6 juin 1944 2014 Du débarquement glorieux à des commémorations discutables

lundi 18 juin 2018.
 

A) Le débarquement du 6 juin 1944

La réussite de ce débarquement présente une importance dans le déroulement d’ensemble de la Seconde Guerre mondiale. En effet, Hitler et le haut commandement allemand espèrent le repousser dans la Manche et libérer ainsi 50 divisions pour stopper l’Armée rouge.

3 500 000 soldats alliés sont entraînés en Grande Bretagne pour cette opération. Dans quel secteur débarquer ? dans le Nord de la France, proche du bassin de la Rhur, serait logique et raccourcirait la durée de la guerre. Cependant, une tentative sur Dieppe en 1942 s’est soldée par un bain de sang général de toute une division canadienne. De plus, les meilleures unités allemandes sont rassemblées dans ce secteur.

Choix est donc fait des plages de Normandie permettant de libérer Cherbourg et son port en eau profonde. La chance sourit aux Alliés puisque au jour J, le chef allemand (maréchal Rommel) est parti en Allemagne pour quelques jours, considérant que le mauvais temps empêcherait toute grande opération maritime. En fait, le temps s’améliore pour 36 heures les 5 au 6 juin, comme l’avaient prévu le service de météorologie.

Dans la nuit du 5 au 6 juin, 2395 avions et 867 planeurs larguent 23500 parachutistes sur les arrières du Mur de l’Atlantique. L’opération ne s’avère guère positive, la plupart des unités n’ayant pas sauté au bon endroit en raison du temps insuffisamment clément.

Au petit matin, les troupes alliées débarquent sur les plages d’Utah et Omaha (américains), Gold (britanniques), Juno (canadiens) et Sword ( britanniques et détachement français). Des hommes grenouilles ont cisaillé les fils barbelés ; les cuirassés de la marine tirent sans discontinuer sur les blockhaus et nids de défense de l’armée allemande. Celle-ci se défend ardemment d’où les pertes importantes de ce Jour J (3400 Américains particulièrement à Omaha), 3000 Britanniques, 335 Canadiens, 4.000 à 9.000 Allemands, 2500 civils français.

Des troupes anglaises, "françaises libres" et autres ont déjà combattu les divisions à la croix gammée bien avant ce 6 juin 1944. Sur ce site, nous avons mis en ligne plusieurs articles, par exemple :

18 juin 1940 Georges Guingouin commence la résistance

Du 27 mai au 10 juin 1942 : Exploit des Français libres à Bir Hakheim

El-Alamein, tournant décisif de la Seconde guerre mondiale ?

8 novembre 1942 Les Résistants s’emparent d’Alger

Ceci dit, la guerre contre les armées nazies se déroule principalement sur le front de l’Est.

A2) De 1941 au 6 juin 1944, l’URSS fait face presque seule aux armées fascistes

Dès l’automne 1941, l’URSS épuisée par tout le poids de la guerre face aux armées fascistes demande aux USA et au Royaume-Uni d’ouvrir un véritable second front. Roosevelt et Churchill donnent verbalement leur accord.

Cependant, de l’automne 1941 au 6 juin 1944, cette promesse ne devient pas réalité.

Aussi, l’armée rouge seule, au prix de pertes humaines énormes :

- stoppe pour la première fois l’armée hitlérienne devant Moscou

- fait subir à cette armée hitlérienne sa première grande défaite à Stalingrad

Bataille de Stalingrad. Personne ne doit oublier le rôle de l’URSS dans la défaite du nazisme !

- détruit la force principale (divisions blindées) de cette armée hitlérienne lors de la bataille de Koursk (500000 soldats allemands tués parmi les meilleures unités et 1000 chars détruits en 10 jours)

B) 70ème anniversaire : des cérémonies à la gloire du capitalisme

Je considère nécessaire de célébrer les grands évènements de 1944 (6 juin, 15 août, 26 août...) qui permettent de revivifier la mémoire collective.

Cependant, je regrette plusieurs points dans le déroulement de ce 70ème anniversaire. Je voudrais tout d’abord justifier ce titre B :

B1) Des cérémonies à la gloire du capitalisme

La commémoration est largement conçue comme une glorification du libéralisme, des USA et de leur croisade pour la liberté de 1944. Ainsi, deux grands forums sont officiellement organisés au même moment, en particulier par le Mémorial de Caen (musée national pour la paix et une réflexion sur l’histoire du XXe siècle) :

- le « Forum International de Caen » du Parlement Européen des Jeunes (PEJ) du 29 mai au 08 juin avec comme principaux partenaires les groupes AXA et Vivendi ;

- et surtout le « Forum de la Liberté et de la Solidarité » co-organisé du 4 au 6 juin par l’AmCham – Chambres de commerce américaine en France et auprès de l’Union Européenne – et le Mémorial de Caen. Un événement rassemblant des dizaines de PDG de multinationales, des responsables politiques, économiques et militaires (OTAN).

Les AmCham française et européenne sont présidées par des dirigeants patronaux (General Electrics, Total, Carrefour, Publicis, Airbus, Safran, BNP Paribas, FEDEX, Citigroup, Sanofi, Mars Inc, Crédit Agricole, Carlson wagons-lits, Coca Cola, Korn Ferry, GDF-Suez, Vivendi, etc.), mais aussi des ministres français ou américains, le directeur général finances de la Banque Mondiale, le Général Commandant Suprême Allié Transformation au sein de l’OTAN, ou l’Amiral Commandant des Opérations Spéciales de l’US Navy.

L’invitation à ce forum donne une bonne idée de son objectif « réfléchir à l’héritage d’Overlord et du plan Marshall pour le renforcement des relations transatlantiques autour des nouveaux enjeux économiques et sociaux du XXIème siècle » Quels sont ces nouveaux enjeux : ceux du Grand Marché Transatlantique (TAFTA), bien sûr.

Grand Marché Transatlantique... dix menaces pour les peuples européens

B2) Des cérémonies pour contribuer à nier les lois démocratiques et sociales de la Libération ?

La question se pose naturellement lorsque l’on lit par exemple que l’opération Overlord a « contribué à la construction... politique, économique et philosophique… du monde contemporain ».

Ainsi, ce serait l’arrivée de la bannière étoilée sur les plages de Normandie qui aurait contribué à construire le monde d’aujourd’hui ?

C’est un point de vue logique pour le MEDEF qui répète sans cesse qu’il faut en finir avec l’héritage du Conseil National de la Résistance, avec les lois et institutions nées des "Jours heureux" de la Libération. « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (...) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. (…) La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là . Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du [CNR] ! » (Denis Kessler, n°2 du MEDEF en 2007, interview dans Challenge)

Cependant, un musée comme le Mémorial de Caen qui joue un rôle pédagogique auprès des scolaires français se doit de respecter la réalité des années 1940 à 1945 ainsi que l’héritage légué.

Si la droite traditionnelle avait alors largement disparu du champ politique français, c’est parce qu’elle s’était couverte de honte de 1934 à 1944.

Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme

10 juillet 1940 : 173 parlementaires de droite sur 174 installent légalement en France le fascisme traditionaliste de Pétain

Si, à la Libération, le patronat ne pouvait s’opposer aux lois sociales, c’est parce qu’il s’était aussi couvert de honte de 1934 à 1944.

Fascisme français et 200 familles dans les années 1930

Le patronat français, allié de la Cagoule, organisation fasciste et terroriste

La collaboration de Renault avec le fascisme durant la seconde guerre mondiale

En oubliant la prédominance du Conseil National de la Résistance (CNR), dont le programme fut appliqué dès la sortie de la guerre, les cérémonies occultent les avancées sociales de la Libération (Sécurité Sociale, retraites, comités d’entreprises, encadrement des conditions de travail, droit syndical, statut de la fonction publique, nationalisation des secteurs stratégiques, etc). Quelques ultra-libéraux peuvent souhaiter un tel révisionnisme historique mais ce n’est pas digne de la célébration du 70ème anniversaire de la Libération.

B3) Autres regrets sur l’orientation politique des commémorations

- le rôle de la Résistance française m’a paru plusieurs fois sous-estimé, insuffisamment valorisé. Or, elle a largement contribué au changement d’attitude du peuple français depuis 1940. Un peu partout dans le pays elle a payé de son sang son aide aux armées alliées (combats du Vercors, du Mont Mouchet, pour la Libération de Paris...). Elle a rapidement fourni 200000 soldats enrégimentés (137000 pour la seule Première armée) face aux armées hitlériennes.

- Sous-valorisation du rôle de la Résistance ainsi que confusion entre les causes de la Première guerre mondiale et celles de la Seconde ont conduit à peu insister sur la dimension antifasciste des combats de 1944. Or, en ce moment, en France comme en Europe, particulièrement dans le contexte ukrainien, ce rappel argumenté aurait été très utile.

- La sous-valorisation du rôle de la Résistance s’explique probablement par le fait que Hollande et Valls ne voulaient pas mettre en avant le Conseil National de la Résistance, son programme et les réalisations sociales de la Libération : Sécurité Sociale, retraites, statut général des fonctionnaires, statut du fermage et du métayage, loi sur les comités d’entreprises, nationalisations ( E.D.F., G.D.F., Charbonnages de France, Renault, C.E.A., S.N.C.F., Air France, C.F.N.R., Société Générale, Crédit Lyonnais, B.N.C.I., C.N.E.P., G.A.N., U.A.P...)...

- Le rôle des USA a été par contre sur-valorisé au travers par exemple du concept de "croisade pour la liberté" (voir partie D ci-dessous).

- Si l’on analyse l’ensemble des discours et émissions, le rôle de l’URSS dans la défaite du fascisme a été très largement sous-estimé au profit des USA (voir partie C ci-dessous).

- Les initiatives prises par le Mémorial de Caen

Je ne peux terminer sans pointer une dernière question :

C) Le jeu intéressé des USA durant la Seconde Guerre mondiale

Notons tout d’abord que de nombreux grands patrons US étaient favorables aux nazis allemands dans les années 1930, que de nombreuses grandes entreprises capitalistes US (Du Pont, Union Carbide, Westinghouse, General Electric, Goodrich, Singer, Kodak, ITT, JP Morgan...) ont continué à aider Hitler pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un constat permet de comprendre cette implication US au service des armées nazies. Le haut commandement allemand a écrasé Pologne, Hollande, Belgique, France, Norvège, Grèce, URSS jusqu’à Moscou... grâce à la stratégie de Blitzkrieg (guerre éclair) consistant à déplacer rapidement troupes et tanks pour encercler l’ennemi, envahir ses arrières... Cette Blitzkrieg nécessitait beaucoup d’essence et beaucoup de camions. L’Allemagne ne disposait ni de l’une ni des autres. C’est Esso qui a fourni l’essence, Ford et General Motors les camions. 96 % de l’huile des moteurs était fournie par des firmes américaines.

Les USA se sont donc surtout préoccupé de leurs intérêts économiques et géo-stratégiques. En 1941, le futur président Harry Truman résuma ainsi les intérêts politiques américains : « Si l’Allemagne gagne, nous devons aider la Russie et si la Russie gagne, nous devons aider l’Allemagne, afin qu’il en meure le maximum de chaque côté. » Le grand patron Henry Ford défend alors le même point de vue qui explique ses livraisons massives de camions : « Ni les Alliés, ni l’Axe ne devraient gagner la guerre. Les USA devraient fournir aux deux camps les moyens de continuer à se battre jusqu’à ce que tous deux s’effondrent. »

En fait, les USA décident de réaliser le débarquement en Normandie au moment où la défaite hitlérienne s’accélère, les armées à la croix gammée étant en pleine déroute sur le Front de l’Est (franchissement du Dniepr, reprises rapides de la Crimée, d’Odessa, de la Moldavie, de la Roumanie, de la Bulgarie...

Pourquoi les USA ont-ils tant tardé à engager leurs troupes en Europe dans un secteur obligeant Hitler à constituer un second front allemand ? parce que l’affaiblissement de l’URSS ne déplaisait ni aux USA ni à la Grande Bretagne.

Le débarquement du 6 juin 1944 du mythe d’aujourd’hui à la réalité historique

Jacques Serieys


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