Le 14 juillet 1789 vu par l’avocat Duveyrier

vendredi 14 juillet 2017.
Source : Sélection 30
 

Honoré Duveyrier, membre du Comité permanent établi à l’Hôtel de Ville de Paris par les bourgeois volontaires présents, a vécu de près la journée du 14 juillet 1789 et sera chargé durant l’été d’en établir un compte rendu impartial.

Nous avons déjà mis en ligne un article historique sur le 14 juillet 1789 :

14 juillet 1789 : la prise de la Bastille symbolise la fin définitive de la monarchie "absolue" et l’accélération du processus populaire révolutionnaire

Le témoignage de l’avocat Duveyrier présente un aspect complémentaire de cet article. Il apporte des précisions sur l’implication populaire massive, sur sa méfiance vis à vis des bourgeois dès l’été 1789. Nous en reproduisons ci-dessous quelques extraits.

Depuis le 12 juillet, tous les pouvoirs se sont évanouis à Paris.

Seules réalités évidentes :

- le Roi a massé ses régiments de mercenaires autour et dans la capitale : Royal Allemand au Bois de Boulogne, quatre régiments suisses au Champ de Mars, de l’infanterie à Saint Denis, de l’artillerie aux Invalides...

- une partie importante de la population parisienne se mobilise pour que l’armée n’écrase pas la révolution citoyenne en cours.

- les dragons du Royal Allemand chargent la foule aux Tuileries.

Le 13 juillet, la capitale connaît une émeute populaire massive. Quelques bourgeois inquiets, ayant participé à l’élection des députés parisiens, se réunissent à l’Hôtel de Ville et crée un Comité permanent dans le but de "contribuer à rétablir l’ordre et la sécurité. Parmi eux, l’avocat Honoré Duveyrier, parfait témoin d’une journée révolutionnaire qui va bouleverser toutes les hiérarchies, toutes les divisions administratives et sociales.

" Vainement on distribue les fonctions, toutes se croisent et se heurtent : police, finances, subsistances, opérations militaires, défense de la ville, sûreté individuelle ; il faut veiller sur tout ; il faut tout faire ensemble. Chaque électeur, sur le tréteau qui lui sert de pupitre, est tout à la fois juge, magistrat, général, ministre, souverain."

MARDI 14 JUILLET 1789

" Dès six heures d matin, les députés des districts et une foule de citoyens de toutes classes remplissaient l’Hôtel de Ville... Le plus grand nombre étaient ceux à qui, la veille, on avait très vainement promis des armes...

A sept heures ou environ, une foule effrayée est venue annoncer que le régiment Royal Allemand s’était mis en bataille à la barrière du trône.

Quelques moments après, une autre foule, poussant des cris, est venue dire que les régiments Royal-Allemand et Royal-Cravate s’avançaient dans le faubourg Saint-Antoine...

Dans le même instant, une autre foule est arrivée disant que les régiments placés à Saint Denis s’étaient avancés jusqu’à la Chapelle...

Ces nouvelles désastreuses... n’ont pas ébranlé le courage du Comité permanent ni déconcerté sa prudence...

En conséquence, après avoir dépêché des courriers dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Denis, pour s’instruire avant tout du véritable état des choses, le comité a envoyé dans chaque district un messager portant ordre de sonner partout l’alarme, de dépaver les rues, des creuser des fossés, de former des barricades...

En même temps, il a fait rassembler le plus grand nombre possible de gardes-françaises et de citoyens armés, pour les opposer aux ennemis qui dévastaient, disait-on, le faubourg Saint-Antoine.

Cette troupe était prête lorsque les courriers envoyés... sont venus rapporter que l’alarme était fausse, que le r’égiment Royal-Allemand était, à la vérité, monté à cheval mais qu’il n’occupait que les dehors de la barrière du Trône...

Ce qui rassurait encore sur les dispositions des troupes était le nombre considérable de soldats, dragons et fantassins, des divers régiments campés aux environs de Paris, qui se présentaient aux barrières avec armes et bagages, qui déclaraient leur intention décidée de servir la nation, qui étaient arrêtés par les différents districts et conduits à l’Hôtel de Ville, d’où le Comité les distribuait dans les troupes nationales avec des précautions suffisantes pour s’assurer de leurs dispositions.

Rumeurs de menaces d’attaque de brigands pour piller de trésor royal et la Caisse d’Escompte... personnes saisies et amenées à l’Hôtel de Ville... nouvelles rumeurs sur le faubourg Saint Antoine placé sous les canons de la Bastille... première délégation du Comité auprès du gouverneur de la Bastille...

Ces choses se passaient au milieu d’un désordre toujours croissant, au milieu des demandes, des murmures et des menaces relatives aux armes promises la veille...

Entre dix et onze heures du matin, M. Ethis de Corny est revenu de l’Hôtel des Invalides... Il avait trouvé cet hôtel déjà environné d’un grand nombre de citoyens armés. Introduit chez Monsieur de Sombreuil, gouverneur de cet hôtel, il lui avait fait part de l’objet de sa mission et que celui-ci lui avait répondu « qu’il avait été prévenu dès la veille des intentions qui lui étaient confirmées par cette demande, que n’étant que dépositaire et gardien de ces armes, il avait cru devoir, pour se mettre en règle, envoyer un courrier à Versailles (auprès du roi) et demander des ordres...

Un seul des citoyens assemblés s’était élevé contre le danger de toute espèce de retard... En un instant, la détermination est devenue générale et l’exécution aussi rapide que le projet. La multitude s’est précipitée dans les fossés, elle s’est répandue dans toutes les parties de l’hôtel, elle est parvenue jusqu’aux endroits les plus reculés, occupée à chercher et à enlever des armes. Les sentinelles ont été désarmées. J’ai donné moi-même les chevaux de ma voiture pour traîner un canon, tous les chevaux qu’on a pu trouver ont été de même attelés aux autres canons. En ce moment, on amène (à l’Hôtel de Ville) plusieurs canons de l’Hôtel des Invalides. »

Sur ce rapport de M. Ethis de Corny, le Comité a arrêté que le bureau militaire serait à l’instant invité à donner les ordres nécessaires pour la conservation et le bon usage des canons..., et pour prévenir, autant qu’il serait possible, l’abus de cette immensité de fusils dispersés en des mains inconnues et inexpérimentées...

Le Comité permanent entend ensuite un rapport sur la promesse de Monsieur Delaunay, gouverneur de la Bastille que ses soldats ne tireraient pas si le château n’était pas attaqué. Le Comité prend les mesures nécessaires en ce sens. Soudain

Une foule prodigieuse s’est précipitée dans la place de Grève, criant à la perfidie, à la trahison. On amenait un homme blessé au bras par les coups de fusil tirés de la Bastille ; on apportait un soldat aux gardes-françaises expirant sur un cadre. On annonçait que quinze ou vingt blessés avaient été déposés dans des maisons de la rue de la Cerisaie, que M. Delaunay avait fait baisser le premier pont de sa forteresse pour engager le peuple à s’approcher, que, le peuple s’étant livré, en effet, à cette marque de confiance, il avait essuyé aussitôt une décharge de toute la mousquetterie de la forteresse...

Ce fait sanglant est suivi d’une période encore plus mouvementée à l’Hôtel de Ville, tout soldat circulant dans Paris, toute personne bien habillée étant suspectée et parfois maltraitée par la foule... Le Comité décide d’envoyer une nouvelle délégation auprès du gouverneur de la Bastille.

Le feu, qui dévorait toutes les parties de la capitale, venait se concentrer à l’Hôtel de Ville.

D’un côté, des patrouilles de tous les districts demandaient ensemble à être entendues sur les saisies qu’elles continuaient de faire non seulement aux barrières mais même dans les rues de Paris, de personne suspectes et de voitures chargées d’effets, de meubles ou de provisions. La place de l’Hôtel de Ville en était couverte et l’on ne savait plus où déposer toutes les choses qu’il était indispensable de confisquer dans ce moment, sauf à les rendre aux propriétaires.

D’un autre côté, les messages arrivaient par bandes, annonçant que le feu de la Bastille dans la rue Saint-Antoine et dans les rues voisines. Tous criaient qu’il fallait s’emparer de cette forteresse comme si la conquête n’eût dépendu que d’un arrêté du Comité permanent.

Ici l’on demandait toujours, avec des transports de rage, des armes pour repousser l’ennemi...

Là, un officier envoyé par M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, annonçait que cette maison était assiégée par cent mille âmes qui demandaient des armes quoiqu’il fût de notoriété publique que toutes les armes déposées à l’Hôtel des invalides avaient été enlevées dans la matinée...

La foule massée autour de l’Hôtel de Ville devenant de plus en plus pressante vis à vis du Comité permanent, lui demandant de prendre les décisions nécessaires et la délégation envoyée précédemment auprès du gouverneur de la Bastille n’étant pas revenue, le Comité décide l’envoi d’une nouvelle délégation.

Au fil des heures, l’exigence des dizaines de milliers de parisiens présents depuis le matin, monte, monte

"Nos remontrances, nos prières, ne les arrêtent plus. Une délégation n’est plus ce qu’ils veulent ; c’est le siège de la Bastille, c’est la destruction de cet horrible prison ; c’est la mort du gouverneur qu’ils réclament à grands cris... Ils nous ont dit que dans la matinée plusieurs citoyens s’étant approchés de la Bastille pour demander des armes, le gouverneur en avait entrer un certain nombre et qu’ensuite, il les avait fait fusiller dans la première cour. Ainsi, cette trahison du gouverneur a été le premier signal d’une guerre qu’il a déclarée lui-même à ses concitoyens et qu’il paraît vouloir continuer opiniâtrement..."

Déjà l’indignation du peuple contre la garnison de la Bastille, son impatient courage, ses menaces mêmes avaient forcé les chefs militaires... On demandait à grands cris le siège de la bastille, on voulait du canon... Il était alors deux heures après-midi, environ.

A ce moment, revient la seconde députation envoyée auprès du gouverneur de la Bastille.

M. Ethis de Corny, chef de la députation rend compte de leur mission : s’étant avancés en vue de la Bastille en suivant les codes de la demande de négociation, la forteresse avait hissé un drapeau blanc, ses soldats avaient mis crosse en l’air sur les remparts.

« Sous les auspices de ce commencement de réception amicale, les députés avaient engagé le peuple, au nom et de la part du Comité permanent, de se retirer dans les districts, afin qu’on pût cesser de part et d’autre ces voies de fait et prendre sur le tout les mesures les plus capables de rétablir le calme et de concourir à la satisfaction générale.

Cette retraite commençait à s’exécuter, le peuple prenait tout naturellement le chemin de la cour de l’Orme où était la députation parlementaire, lorsque malgré la foi rigoureusement observée dans tous les cas de députation parlementaire, au préjudice de celle des signaux du pavillon blanc arboré sur la Bastille et des fusils renversés, tout à coup les députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l’Orme et dans le même temps, ils ont reçu une décharge de mousquèterie qui a tué trois personnes à leurs pieds...

Cette atrocité, au moment où l’on parlait de dispositions pacifiques, a transporté de fureur tous ceux qui se trouvaient dans la cour de l’Orme. Plusieurs d’entre eux se sont emportés au point d’environner les députés, de leur mettre la baïonnette sur la poitrine et le sabre sur la tête en leur disant "Vous êtes aussi des traîtres ; vous nous avez fait passer dans cette cour pour nous faire tuer plus sûrement...

A ce récit, l’effervescence a dû être bien prompte puisqu’en revenant à l’Hôtel de Ville, les députés ont rencontré une multitude de citoyens armés, précédée d’environ trois soldats du régiment des gardes françaises, suivis des canons pris le matin à la Bastille, marchant en ordre et au pas redoublé, en disant à tous qu’ils allaient faire le siège de la Bastille... »

La nouvelle de cette seconde perfidie, répandue dans la ville, a vivement agité tous les esprits déjà livrés à la méfiance et au soupçon. Dans tous les lieux, dans tous les districts, sur les places publiques, on ne parlait que de complots et de trahison. On rappelait ces promesses, si souvent faites à l’Hôtel de Ville, de donner des armes, des fusils, des munitions qu’il avait été dans l’impossibilité de donner. On rappelait ces ordres signés par le prévôt des marchands pour aller prendre aux Chartreux des fusils qui n’y étaient pas et à l’Arsenal des munitions qu’on avait refusées.

Ainsi, l’opinion générale, si prompte à saisir toutes les interprétations malignes, surtout dans les moments de troubles et d’alarmes, supposait une intelligence entre les administrateurs de l’Hôtel de Ville et les ennemis de la liberté... Tous les membres du Comité permanent étaient dans un danger immédiat, et ils ne l’ignoraient pas. Chacun d’eux, s’il avait l’occasion de traverser la foule qui couvrait la place, qui remplissait les salles et les corridors de l’Hôtel de Ville, venait rapporter des propos sinistres et des menaces qu’il avait entendues. Il ne s’agissait pas moins que de mettre le feu à l’Hôtel de Ville et d’égorger le prévôt des marchands, les échevins, les membres du Comité permanent et même tous les électeurs.

Sur les trois heures après midi ou environ sont arrivés des députés du district des Blancs-Manteaux chargés de demander à M. de flesselles comment il avait promis la veille des fusils et des munitions qu’il n’avait pas données... comment... comment...

M. de Flesselles assure avoir été trompé lui-même quant au contenu de caisses apportées à sa demande à l’Hôtel de Ville, qu’il croyait contenant des armes alors qu’il s’agissait de chiffons. Les présents sont prêts à le croire mais exigent qu’il fasse arrêter les auteurs de cette tromperie. M. de Flesselles s’excuse de ne pouvoir plus les reconnaître.

Cette scène n’a fait qu’augmenter le trouble du moment et la fureur des hommes de tous états et de toutes conditions qui remplissaient la salle et les escaliers de l’Hôtel de Ville et qui ne proféraient qu’injures et menaces contre le prévôt des marchands et les membres du Comité permanent.

Pendant qu’une partie de la foule accusait et proférait des imprécations, une autre partie investissait le bureau et réclamait avec la même fureur les moyens de prendre la Bastille...

C’est dans le même temps qu’une patrouille du district de Saint Gervais a arrêté un particulier, entre les mains duquel on a trouvé un paquet à l’adresse de M. du Puget, major de la Bastille... et l’autre à M. Delaunay, gouverneur de la bastille, contenant ces propos « M. de Launay tiendra jusqu’à la dernière extrémité. Je lui ai envoyé des forces suffisantes. Ce 14 juillet 1789 » Signé : le baron de Besenval.

Cette découverte devait ajouter encore aux alarmes publiques et surtout à la fureur qui agitait en ce moment les auditeurs contre la bastille, contre le gouverneur de cette forteresse, contre le prévôt des marchands et contre le Comité permanent lui-même. Un vieillard s’est écrié « Mes amis, que faisons-nous avec ces traîtres ? Marchons à la Bastille. »

A ce cri,, comme à un signal de victoire, tous les gens armés sont sortis de la salle du Conseil, et les membres du Comité permanent sont restés seuls un instant.

Cependant, quelques voix ont annoncé la prise de la Bastille...


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