestation. En uniforme rutilant, il me chargea de griefs.

3) Quelques cas type récents

Ayant été sensibilisé par mon histoire personnelle à cette question du rôle de policiers en civil lors de manifestations, je restai vigilant sur le sujet.

- > C’est ainsi que je pus apprécier l’arrestation d’un policier casseur par le service d’ordre de la CGT en 1979 à Paris, lors d’une manifestation de sidérurgistes lorrains soutenus par le PS, le PCF et le PSU que le pouvoir giscardien avait intérêt à dénigrer.

23 mars 1979, un policier casseur entre dans l’Histoire : il s’appelle Gérard Le Xuan

- > En 1986, dans le cadre du mouvement étudiant contre la réforme Devaquet, un "homme à l’écharpe jaune" est vu en train de jeter des projectiles aux forces de l’ordre. Plusieurs médias, dont TF1 et le magazine ACTUEL, affirment qu’il s’agit d’un policier-casseur. Le ministère de l’intérieur n’a jamais démenti ; d’autre part les défenseurs des forces de l’ordre ont toujours reconnu que ce cas "nourrit la suspicion" (Olivier Cahn). En 1986, pendant le mouvement Devaquet, le travail commun de journalistes avait permis de repérer et d’informer le public sur "l’homme à l’écharpe jaune" qui lançait des pavés sur ses collègues… avant de les retrouver pour charger les manifestants. Il y a bien d’autres exemples plus ou moins connus. (Robi Morder)

Comme le rappelle Slate dans un article sur le sujet, le cas le plus emblématique de cette figure du "policier-casseur" est canadien et date de 2007. À l’époque, des agents de la sûreté du Québec sont surpris déguisés en casseurs au sommet de Montebello – réunissant les chefs d’État de l’Amérique du Nord. "Un film amateur de la séquence va faire le tour du monde et de l’Internet mondial", note Slate.

https://www.youtube.com/watch?time_...

4) Les manifestations de 2010 en France

Elles relancèrent les interrogations sur ce sujet des méthodes de police vis à vis d’un mouvement social

En 2010, le syndicaliste Bernard Thibault va jusqu’à alléguer que les policiers en civil infiltrés dans les manifestations sont des "pousse-au-crime". "Des manipulateurs s’infiltrent et poussent au crime dans des piquets de grèves, des manifestations, des occupations de ronds-points, violentent les situations en fin de manifs pour avoir des images chocs pour la télé et créer un climat de tension", ajoute M. Thibault. Selon lui, "quand on en vient à ce genre de procédés, c’est que l’on ne (se) sent pas très fort de l’autre côté", a-t-il conclu.

Cette présence, "à Lyon et à Paris, ne fait aucun doute", selon le leader syndical qui assure qu’"on a vu des policiers avec des badges CGT repérés par les nôtres, qui se réfugient dans un hall d’immeuble, et finissent par se faire exfiltrer par des CRS".

http://www.dailymotion.com/video/xf...

Ayant déjà publié plusieurs articles sur ce site, j’y renvoie notre lecteur :

Jean-Luc Mélenchon accuse le gouvernement d’utiliser des policiers pour dénaturer les manifestations (article et video)

Policiers casseurs ? Une vidéo fait débat sur le net

Témoignage sur le Crédit Lyonnais défoncé à Paris. Des policiers ?

Nouvelle photo sur la présence de policiers en civil dans les manifestations

Policiers provocateurs : Brice Hortefeux dénonce de "vieilles ficelles d’extrême gauche"

5) 2012 à 2017 : généralisation des policiers en civil infiltrés

Comme l’écrit France Info « Ils portent un jean, un sweat-shirt et un blouson, et participent à un rassemblement en hommage à Rémi Fraisse, à Nantes (Loire-Atlantique), samedi 1er novembre 2014. S’agit-il de manifestants ? De casseurs ? Non : de policiers. Plusieurs images, notamment une séquence vidéo publiée sur Taranis News.com, montrent ces hommes en civil, cagoulés ou le visage couvert par un foulard. Et, à la main, un bâton télescopique (une matraque rétractable) destiné à frapper d’éventuelles cibles. »

Reporterre a également publié un article et des photos sur le sujet :

https://reporterre.net/Cet-homme-es...

"Ce sont des fonctionnaires en civil, surtout de la brigade anti-criminalité (BAC)", reconnaît Fabien Vandermerlick, secrétaire national au syndicat de police Alliance.

Nicolas Comte, secrétaire général adjoint du syndicat Unité SGP Police FO ajoute : "Forcément, quand il y a ce type de manifestations, il y a des policiers en civil qui ont pour mission de procéder à des interpellations. Donc, ils ont des looks destinés à passer inaperçus."

1er mai 2016 - Des "casseurs" ? Non, des policiers en civil

Quelle est l’utilité de faire porter sur la tête à un fonctionnaire de police en civil, un foulard floqué d’une tête de mort, dans les cortèges contre le barrage de Sivens, en novembre 2013.

Concernant Sivens et la mort de Rémi Fraisse, Olivier Besancenot a posé la question de policiers ainsi déguisés en casseurs. A notre connaissance, sa démonstration à la télévision n’a jamais reçu de réponse officielle :

http://lelab.europe1.fr/VIDEO-Quand...

6) Répression policière des mouvements contre la loi El Khomri

De toute évidence, le gouvernement Valls a ensuite décidé de faire passer à tout prix la loi El Khomri parfaitement caractéristique du capitalisme inassouvissable de ce début du 21ème siècle. Il voulait même prouver à cette occasion sa capacité d’autoritarisme policier supérieur à la droite.

La présence de policiers en civil, arborant des badges UNEF, FIDL ou CGT, arrêtant des manifestants pacifiques en plein cortège, a été prouvée dès le début du mouvement.

https://www.youtube.com/watch?v=lQV...

Ces policiers en civil ont fréquemment fait preuve d’une brutalité inutile qui pose problème :

http://www.dailymotion.com/video/x4...

« La jeunesse étudiante et lycéenne en fait les frais depuis plusieurs semaines, à un niveau de répression proprement insoutenable. Combien de crânes ouverts et autres blessures graves, d’hospitalisations comme de points de suture, de tirs de flash-balls, d’insultes, de menaces, d’arrestations jusque devant les lycées, de gardes à vue et de procès... Il est grand temps de se déshabituer de ce qui n’a aucune justification possible, sinon l’arbitraire des princes de l’Etat policier et du CAC 40 » écrivent alors 300 universitaires et artistes dans une tribune de presse

Violences policières honteuses contre les jeunes manifestants ce 24 mars

Pour que Libération titre un article Police : « Des enfants chassés comme des animaux », il fallait que le comportement des forces de l’ordre soit particulièrement brutal.

Cette brutalité se déverse tout autant contre les militants syndicaux, particulièrement la CGT et Solidaires

La préfec­ture de police doit cesser de malme­ner les mani­fes­tant-e-s  ! (UD CGT Paris, CGT petite enfance et de l’UL CGT 19ème)

La présence de policiers en civil au coeur des manifestations est une évidence, non niée par le ministère de l’intérieur

L’utilisation de badges syndicaux pour passer inaperçu pose problème. Lorsqu’il s’agit d’un autocollant CNT, la question se pose s’il ne s’agit pas de s’intégrer dans un groupe de casseurs. Une video le montre quelques instants plus tard arrêtant un manifestant avec ses collègues de la BAC.

Communiqué de la CNT sur la photo d’un flic en civil arborant un autocollant CNT

Quelle est l’utilité de déguiser un policier de la BAC en black block :

JPEG - 40.6 ko

7) Le mouvement des Gilets jaunes en 2018

Beaucoup a été dit et beaucoup pourrait encore être dit sur la façon dont le dispositif policier a créé les conditions de la violence et de son instrumentalisation. Mais restons sur le sujet des policiers.

Plusieurs vidéos ont été mises en ligne sur le web dont celles-ci :

Des policiers agitateurs au milieu des gilets jaunes à Paris... la question est posée

Des policiers casseurs à Paris le 01 décembre 2018

Infiltrations de police dans les manifestations Gilets Jaunes : Explications d’Axel

Une petite allusion de Nicolas Dupont Aignan lui vaut d’être traduit en justice par le ministère de l’intérieur. Dans un tel contexte, j’évite de donner mon avis ici.

Jacques Serieys


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