De Valmy au soulèvement du Var le 5 décembre 1851 : la République au coeur !

mercredi 6 décembre 2017.
 

2 décembre 1851 : L’armée française se déshonore en perpétrant un nouveau coup d’état contre la souveraineté populaire, un nouveau bain de sang des républicains. Des ouvriers républicains aidés d’intellectuels comme Victor Hugo, érigent des barricades dont la dernière tombe trois jours plus tard.

Ce 5 décembre 1951, malgré la terreur que l’armée fait régner à Paris (fusillades systématiques contre les moindres rassemblements) le Var connaît un important soulèvement populaire pour défendre la République. Quels sont donc les animateurs d’un tel mouvement sur la ville de Hyères ?

Voyons quelques acteurs qui occupèrent le premier plan le 5 décembre 1851.

À Hyères, 300 personnes se mobilisèrent pour la République. Le charisme de certains militants, les journaux, les revues, les brochures, les almanachs, les sociétés démocratiques avaient activement participé à la propagation et à l’audience des idées de République, de Démocratie et de Socialisme.

D’autres vecteurs, insuffisamment explorés, sont à prendre en compte pour expliquer les motivations profondes des insurgés notamment le souvenir des soldats de l’an II, ceux qui s’étaient levés en masse, enflammées par les couplets de la "Marseillaise" ou du "Chant du Départ".

Parmi les hommes qui prennent la tête du mouvement, nous trouvons des fils d’officiers de Valmy, de Jemmapes et de Fleurus, des ex-militaires ou "vieux" soldats à la retraite. Tous ont été marqués par l’idéologie républicaine, née des guerres révolutionnaires et qui, le 5 décembre, choisirent de combattre pour la République et non pour le neveu du "petit tondu".

Si le rôle de cette idéologie, véhiculée par les anciens grognards et autres demi-soldes, a été souvent mis en avant pour expliquer la naissance, la cristallisation, la propagation et la perpétuation du mythe et du culte napoléoniens, on a peut-être moins dit son empreinte sur l’émergence, la glorification et l’enracinement du mythe de la République par une autre partie des anciens soldats de l’an II. Or à Hyères, c’est cet esprit là (pa seulement) que l’on trouve. Il inspire et anime Alexandre Berthier, Charles Dupont, Emmanuel Marius Gardanne, bien d’autres sans doute. Tous trois fils d’officiers de Valmy, de Jemmapes, de Fleurus.

Guerre, Révolution, République, source et inspiration de leur foi et de leur engagement étaient pour eux indissociablement mêlées. La révolution pour abattre le monde ancien et établir le nouvel ordr des choses, la guerre pour l’exporter et instituer dans les autres pays, dans les autres nations, de Républiques-sœurs. De cette "chimie de l’intellect" devaient naître le mythe napoléonien et le mythe républicain, ombre et lumière, l’un naissant de la perversion de l’autre. L’un pour l’Empire du monde, l’autre pour la République Universelle. Et ils furent nombreux, ces soldats révolutionnaires, porteurs de l’esprit de 92, à croire que la France, libérée du joug de la Monarchie, et forte de ses armées nouvelles, ces sans-grade, ces "va-nu-pieds superbes", porterait à tous les peuples de la Terre la République et ses valeurs de Liberté, Égalité, Fraternité.

Le premier est Alexandre Berthier (1813 - 1854). Patron du café d’Orient où se tenait "Le Cercle Populaire", il était le fils de Marc-Antoine Berthier, engagé volontaire à Valmy, lieutenant colonel, Chevalier de la légion d’Honneur, retiré à Hyères. Son ami Charles Dupont, dira de lui "(…) par sa propagande enfiévrée, il rendit de signalés services à la démocratie hyéroise". Il ajoutait "(…) Il avait le tort de croire que les classes laborieuses n’obtiendront pas le bien-être auquel ils ont légitimement droit d’aspirer, s’ils comptent sur la bourgeoisie et s’ils ne comptent pas sur eux-mêmes ". (Charles Dupont, Républicains et Monarchistes dans le Var en décembre 1851). On reconnaîtra là les idées de Flora Tristan, d’E.Cabet et des Icariens. D’ailleurs n’avait-il pas donné le nom de "Cercle Populaire" à la chambrée républicaine qu’il avait créée dans son café ! On sait l’importance qu’avaient ces dénominations et combien elles nous renseignent sur les orientations politiques des cercles démocratiques. Rappelons que "Le Populaire" était le titre du journal fondé par E.Cabet.

Le deuxième, c’est Emmanuel Marius Gardanne (1809 - 1868). Né à Solliès-Pont, fils lui aussi d’un capitaine des armées de la République et de l’Empire en retraite, engagé volontaire en 1792 et soldat de Valmy.

Employé d’abord aux Ponts et Chaussées de Hyères, il s’engage dans l’armée et on le retrouve sous-officier au bureau de la Marine de l’Arsenal de Toulon. Il se signale à ses camarades et aux autorités militaires par "ses idées socialistes très avances" et devient un "propagandiste exalté". Il est sanctionné à plusieurs reprises pour sa participation aux grèves et manifestations des ouvriers de l’Arsenal.

Dans les journées de Mai 1848, Toulon connaît une vive effervescence. En même temps que des augmentations de salaire, les ouvriers réclament le droit d’entrer dans la garde nationale dont on sait le rôle déterminant lors des journée parisiennes e février 1848. E.M.Gardanne est de ceux-là.

Quelque temps après, pendant les journées de juin, les réactionnaires toulonnais révoquent le maire socialiste F.Suchet élu et mettent à sa place A.Arène. Des manifestations se portent sur l’hôtel de ville puis se rassemblent rue La Fayette devant le domicile d’A.Arène pour crier leur indignation devant ce coup d’État local. E.M.Gardanne est de ceux qui escaladent son balcon pour exiger son retrait. Quand la réaction à nouveau triomphe, il est muté, frappé de condamnations à la prison, à des travaux d’utilité publique, renvoyé enfin de l’armée.

Il sera à la tête des insurgés hyérois le 5 décembre. La Commission Mixte se souvient très bien de lui et de son "lourd passé" et le condamna à dix ans de transportation à Cayenne. On sait que cette mesure frappait les multirécidivistes. Il fut l’un des cinq Varois condamnés à cette peine, ce qui, pour lui du moins, infirme ce qu’écrivit Victor Fournier dans Le Coup d’État de 1851 dans le Var où, répondant à ceux qui prétendaient que parmi les insurgés il y avait de nombreux droits communs, il déclare ; "il n’y avait parmi les insurgés que cinq repris de justice qui furent transportés à Cayenne". E.M.Gardanne n’était pas un condamné de droit commun. Il vit son amnistie refusée, repoussée, retardée, renvoyée, acceptés enfin avec interdiction de rentrer chez lui ayant "(…) lors d’une manifestation à New York en 1855 déclaré publiquement de vouloir attenter aux jours de l’Empereur si l’occasion se présentait pour lui de rentrer en France". (lettre du Ministre de l’Intérieur au Préfet du Var A.D.IV M 32).

Ce "fou dangereux", cet "esprit exalté" sera tenu sous surveillance jusqu’à sa mort à Hyères le 19 juin 1868, "sa conversion n’étant pas entière".

Enfin, parmi les trente chambrées de Hyères (qui englobait à cette époque Carqueiranne, La Crau, La Londe) l’une s’appelait "Société des Vieux Soldats", et l’un de ses adhérents, Joseph laugier, fut condamné par la Commission Mixte. Enfin, un autre insurgé, grand ami d’A.Berthier, Joseph Bernard, était surnommé "Vieille Garde".

Le rôle et l’influence des ex-militaires ou descendants des "Soldats de l’An II" dans la propagation des idées et la défense de la République sont à Hyères bien marqués.

Et puis il y a Charles Dupont (1816 - 1896). Lui aussi fils d’un capitaine des armées de la Révolution et de l’Empire. Son goût pour la littérature et son amour de la langue provençale le pousseront à prendre la plume et son bilinguisme lui permettra d’écrire invariablement dans les deux langues. Deux anecdotes qu’il nous rapporte dans ses écrits et l’extrait d’un court poème témoigneront de l’une et de l’autre empreinte sur sa formation et son inspiration.

Ancien secrétaire de l’État Civil à la Mairie d’Hyères, licencié pour ses activités politiques, Charles Dupont devient journaliste et succède à L.Jourdan au Démocrate du Var. Il écrit en provençal, sous le pseudonyme de Cascayoun, des "Cascayounados" comme il les appelle, saynètes, récits, poèmes, où il essaie de gagner d’une façon ironique, malicieuse et plaisante le peuple paysan de Provence à la Démocratie. Ses écrits connurent un grand succès. Bien des consciences varoises traditionnellement monarchistes comme on sait, basculèrent du côté de la République. Jusqu’alors en effet, la langue provençale avait surtout servi aux seigneurs et maîtres à conserver le bon peuple sous leur coupe. "Il est si brave notre bon maître et si simple avec ça, il parle comme nous". Avec Cascayoun, c’est la République qui parle provençal. De l’aveu même de l’auteur, il fut le premier étonné du succès de ces "piécettes" et les habitants de Collobrières qui l’avaient invité pour la fête de Saint Guillaume, saint patron de la ville, lui réservèrent un accueil triomphant : "(…) Coups de fusils, pétards, pluie de fleurs de genêts, tapis, chapeaux. Qui me souriait, qui me saluait, qui m’embrassait (…). On en oubliait le Saint Patron. Saint Guillaume ne pouvait plus sortir de l’église pour la procession, faute de pénitents pour le porter (…). Peu s’en fallut qu’ils ne me portent comme le Saint en procession !" (Petites œuvres françaises et provençales).

Dans "Histoire d’un enfant du peuple, Jacques Imbert", il nous fait part d’une autre anecdote tout aussi significative quant à l’influence paternelle.

"J’avais treize ans. Mon père, ancien officier de la République et de l’Empire, me prit par la main et me conduisit à l’Hôtel de Ville de Marseille où les trois couleurs venaient d’être arborées (pour fêter la Révolution de 1830). - Tiens, me dit-il en pleurant de joie, voilà le drapeau de Jemmapes et d’Austerlitz. Je fus saisi moi-même d’une vive émotion, et je suis encore attendri par ce souvenir" (1886).

Enfin dans un poème dédié à son fils Nicolas, il écrit :

Fils d’un soldat de Fleurus et d’Arcole

Je fus nourri de fiévreuses ardeurs.

La République était la grande idole

De ces héros, effroi des oppresseurs !

Elle tomba, les bras chargés de chaînes ;

Mais il revient, son règne glorieux !

Ce souvenir embrase encore mes veines"

Pour conclure, je mentionnerai cette accusation du juge de la Commission Mixte contre le cordonnier hyérois Ferdinand Allouch insurgé, qui le condamnait à l’internement : "On a trouvé chez lui des images et des gravures révolutionnaires".

Pour une grande partie des familles hyéroises, les images de Valmy, Jemmapes, Fleurus, ce triptyque de la République, remplacèrent celles de la Sainte Famille.

Je ne peux terminer cet article sans citer le nom d’Alexandre Besson, perruquier. Huit jours après la fin des événements, alors que l’ordre règne, sur dénonciation, un détachement des marins de l’Uranie, ancré en rade des Salins, allait pour l’arrêter dans sa planque de la Tour de Jaï. Surpris dans sa cachette, sans armes, il fut abattu sans sommation de cinq balles en pleine poitrine. "Le malheureux est tombé raide mort, victime des funestes doctrines anarchistes dont il était un des plus fervents adeptes" (Rapport d’A.Barnéoud, adjoint au Maire de Hyères A.de David-Beauregard, commandant le détachement - Archives Municipales).


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