14 juillet 1789 : la prise de la Bastille symbolise la fin définitive de la monarchie "absolue" et l’accélération du processus populaire révolutionnaire

mercredi 26 juillet 2017.
 

- 1 et 2) Contexte général et mobilisation populaire
- 3) Le roi et la réaction aristocratique veulent mater le peuple
- 4 et 5) De la manifestation à l’émeute puis l’insurrection
- 6) 14 juillet : prise des Invalides
- 7, 8 et 9) La Bastille et sa prise le 14 juillet 1789
- 10) Après le 14 juillet : révolution municipale et "grande peur"

1) Le contexte général

La France du 18ème siècle est grosse d’une contradiction fondamentale entre d’une part la situation économique, sociale, culturelle d’une société pré-capitaliste avancée et d’autre part un pouvoir politique lié à des castes féodales.

Sur les causes structurelles de la Révolution française

Clergé, noblesse et bourgeoisie du Siècle des Lumières à 1789

En 1789, le monde connaît depuis seize ans un cycle de haute mobilisation populaire, le plus fort enregistré dans l’histoire humaine jusqu’à ce moment-là.

De 1773 à 1802, la plus longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire qu’ait connue l’histoire humaine

Les années précédant 1789 sont marquées en France par des difficultés économiques. Le pain constitue l’aliment principal du peuple ; or, son prix monte sans cesse depuis la récolte catastrophique de 1788. En ville, le nombre de pauvres gonfle considérablement depuis un an ; aux ouvriers sans travail et pauvres, viennent s’ajouter d’innombrables mendiants venus des campagnes.

Crise de l’Ancien régime et convocation des Etats Généraux (5 juillet 1788)

Pour sortir d’une grave crise financière, le roi Louis XVI décide la réunion des Etats généraux (assemblée de représentants du clergé, de la noblesse et du Tiers Etat qui n’avait plus été convoquée depuis 1614).

Louis XVI (sacré roi le 11 juin 1774), "monarque éclairé" ayant reçu "une éducation des Lumières" Nouveau bobard des "historiens" libéraux

Dès les premières réunions préparatoires naît une dynamique politique dépassant le seul cadre fiscal : des cahiers de doléances se rédigent du Nord au Sud de la France.

Cahiers de doléances et préparation des Etats Généraux, en mars avril 1789, accroissent l’aspiration à la justice sociale et l’implication politique populaire

Mouvements sociaux et aspirations politiques se confortent mutuellement de 1788 à 1789.

1788 1789 Une situation prérévolutionnaire : Journée des Tuiles à Grenoble, Assemblée de Vizille (21 juillet), Etats de Franche-Comté, Etats de Bretagne..

27 janvier 1789 Soulèvement à Rennes des jeunes bretons du Tiers-état face aux ratonnades nobles. Un avant-goût de la Révolution française

Réunis pour la première fois le 5 mai 1789, les députés aux Etats Généraux vont orienter cette dynamique politique en un sens démocratique et national.

5 mai 1789 : Ouverture des Etats généraux à Versailles. La Révolution française, politique et juridique, en marche

Le 17 juin 1789, l’assemblée du Tiers Etat, rejointe par une majorité du clergé et une minorité de la noblesse, se proclame Assemblée nationale.

17 juin 1789 Les députés du Tiers état se proclament Assemblée nationale et s’octroient le vote de l’impôt

20 juin 1789 Serment du Jeu de Paume, symbole du combat pour la souveraineté populaire

23 juin 1789 : "Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes"

Les élus jurent de ne pas se séparer avant d’avoir rédigé une constitution.

Le 7 juillet, ils créent le Comité constitutionnel.

Le 9 juillet 1789, l’Assemblée nationale se transforme en "Assemblée constituante".

2) La mobilisation populaire se développe

On peut parler sans exagérer de mobilisation populaire en ce printemps 1789.

Les plus pauvres ont longtemps continué par besoin et par habitude, à se préoccuper d’abord d’avoir leur quignon de pain pour midi. Puis, peu à peu, ils se sont emparé du processus de rédaction des cahiers de doléances comme espérance d’une société où ils pourraient vivre dignement. De ce jour, une Révolution sociale était inscrite dans l’ordre du possible.

Dans chaque village, une dynamique de mobilisation, de revendication, d’unité populaire et de conscientisation est en marche. Dans le petit bourg d’Entraygues sur Truyère où j’habite, ce processus se traduit par :

* l’occupation permanente des jardins du couvent ( propriété publique accaparée par une confrérie de soeurs sous Louis XIV) et la destruction d’un bâtiment.

* une percée fulgurante des effectifs de l’école publique communale face aux écoles confessionnelles.

* le changement de camp de proches du comte et du curé qui deviennent les plus virulents

* l’unité de la moyenne bourgeoisie locale furieuse pour des raisons économiques ( retard dans les travaux du port et sur les routes...), du petit peuple urbain local et de très nombreux mendiants descendus de la moyenne montagne d’Aubrac.

Les 27 et 28 avril 1789, l’émeute ouvrière de la manufacture de papiers peints Réveillon secoue Paris contre l’augmentation des taxes sur les salariés. Jean-Baptiste Réveillon, patron mis en cause, se réfugie dans la citadelle de la Bastille et y reste caché durant un mois, tant l’exaspération sociale du peuple tient les rues.

A la veille des Etats généraux de 1789, la crise prérévolutionnaire s’aggrave : émeutes de Besançon et Amiens, émeute Réveillon (28 avril)

Les 6 et 7 mai dans la région de Cambrai, d’énormes rassemblements populaires pillent les greniers de cinq abbayes et du seigneur de Walincourt. Evènements semblables ou proches en divers secteurs de Bretagne, dans les Alpes, en Languedoc, à Vierzon, en Champagne... En mai-juin des émeutes éclatent contre le prix du grain sur les marchés d’Amiens, Rouen,Valenciennes, Armentières...

Partout, se développe l’idée d’un complot des nobles pour affamer le peuple et faire avorter les Etats Généraux. La tension monte chaque semaine un peu plus.

3) Le roi et la réaction aristocratique veulent mater le peuple

Dans les années 1780, la volonté de la noblesse de rétablir ses prérogatives féodales ( par exemple dans l’armée et sur les terres) contribue à tendre la situation sociale.

Depuis début mai, le roi masse sans cesse des troupes autour et dans la capitale. A partir du 22 juin 1789, il est décidé à mater le processus démocratique et la mobilisation populaire. Il veut commencer par écraser militairement Paris et sa région vers le 13 juillet. De nombreux régiments sont appelés des frontières et diverses garnisons pour réaliser ce coup de force. La défense de la Bastille est sans cesse renforcée.

Peu à peu vont arriver sur Paris de nouvelles unités portant les troupes assemblées à environ 30000 hommes :

* trois régiments allemands ( Bouillon, Nassau et Royal Allemand) dont le dernier de cavalerie

* plusieurs régiments étrangers de cavalerie comme Esterhazy et Bercheny

* plusieurs régiments d’élite de cavalerie ( Dauphin Dragons, Royal Dragons, Royal Cravate, Maistre de camp Général...) et d’infanterie (Provence)

* quatre régiments suisses d’infanterie (Chateauvieux, Salis Samade, Reinach et Castela)

* un bataillon d’artillerie...

Le 8 juillet, Mirabeau résume le danger devant l’Assemblée nationale « Déjà un grand nombre de troupes nous environnait ; il en est arrivé davantage ; il en arrive chaque jour davantage, elles accourent de toutes parts. Trente-cinq mille hommes rodés sont déjà répartis entre Paris et Versailles. Des trains d’artillerie les suivent. Des points sont désignés pour des batteries. On s’assure de toutes les communications. On intercepte tous les passages... Les soldats approchés du centre des discussions peuvent oublier qu’un engagement les a faits soldats, pour se souvenir que la nature les fit hommes. »

Le 11 juillet, le roi estime disposer de suffisamment de forces pour prendre l’offensive. Il renvoie Necker (directeur général des finances, ministre d’Etat) ainsi que les ministres les moins liés à la réaction nobiliaire et constitue un ministère très opposé au processus révolutionnaire avec Louis Charles Auguste Le Tonnellier, baron de Breteuil, baron de Preuilly comme chef du Conseil, comme le vieux Victor-François de Broglie à la tête de l’armée, comme Paul François de Quélen de Stuer de Caussade, duc de La Vauguyon aux Affaires étrangères.

Cette décision est connue le soir même à l’Assemblée. Elle met tellement les députés au pied du mur (tout perdre, subir la répression ou combattre) qu’un Mirabeau, toujours attaché à l’institution royale tout en souhaitant sa démocratisation, lâche des paroles républicaines « Nous savons tous que la confiance habituelle des Français pour le Roi est moins une vertu qu’un vice ». Le projet royal de déplacer les réunions de l’assemblée de Versailles à Noyon ou Soissons stimule l’opposition des plus mous.

Le lendemain les nouvelles circulent parmi les Parisiens. Elle sont interprétées comme les premiers signes d’une répression générale du mouvement démocratique.

4) La manifestation du 12 juillet se transforme en émeute

Paris est en émoi. Paris a peur des mercenaires étrangers du roi en ce dimanche 12 juillet. Les patriotes essaie de mobiliser leurs partisans. Dans les jardins du Palais Royal, l’éloquence du député, avocat et journaliste Camille Desmoulins résonne pour la première fois en public : "Il n’y a pas un moment à perdre. J’arrive de Versailles. M. Necker est renvoyé ; ce renvoi est le tocsin d’une Saint Barthélémy des patriotes. Ce soir même, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître".

Environ 5000 personnes se rassemblent pour affirmer leur désaccord avec le renvoi du populaire Necker. Lorsqu’ils arrivent Place Vendôme, ils se heurtent à un détachement de dragons qui, non seulement ne parvient pas à les disperser mais est submergé par la foule.

Le régiment de cavalerie Royal Allemand, massé sur l’actuelle Place de la Concorde, charge les manifestants dont l’un (au moins) est tué. Ensuite, son chef, le prince de Lambesc, donne l’ordre de dégager les Tuileries noires de monde. Les colonnes s’enfoncent sans mal mais se retrouvent entourées de Parisiens de plus en plus nombreux et de plus en plus hostiles.

C’est alors que des soldats des Gardes françaises, habitant Paris et hostiles aux régiments étrangers, sortent armés de leurs casernes, marchent sur les Tuileries, mettent en fuite un détachement du Royal Allemand.

A posteriori, on est étonné que de telles troupes massées sous les ordres du général suisse Besenval (par exemple sur la Place de la Concorde le régiment d’infanterie Salis Samade et des cavaliers d’Esterhazy, Bercheny, Royal Dragons, Royal Cravate et Royal Allemand) ne soient pas parvenues à écraser l’émeute. Il est vrai que l’entrée en ligne contre eux de nombreux Gardes françaises a pu les perturber et rendre les officiers prudents.

A Versailles, les députés apprennent ces évènements par bribes mais souvent exagérés. Ces hommes très modérés à l’ouverture des Etats Généraux se enhardissent au point que le jour même l’idée d’une responsabilité des ministres, non devant le roi, mais devant les représentants du peuple, est abordée.

5) L’émeute se transforme en insurrection

Dans la nuit du 12 au 13, 40 barrières d’octroi de Paris ( sur 54) sont incendiées. Cet objectif montre bien que la préoccupation majeure des Parisiens reste le prix des grains et du pain qui n’ont jamais été aussi chers depuis le début du siècle. En effet, c’est à ces barrières qu’étaient perçues des taxes sur les produits entrant dans la ville. La destruction des barrières va se poursuivre durant toute la journée du 13.

Les premiers manifestants du 12 juillet sont sortis des théâtres du centre ville. Les manifestants du 13 sont beaucoup plus nombreux et représentent d’après un témoin, "une quantité de peuple mal habillé". Parmi les personnes arrêtées, la majorité sont des ouvriers (tonneliers, maçons, tisserands...).

Dans la matinée du 13, la foule pille le couvent Saint Lazare (sur 23 personnes arrêtées, 16 sont des salariés comme des "forts de la Halle" et 7 de petits artisans comme cordonnier ou bouchonnier) puis prend la prison de la Force.

Les élus des districts se retrouvent dès six heures du matin à l’Hôtel de Ville où ils prennent trois décisions :

* la formation d’un comité permanent

* la création d’une milice bourgeoise de 48000 hommes (800 par district).

* dans chaque district les hommes doivent immédiatement se former en "compagnies". Cet ordre placardé partout reçoit parfois aussitôt un accueil enthousiaste (environ 1200 présents au rassemblement du district du Petit Saint Antoine).

Plus la journée avance, plus le nombre de volontaires s’accroît, réunis district par district (par exemple à l’Oratoire, Saint Louis en l’Ile, les Feuillants, les Enfants rouges...). Cette milice confortée de Gardes Françaises commence à patrouiller en ville, assurant pour une bonne part "l’ordre public". Mais elle manque presque totalement d’armes.

6) 14 juillet : prise des Invalides

Dans la nuit du 13 au 14 le "Comité permanent" siège sans discontinuer à l’Hôtel de Ville. Chaque petit déplacement de troupes est interprété comme le début de l’offensive royale. De toutes façons, chacun comprend que le dénouement est proche. Aussi, tous les soldats des Gardes Françaises ralliés sont rassemblés et des barricades élevées aux points sensibles.

Le principal problème de ce comité reste celui des armes pour équiper les 48000 hommes de la milice bourgeoise. Aussi, dès pointe du jour, 30000 à 40000 manifestants marchent sur les Invalides où sont entreposés 28000 fusils et vingt-quatre canons (dont un mortier).

Les soldats préposés à leur garde passent du côté des manifestants. Besenval réunit les chefs de corps ; ceux-ci lui déclarent ne pouvoir compter sur leurs hommes pour mater une telle insurrection.

Nous disposons d’un témoignage collectif sur la puissante mobilisation populaire de cette journée, celle mise en forme par l’avocat Duveyrier durant l’été 1789 à la demande de l’Assemblée.

Le 14 juillet 1789 vu par l’avocat Duveyrier

7) Le château de la Bastille, symbole de l’Ancien régime, de ses aspects moyenâgeux, de son arbitraire

Qu’est-ce que la Bastille ? A l’emplacement de l’actuelle Place de la Bastille, un château flanqué de huit tours servant de prison.

Depuis le 14 juillet 1789, tous les royalistes, cléricaux et libéraux modernes dénigreurs de la Révolution française, minimisent le symbole de la Bastille ; ils font valoir qu’elle ne comptait plus que quelques prisonniers sans importance (une poignée de faussaires, un malade, un noble incestueux et un vieux complice d’assassinat), qu’elle était peu défendue...

C’est oublier que la Bastille disposait de moyens formidables pour affronter une émeute populaire. Au matin du 14 juillet, elle est défendue par ses geôliers plus 32 soldats suisses et leur officier (lieutenant Louis Deflue), enfin par 82 sous-officiers venus de l’Hôtel des Invalides (dont plusieurs canonniers expérimentés). Ils disposent de 18 canons sur les créneaux et dans la cour (face à la porte d’entrée), 12 fusils de rempart, 250 barils de poudre, un millier de boulets et biscaïens, 20000 cartouches, les armes à feu individuelles...

C’est oublier le symbole anachronique, lugubre, froid et menaçant de cet imposant château féodal dressé en plein coeur de Paris et de ses faubourgs les plus mobilisés. Les cahiers de doléances de la capitale demandent sa destruction.

C’est oublier que la Bastille représente un symbole des horribles prisons de l’Ancien régime.

C’est oublier que la Bastille est vécue comme le symbole des décisions arbitraires de l’Ancien régime par exemple les "Lettres de cachet", permettant au roi de faire emprisonner qui bon lui semble où bon lui semble sans autre forme de procès. En 1787, Louis XVI a signé une telle lettre à l’encontre de Mirabeau pour un pamphlet contre les agioteurs.

C’est oublier que Brissot (député influent en 1789), soupçonné d’être l’auteur d’un pamphlet, a été emprisonné en 1784 à la Bastille. C’est oublier que des intellectuels progressistes du 18ème comme Voltaire, Linguet, Marmontel ... ont moisi ici.

C’est oublier que la Bastille est ressentie par le peuple comme symbole d’une justice arbitraire et sanguinaire. " les petits tribunaux sont les plus cruels. De pareils juges feraient pendre un homme pour faire voir qu’ils en ont le droit. Je l’ai vu dix fois dans nos séances présidiales" (extrait de l’opuscule d’un magistrat de Béziers cité dans "Le sang de la Bastille", Claude Manceron). Dans les années précédant 1789, six marins n’ayant pas reçu leur solde depuis longtemps commettent des vols près d’Aix en Provence ; ils subissent le supplice de la roue (le condamné est attaché sur une croix de Saint-André dans un lieu public ; ses membres sont écrasés à la barre de fer par un bourreau qui lui enfonce ensuite le ventre ; enfin, il est attaché sur une roue, bars et jambes repliés sous lui jusqu’à ce que mort s’ensuive).

Le 20 octobre 1785, la Chambre de Paris condamne en deux heures trois prévenus de meurtre (très probablement innocents, ni procès-verbal d’audition, ni preuve claire, ni avocat, création de faux par les juges pour accélérer la procédure...) " à avoir les bras, les jambes, les cuisses et reins rompus ... mis chacun sur une roue, la face tournée vers le ciel, pour y demeurer tout aussi longtemps qu’il plaise à Dieu leur conserver la vie... leurs biens confisqués au Roi..."

8) Pourquoi prendre la Bastille le 14 juillet 1789 ?

* pour toutes les raisons ci-dessus. La Bastille, en plein coeur de Paris, est ressentie comme le symbole du despotisme et de l’arbitraire royal, longtemps utilisée comme prison politique ( jansénistes, prêtres plus ou moins "hérétiques", hommes de lettres critiques comme Voltaire...) où l’on pouvait être enfermé sur simple "lettre de cachet" du roi.

* parce qu’il ne sert à rien d’avoir pris les fusils des Invalides sans poudre pour tirer ; or, 250 barils de poudre y sont stockés.

* parce qu’elle se dresse face aux quartiers ouvriers et populaires de Saint Antoine et de Saint Marcel, coeur des insurgés

* parce que son attaque était bien plus simple à organiser centralement que l’affrontement avec les troupes étrangères postées ici et là dans Paris.

Le marquis Bernard-René Jordan de Launay dirige la défense de la Bastille. A mon avis, ce gouverneur royal, symbolise bien en ce 14 juillet 1789, une noblesse hautaine mais apeurée et peu lucide, dépassée par des évènements extérieurs à leur conception du monde. « C’était un homme sans grandes connaissances militaires, sans expérience et de peu de cœur... Il était tellement frappé de terreur que la nuit, il prenait pour des ennemis les ombres des arbres et des autres objets environnants. Les Messieurs de l’état-major, le lieutenant du roi, le major de la place et moi-même, nous lui faisions très souvent des représentations... Il nous écoutait, paraissait nous approuver et ensuite il agissait tout autrement, puis, un instant après, il changeait d’avis ; en un mot, dans tous ses faits et gestes, il faisait preuve de la plus grande irrésolution. » (lieutenant Deflue)

9) 14 juillet : Prise de la Bastille

Qui a attaqué la Bastille ? Sur les 863 personnes ayant reçu le titre de "vainqueur de la Bastille", tous habitent à moins de deux kilomètres, en premier du quartier voisin Saint Antoine. Il s’agit essentiellement de compagnons et ouvriers de l’artisanat, travaillant particulièrement dans la branche professionnelle du meuble (49 menuisiers, 48 ébénistes, 41 serruriers, 9 tabletiers, 11 ciseleurs, 27 sculpteurs...). On peut noter aussi 80 soldats ou officiers.

Vers 12h30, un malentendu amène des assiégeants à pénétrer dans la "cour du gouvernement". Ils sont accueillis par une salve de fusils et un coup de canon. Parmi les morts le nom de deux hommes est connu : Jean Falaise (garçon cordonnier) et Rousseau (allumeur de réverbères). A partir de ce moment-là, s’ouvre une période d’échange de tirs entre la garnison de la forteresse et les Parisiens.

Le Comité Permanent siégeant à l’Hôtel de Ville envoie vers quinze heures une délégation pour faire arrêter une tuerie inutile. Malgré tous ses efforts celle-ci est seulement reçue à coups de fusil, d’où la décision du Comité d’envoyer plus de forces pour prendre la citadelle.

C’est alors qu’entre en scène le célèbre Hulin qui dans la pagaille de la journée, a rassemblé autour de lui 36 grenadiers et 21 fusiliers des Gardes Françaises, 2 caporaux, 2 canonniers, environ 400 autres citoyens armés, quatre canons et le mortier de l’Hôtel de Ville. Si le marquis Delaunay symbolise l’Ancien régime finissant, Hulin incarne en ce 14 juillet un peuple opprimé mais fier et qui n’a rien à perdre dans une révolution. Pierre-Augustin Hulin a connu la vie de domestique, il a longtemps servi dans l’armée faisant preuve de grandes qualités pour terminer seulement sergent.

Se joint aussi à lui la colonne du sous-lieutenant Elie du Régiment de la Reine ( un des rares officiers de l’armée sorti du rang après 22 ans de service).

Par leur grand courage et leur lucidité, Hulin et Elie, sont immédiatement acceptés comme chefs et braquent les canons sur la porte d’entrée. Vers 17 heures, les assiégeants sont survoltés par la volonté de venger leurs camarades touchés par les tirs des défenseurs (98 morts, 60 blessés, 13 mutilés) et encouragés par l’arrivée de canons et de chefs. Mais l’affaire est loin d’être gagnée puisque pour pénétrer dans la Bastille, il faudrait faire sauter au canon la porte d’entrée, franchir le long fossé, s’emparer de la cour défendue par des canons chargés à mitraille...

Soudain, le pont-levis s’abaisse de lui-même, probablement par l’initiative des quatre sous-officiers qui en ont la charge et passent ainsi du côté du peuple.

Les assiégeants s’engouffrent alors dans la forteresse et leur élan ne peut plus être stoppé.

10) Les conséquences politiques de la prise de la Bastille : la révolution municipale

La prise de la Bastille modifie immédiatement le rapport de forces entre les partisans de l’Ancien régime et leurs opposants. Mirabeau le théorise immédiatement dans sa Lettre à ses commettants « Tout l’antique édifice, usé, vermoulu dans ses appuis, pourri dans ses liens, est tombé dès le premier choc pour ne se relever jamais et, l’aire étant nettoyée, on pourra construire sur un autre plan et affermir cette structure sur les bases immuables des droits éternels du peuple. »

* dès le 15 juillet, Louis XVI annonce que les troupes quittent Paris et ses environs. Le duc de Luxembourg, le comte d’Artois, le prince de Condé, le duc d’Enghien... partent pour l’étranger.

* le 16 juillet, le roi rappelle Necker, prenant de l’autonomie par rapport à la clique des nobles réactionnaires de la cour. Aussi, ceux-ci prennent le soir même le chemin de l’émigration (les Polignac, Lauzun, Mortemart, Beauvau, Duras, D’Harcourt, Fitz-James, Breteuil, Broglie, Lambesc...).

* le 17, Louis XVI se rend au quartier général des vainqueurs, l’Hôtel de Ville de Paris, validant ainsi les décisions prises par la foule au soir du 14 ( Bailly comme maire de Paris et Lafayette commandant en chef de la milice bientôt nommée "Garde nationale").

* Une révolution urbaine relaie l’insurrection parisienne dans les villes de province. Les représentants de l’Etat royal laissent une élite bourgeoise imiter Paris en s’appuyant sur le développement d’une Garde nationale.

La mise en place de municipalités élues crée l’embryon incontournable d’un nouveau pouvoir parti de la société.

* Le roi, la noblesse, le clergé et la bourgeoisie urbaine auraient peut-être pu trouver les bases d’un compromis. Mais la prise de la Bastille a un impact révolutionnaire exceptionnellement symbolique : si ce grand château de Paris a été pris contre le roi, contre l’armée, contre les privilégiés, qu’est-ce qui empêche les miséreux crevant de faim, méprisés comme des chiens par les nobles et le haut clergé, de prendre le château près de chez eux dont l’ombre les a soumis depuis des générations ?

11) Les conséquences politiques de la prise de la Bastille : grande peur et abolition des privilèges seigneuriaux

Nous sommes au temps des moissons. Les agriculteurs craignent pour leurs récoltes. Des rumeurs circulent, faisant état de bandes de brigands, de complot aristocratique pour affamer le peuple, d’invasion étrangère. Les paysans s’arment, s’organisent.

Plusieurs historiens ont employé le terme de guerre sociale pour décrire la profondeur du soulèvement rural qui prend les châteaux, brûle les titres de servitude, les archives fondant la dîme et le champart.

Une majorité de la bourgeoisie choisit de canaliser cette "guerre sociale" pour sauvegarder et renforcer son nouveau pouvoir face au monde aristocratique.

18 au 31 juillet 1789 Grande peur paysanne, révolution municipale : double pouvoir et nouveau pouvoir

La prise de la Bastille dans le contexte d’énorme sensibilité politique des milieux populaires de la France de 89, approfondit le processus populaire révolutionnaire jusqu’aux deux étapes suivantes :

4 août 1789 Abolition des droits seigneuriaux par l’Assemblée nationale

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (votée le 26 août 1789)

* Dernière constat : la prise de la Bastille, l’émergence des municipalités puis la guerre sociale de juillet et la prise des châteaux signent évidemment, pour la France, la fin du type d’organisation politique défini par les historiens comme la "royauté absolue", l’absolutisme.

12) 14 juillet 1789 Prise de la Bastille : jour de fête nationale

La prise de la Bastille n’a jamais été acceptée par les forces opposées à la Révolution française : légitimistes, cléricaux, fascistes et autres.

Le choix de cette journée comme fête nationale leur convient d’autant moins qu’il s’agit de groupes se réclamant du nationalisme.

Aussi, lors du bicentenaire de la Révolution française, les Anti-89 ont essayé d’ébranler le symbole de la Prise de la Bastille. La charge a été sonnée par des extrémistes de droite mais tout ce que la France compte de conservateurs, à Paris comme au fin fond des campagnes, a relayé l’offensive.

Le manifeste des Anti-89, par exemple, dénonce " la légende de la prise de la Bastille, prison vide et sans défense dont s’empara une foule avinée de poissardes, tire-laine et malandrins en tous genres, payés par le duc d’Orléans, premier grand-maître du Grand-Orient..."

J’ai essayé dans l’article ci-dessus d’argumenter pourquoi, contrairement à ce fiel réactionnaire, la prise de la Bastille représente un moment-clé dans la Révolution française et dans l’histoire des courants républicains en France.

Dans cette bataille idéologique, le rôle de militants républicains et socialistes n’est pas de déserter le combat au nom de notre opposition au capitalisme. Ce sont des ouvriers, petits artisans et précaires qui ont pris la Bastille ; ce sont les nôtres, hier comme aujourd’hui.

Jacques Serieys

6 juillet 1880 Le 14 juillet devient jour de fête nationale

*** Bibiographie :

* La prise de la Bastille ( Jacques Godechot, doyen de la faculté des lettres de Toulouse).

* Le sang de la Bastille (Claude Manceron, cinquième volume de la série "Les hommes de la liberté")

* La Révolution 1 (François Furet)

* Le quotidien de 89. Numéro spécial 14 juillet

* revue L’Histoire n° 268 (septembre 2002)


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