Marx, marxisme et Révolution française

samedi 25 novembre 2017.
 

- A) La Révolution française constitue une référence centrale dans la formation de la pensée de Marx
- B) La Révolution française, une révolution bourgeoise menée jusqu’au bout pour en finir avec la féodalité
- C) Révolution française et premières idées socialistes et même communistes dans l’histoire humaine

A) La Révolution française constitue une référence centrale dans la formation de la pensée de Marx

A1) Le contexte historique

La formation de la pensée de Marx demande à être située dans son contexte. L’Europe a connu de 1773 à 1802, une longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire. Le mouvement social, démocratique, culturel a été tellement puissant que :

- le monde continue à en vivre les contrecoups dans les années suivantes (par exemple en Amérique latine, en Espagne, en Grèce...)

France Grèce : interaction révolutionnaire de 1769 à 1830

Bolivar, héros mythique de l’indépendance

- La bourgeoisie sort finalement renforcée du choc social face aux couches privilégiées héritées du féodalisme mais la capacité du mouvement populaire à ébranler la pyramide sociale et à imposer, même temporairement, ses propres intérêts reste ancré dans les mémoires. De plus, un texte comme la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 23 juin 1793, porteur de droits sociaux et démocratiques fondamentaux, constitue un message d’émancipation que les porteurs d’avenir ne peuvent ensuite ignorer.

A2) La famille Marx devient prussienne

Globalement, les pays rhénans (Westphalie et Rhénanie) ont connu des progrès sociaux, culturels, politiques et juridiques durant les années 1793 à 1814, y compris sous domination napoléonienne.

Après la chute du 1er empire, les Etats européens les plus réactionnaires (Autriche, Russie, Prusse) dominent le continent et se partagent diverses dépouilles en alliance avec le Royaume-Uni. Ainsi, les pays rhénans sont intégrés dans le royaume de Prusse dont le roi Frédéric-Guillaume III écrase rapidement toute velléité démocratique.

Les milieux cultivés de grandes villes comme Coblence, Cologne, Düsseldorf, Aix-la-Chapelle ou Trêves doivent à présent subir le joug de petits autocrates représentant Berlin, le règne de la censure, la valorisation du Moyen-Age et du nationalisme militariste prussien.

L’idéologie dominante a été analysée par Feuerbach dans son ouvrage sur L’essence du christianisme

A3) Marx et la Révolution française

Né le 5 mai 1818 dans une famille progressiste de Rhénanie, membre des hégéliens de gauche en lutte contre le pouvoir prussien autoritaire et clérical, ses idées se sont précisées au travers d’une étude systématique de la période 1789 à 1795. Dans les années 1843 à 1846, il veut écrire une histoire de la Convention qui ne verra jamais le jour ; cependant, c’est en travaillant à ce projet que plusieurs de ses fondamentaux théoriques s’éclairent, en particulier les concepts de classe sociale, lutte de classes, mode de production... Ainsi, il analyse bien l’alliance de classe qui permet de casser l’Ancien régime : « La bourgeoisie française de 1789 n’abandonna pas un instant ses alliés, les paysans. Elle savait que la base de sa domination était la destruction de la féodalité à la campagne, la création d’une classe libre de paysans, possédant les terres. »

De même, il déduit de cette recherche historique une critique philosophique pertinente de Hegel « Loin de percevoir dans le principe de l’Etat la source des faiblesses sociales, les héros de la Révolution française perçoivent au contraire dans les faiblesses sociales la source des maux politiques. » Aussi, pour lui,« La période classique de l’intelligence politique, c’est la Révolution française. » (Gloses critiques en marge de l’article "Le Roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien"- Vorwärts !, n°60, 7 et 10 août 1844)

Les écrits de Marx concernant cet évènement historique majeur peuvent être étudiés en référence à deux angles d’analyse :

- la révolution française est une révolution démocratique bourgeoise durant laquelle une partie de cette bourgeoisie a été obligée de rester aux côtés de la révolution populaire jusqu’au bout, en particulier en alliance avec les paysans, pour briser la féodalité

- le processus de lutte sociale (sans-culottes), de lutte politique (aile gauche des Jacobins) et de guerre contre les royautés européennes a généré une révolution plébéienne durant laquelle le pouvoir politique n’était plus totalement aux mains des classes dominantes, a généré les premières idées socialistes et même communistes dans l’histoire humaine.

A4) Le jeune Marx et le progrès démocratique représenté par la Révolution française : lettre à Ruge (mai 1843)

Notons que les écrits de Marx présentent déjà un caractère universaliste, compréhensible par le contexte décrit ci-dessus, mais ô combien contradictoire avec l’idéologie pangermaniste qui repose sur la valorisation du nationalisme allemand face à Napoléon de 1805 à 1815. Ses écrits des années de formation sont également marqués par une dimension émancipatrice et citoyenne forte. Sa lettre à Arnold Ruge de mai 1843 résume bien cela. Nous la citons ici longuement car elle constitue un point de départ important de sa pensée, non remis en cause plus tard :

« Le vieux monde appartient au philistin... Maître du monde, il l’est, certes, mais seulement en ce qu’il emplit le monde de sa société, tels les vers emplissant un cadavre. La société de ces messieurs n’a donc besoin que d’un certain nombre d’esclaves... Ce qu’ils veulent, vivre et se reproduire... l’Allemand est assez prudent pour ne rien vouloir de plus.

La dignité personnelle de l’homme, la liberté, il faudrait d’abord la réveiller dans la poitrine de ces hommes. Seul ce sentiment qui, avec les Grecs, disparaît de ce monde, et qui, avec le christianisme, s’évanouit dans l’azur vaporeux du ciel, peut à nouveau faire de la société une communauté des hommes, pour atteindre à leurs fins les plus élevées : un État démocratique.

En revanche, les hommes qui n’ont pas le sentiment de leur humanité adhèrent à leurs maîtres, telle une race d’esclaves, un élevage de chevaux. Les maîtres par héritage sont le but de toute cette société. Ce monde leur appartient. Ils le prennent tel qu’il est, tel qu’il se sent. Eux-mêmes, ils se prennent tels qu’ils se trouvent, et ils s’installent là où leurs pieds ont poussé, sur les nuques de ces animaux politiques qui ne connaissent qu’une seule vocation : leur être « soumis et fidèlement dévoués ».

Le monde des philistins est le monde d’animaux politiques, et si nous sommes obligés d’en reconnaître l’existence, il ne nous reste qu’à donner simplement raison au statu quo. Des siècles barbares l’ont produit et façonné, et il se dresse maintenant devant nous, tel un système cohérent, dont le principe est le monde déshumanisé. Le monde philistin le plus parfait, notre Allemagne, devait naturellement rester loin derrière la Révolution française, qui a rétabli l’homme...

Les Allemands sont des réalistes tellement circonspects que toutes leurs aspirations et toutes leurs pensées les plus sublimes ne dépassent pas la simple existence. Et c’est cette réalité, et rien de plus, qu’acceptent ceux qui les dominent. Étant, eux aussi, des réalistes, ces gens sont bien éloignés de toute pensée et de toute grandeur humaine, ils sont officiers ordinaires et hobereaux ; mais ils ne se trompent pas, ils ont raison : tels qu’ils sont, ils suffisent parfaitement pour exploiter et dominer ce règne animal, car domination et exploitation ne sont qu’une seule et même idée, ici comme partout.

Le principe absolu de la monarchie, c’est l’homme méprisé et méprisable, l’homme déshumanisé... Quand le principe monarchique est majoritaire, les hommes sont dans la minorité ; quand il n’est pas mis en doute, il n’y a point d’hommes... En Prusse, le roi est le système. Il est la seule personne politique. Sa personnalité détermine le système dans un sens ou dans l’autre. Ce qu’il fait ou ce qu’on lui fait faire, ce qu’il pense ou ce qu’on lui fait dire, c’est ce qu’en Prusse l’État pense ou fait. »

A5) La Révolution française comme étape de l’émancipation humaine (La Question juive, parution décembre 1843)

« L’émancipation politique est, bien entendu, un grand progrès ; elle n’est certes pas la forme ultime de l’émancipation humaine en général, mais elle est la forme ultime de l’émancipation humaine au sein de l’ordre social actuel. Entendons nous bien : nous parlons ici d’une émancipation réelle, pratique. »

Cet ouvrage intitulé "La Question juive" comprend une partie sur le dépassement nécessaire du type de Droits de l’homme et du citoyen présent dans les constitutions américaine et française de 1789, 1791, 1793. Nous n’aborderons pas ce point ici. Notons seulement que la démarche de Marx consiste à critiquer ces droits comme réduisant l’homme d’une part à son statut de citoyen, d’autre part à celui d’homme égoïste de la société capitaliste, laissant de côté l’homme réel.

« Or, Toute émancipation consiste à ramener le monde humain, les rapports sociaux, à l’homme lui-même... Toute émancipation signifie réduction du monde humain, des rapports sociaux à l’homme lui-même... C’est seulement lorsque l’homme individuel, réel, aura recouvré en lui-même le citoyen abstrait et qu’il sera devenu, lui, homme individuel, un être générique dans sa vie empirique, dans son travail individuel, dans ses rapports individuels, lorsque l’homme aura reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne retranchera donc plus de lui la force sociale sous l’aspect de la force politique ; c’est alors seulement que l’émancipation humaine sera accomplie. »

A5) La Sainte Famille (février 1845). De la Révolution française au communisme. Robespierre et Saint Just

« La Révolution française a fait germer des idées qui mènent au-delà des idées de tout l’ancien état du monde. Le mouvement révolutionnaire, qui commença en 1789 au Cercle social [2], qui, au milieu de sa carrière, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux et finit par succomber provisoirement avec la conspiration de Babeuf, avait fait germer l’idée communiste que l’ami de Babeuf, Buonarroti, réintroduisit en France après la révolution de 1830. Cette idée, développée avec conséquence, c’est l’idée du nouvel état du monde ».

Le texte de la Sainte Famille comprend aussi une analyse des idées de Robespierre et Saint Just : « Robespierre, Saint-Just et leur parti ont succombé parce qu’ils ont confondu la société à démocratie réaliste de l’Antiquité, reposant sur la base de l’esclavage réel, avec l’État représentatif moderne à démocratie spiritualiste, qui repose sur l’esclavage émancipé, sur la société bourgeoise. Être obligé de reconnaître et de sanctionner, dans les droits de l’homme, la société bourgeoise moderne, la société de l’industrie, de la concurrence universelle, des intérêts privés qui poursuivent librement leurs fins, ce régime de l’anarchie, de l’individualisme naturel et spirituel devenu étranger à lui-même ; vouloir en même temps annuler après coup pour tel ou tel individu particulier les manifestations vitales de cette société tout en prétendant façonner à l’antique la tête politique de cette société : quelle colossale illusion !

Tout le tragique de cette illusion éclate le jour où Saint-Just, marchant à la guillotine, montre le grand tableau des Droits de l’Homme accroché dans la salle de la Conciergerie et s’écrie avec fierté : « C’est pourtant moi qui ai fait cela ! » Ce tableau, précisément, proclamait le droit d’un homme qui ne saurait être l’homme de la société antique, pas plus que les conditions économiques et industrielles où il vit ne sont celles de l’antiquité. »

A6) La Convention "représente un maximum d’énergie politique, d’intelligence politique"

L’écrit de Marx intitulé Le roi de Prusse et la réforme sociale (août 1844)analyse rapidement l’action politique de la Convention montagnarde

B) La Révolution française constitue une référence centrale dans la formation de la pensée marxiste après Marx

C) La Révolution française, une révolution bourgeoise menée jusqu’au bout pour en finir avec la féodalité

J’ai déjà mis en ligne plusieurs articles sur ce site essayant de brosser le contexte politique, économique et social qui permet de comprendre le rôle de la bourgeoisie dans le déclenchement de la Révolution française.

Sur les causes structurelles de la Révolution française

Clergé, noblesse et bourgeoisie du Siècle des Lumières à 1789

Crise de l’Ancien régime en 1788 1789... vers les Etats Généraux

Sur la nature de classe de la révolution française en l’année 1789

Sur la fin du XVIIIème siècle, les forces productives générées par le capitalisme sont bridées par des formes institutionnelles, financières et économiques héritées de la féodalité. Dans le Manifeste communiste Marx résume cela en une phrase « Les chaînes devaient être brisées, on les brisa ».

Trois mesures sont symboliques de cette libération des chaînes de la féodalité par la bourgeoisie durant la Révolution française :

- la suppression des barrières douanières entre provinces pour créer un marché national unifié

- la suppression des corporations

- la loi Le Chapelier qui marchandise la force de travail et lui interdit de s’organiser

Ci-dessous, deux citations de Marx caractéristiques d’une définition de la Révolution française comme bourgeoise.

B1) Nouvelle Gazette Rhénane n° 60 du 30 juillet 1848 :

" La Révolution allemande de 1848 n’est qu’une parodie de la Révolution française de 1789.

Le 4 août 1789, trois semaines après la prise de la Bastille, le peuple français eut raison, en une seule journée, de toutes les servitudes féodales.

Le 11 juillet 1848, quatre mois après les barricades de mars, les servitudes féodales ont eu raison du peuple allemand.

La bourgeoisie française de 1789 n’abandonna pas un instant ses alliés, les paysans. Elle savait qu’à la base de sa domination était l’abolition de la féodalité dans les campagnes, la création d’une classe libre de paysans propriétaires.

La bourgeoisie allemande de 1848 trahit sans aucun scrupule les paysans, ses alliés les plus naturels, qui sont la chair de sa chair et sans lesquels elle est impuissante en face de la noblesse.

Le maintien des droits féodaux, leur consécration sous l’apparence (illusoire) d’un rachat, tel est le résultat de la révolution allemande de 1848. La montagne a accouché d’une souris."

B2) Extraits du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852

« Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, ainsi que les partis et les masses de l’ancienne Révolution française, accomplirent sous le costume romain et avec des phrases romaines la tâche de leur temps : l’émancipation et la création de la société bourgeoise moderne. Les uns anéantirent le sol féodal et fauchèrent les têtes féodales qui y avaient poussé. L’autre Napoléon créa à l’intérieur de la France les conditions qui permirent désormais de développer la libre concurrence, d’exploiter la propriété foncière parcellaire, d’utiliser les forces productives industrielles de la nation, libérées de toute entrave ; et au-delà des frontières françaises, il balaya partout les institutions féodales, compte tenu du besoin de procurer à la société bourgeoise en France un milieu correspondant, approprié à l’époque sur le continent européen... »

C) Révolution française et premières idées socialistes et même communistes dans l’histoire humaine

Pour Rosa Luxembourg la période montagnarde de la Révolution française constitue le premier exemple historique où féodalité et bourgeoisie perdent momentanément le pouvoir au profit des classes populaires.

En l’an 1793, le peuple de Paris a réussi à détenir le pouvoir entre ses mains pour une courte durée (Rosa Luxembourg)

Karl Marx ne va pas si loin ; il considère seulement que le mouvement social (en particulier le babouvisme) né du processus de radicalisation de la Révolution française a généré des idées socialistes, communistes.

B1) Extrait de la La Sainte Famille, 1845

« La Révolution française a fait éclore des idées qui mènent au-delà des idées de l’ancien ordre du monde. Le mouvement révolutionnaire, qui prit naissance en 1789 au Cercle social, qui, en cours de route, eut pour représentants principaux Leclerc et Roux, avait fait éclore l’idée communiste que Buonarrotti, l’ami de Babeuf, réintroduisit en France après la révolution de 1830. Cette idée, élaborée avec conséquence, c’est l’idée du nouvel état du monde...

« Des idées ne peuvent jamais mener au delà d’un ancien état du monde, elles ne peuvent jamais que mener au delà des idées de l’ancien état du monde. Généralement parlant, des idées ne peuvent rien mener à bonne fin. Pour mener à bonne fin des idées, il faut des hommes qui mettent en jeu une force pratique. »

Jacques Serieys

(à suivre)


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