Leçon de périple : Saint-Malo, Nice, Toulon

dimanche 2 février 2014.
 

Un périple comme le mien entre Saint-Malo, Nice, et Toulon est un labour. Les idées deviennent des forces matérielles lorsque les personnes s’en emparent. Et c’est ce que produisent toujours comme premier effet les démonstrations de force du genre de celles que nous venons de donner. Dans chaque cas, nous avons été nombreux. 500 à Saint-Malo, plus de 700 Nice. Puis 300 toute la journée, à Toulon, pour ces premières rencontres pour l’économie de la mer organisée par le Parti de Gauche et des députés GUE-NGL, dans le cadre des assises permanentes de l’écosocialisme. Les nôtres ont fourni un effort en conséquence. De tels rassemblements sont impossibles sans une organisation humaine active et très hautement solidaire. De mon équipe parisienne aux organisations sur le terrain, un déplacement de cette sorte est un branlebas de combat de grande ampleur.

On m’a dit qu’à Saint-Malo, il n’y a pas de tradition des meetings politiques. Le nôtre a donc fait exception. Il a d’ailleurs été remarqué du fait de l’affluence de ceux qui ont participé. Il y a eu autour de ce meeting toute une agitation. La première est venue de notre confrontation avec le maire de droite qui nous a refusé toutes les salles municipales. Il a donc fallu payer, cher, pour pouvoir se retrouver. Alors, avant la tenue du meeting mes camarades sont allés faire un gentil rassemblement devant la mairie. Symboliquement ils ont planté un petit arbre de la liberté, aussi petit que les droits dont nous avons pu bénéficier. Une autre agitation bien plus hilarante a également eu lieu contre la tenue de notre meeting. Trop drôle ! Des "bonnets rouges", côte à côte avec des identitaires d’extrême droite, avaient annoncé qu’ils seraient entre deux et trois cent à venir manifester contre ma présence. Ils étaient quarante-deux. En dépit des menaces de mort lancée contre moi sur les réseaux sociaux, ces quarante-deux ont été bien sages. Après s’être rangés devant la porte d’entrée, ils ont conclus le rassemblement par une minute de silence. Bravo ! Oui bravo si l’on tient compte du niveau de violences verbales et physiques de la manifestation de ce dimanche à Paris. J’avais l’intention d’aller à leur rencontre. Mes camarades me l’ont formellement interdit compte tenu de la violence de ce qui se disait à mon sujet dans les réseaux sociaux. J’ai d’ailleurs porté plainte contre le microcéphale, déguisé en policier, qui m’a menacé de mort.

L’important ici c’est la coalition que mène Alain Guillard : PG, PCF et NPA sont unis sur une même liste aux côtés d’associatifs et de syndicalistes. Notre tête de liste est un homme très compétent, rompu aux dossiers locaux. C’est surtout un bon rassembleur et meneur d’équipe. Cette sorte d’homme ou de femme joue un rôle clé pour ce qui nous reste à faire à présent. C’est-à-dire entraîner jour après jour dans les activités répétitives d’une campagne de porte-à-porte et de boîtage tous nos amis, si divers et souvent si peu préparés à ces exercices. Car telles sont nos campagnes, nécessairement. Le contact direct permet de compenser l’écrasant écart d’accès à la notoriété que le système médiatique organise dans chaque commune. Quoi qu’il en soit, le résultat est positif. Les personnes contactées changent autant à notre contact que nous même au leur. D’une façon ou d’une autre, elles reprennent pied dans la discussion politique. Ce que nous mettons à jour dans cette sorte de rencontre, c’est l’état d’abandon et de décrochage de la population scotchée sur les tâches de survie. Le savez-vous : les gens remercient les camarades seulement parce qu’ils sont juste passés leur parler ! Mais de leur côté, combien des nôtres, dans ces porte-à-porte, élargissent leur compréhension de l’état réel du pays et des consciences, loin des formules toute faites et parfois rabâchées qui répètent les lieux communs distillés par la sphère médiatique ? Sans parler de l’expérience humaine du contact aux autres qui est un des fondamentaux de l’action de notre gauche.

A Nice, j’ai bien impacté. D’abord avec deux pages d’interview dans « Nice Matin ». Le grand quotidien régional, au contraire d’une Pravda sectaire du type de la quotidienne « Ouest France », me donne la parole une ou deux fois par an, dans des conditions très ouvertes. France 3 aussi m’a accueilli sur son plateau de l’émission « la voie est libre », navire amiral de toute l’info régionale. De leur côté, les nôtres avaient prévu notre réunion dans un théâtre au cœur d’un quartier populaire. J’ai été très ému de l’accueil qui m’a été réservé : chaleureux et disponible. Nous étions si nombreux ! Le théâtre était plein et on se serrait aussi dans les coursives et les escaliers, je crois bien. A Nice, notre tête de liste est Robert Injey, l’un des onze principaux dirigeants du PCF. On l’appelle « Bobinjey », en un mot, un souffle. La familiarité du diminutif informe. Bob : un homme d’un abord aimable et plutôt souriant. Avec son numéro deux de liste, ma camarade Roselyne Grac, il y a là un tandem rompu à l’exercice de patience infinie qu’est le militantisme de gauche à Nice…. Entre droite extrême, extrême droite, et un PS décomposé depuis des années en luttes tribales sans principe, il faut bien du coffre juste pour maintenir la dignité intellectuelle du débat. A Nice, nous représentons les êtres humains équipés d’un cerveau en état d’intérêt pour les autres êtres humains. Nos concurrents et adversaires ne s’intéressent qu’à eux-mêmes.

Bob Injey fait partie de cette majorité de dirigeants communistes engagés sur des listes autonomes dès le premier tour. Sa démonstration à la tribune liait étroitement les considérations de politique globale avec les réalités les plus locales. C’est comme ça qu’il faut travailler : l’élection municipale doit être un moment d’éducation populaire ! Le concret immédiat et l’abstraction qui explique les faits doivent sans cesse être mis en scène pour que l’un décrypte l’autre ! Nos campagnes sont politiques à ce prix. Il faut faire réfléchir, aider à réfléchir. De cette façon, chaque rencontre électorale prépare la suivante et contribue à élever le niveau de compréhension des gens. A bas les discours d’intimidation des participants ou l’on ne comprend rien à ce que dit l’orateur ! A bas les litanies de lieux communs et de congratulations entre notables comme les pratiquent les solfériniens et les belles personnes de la droite en goguette électorale ! En tous cas, nous tous à la tribune, ce soir-là, avons rivalisé de pédagogie.

Et c’est bien sur ce terrain que Robert Injey fut le plus efficace. Il était implacable quand il montrait comment le kilomètre de tram niçois était le plus cher du monde en comparant les coûts étudiés dans les autres pays et d’autres conditions géographiques parfois extrêmes ! En mettant en face les réalisations sociales possibles avec la même somme, on prenait la mesure de l’incroyable gâchis que sont les politiques où l’on oublie la règle de l’humain d’abord. Le plus étonnant pour moi fut d’apprendre que les grands esprits de la droite locale ont réussi à construire 450 mètres de tram dans la période où, partout ailleurs, il s’en construisait des kilomètres dans le même délai. Et le plus répugnant fut d’apprendre que la prolongation de ligne prévue tourne le dos aux quartiers populaires pour éviter que les gens qui s’y trouvent puissent venir en centre-ville. Cette municipale est un révélateur de tant de turpitudes ! Mais combien, voyant de loin, imaginent les Alpes-Maritimes sous le prisme de la Croisette et des possesseurs de yachts ? Peut-être vous souvenez vous de ce que j’en ai écrit après mon passage au dernier festival de Cannes ? Ici la misère et la galère sont le fond dominant du décor. 75 % de la population est en situation de demander un logement social. A peine 12% y accède ! La victoire des dominants n’est pas seulement d’empêcher l’accès des quartiers populaires au centre de leur ville. C’est de les avoir déjà fait disparaître du tableau. Et d’avoir empoisonné les esprits au point qu’oubliant leur situation réelle, bon nombre ont déjà accepté de penser avec les mots et les catégories ethnicistes que les puissants leur ont passé comme une laisse sur l’esprit.

A Toulon, notre réunion tenue toute la journée, c’était la grande affaire du Parti de gauche. Nous y avons tenu nos premières Assises sur l’économie de la mer. La méthode de travail consiste à demander à des personnalités hautement qualifiées sur le sujet de venir éclairer notre réflexion et d’assurer notre formation dans leur domaine de compétence. Autrement dit, nous ne nous occupons pas de leur engagement politique, si ces personnes en ont un. Elles ne nous engagent pas davantage que nous ne les engageons à quoi que ce soit du fait de nous fréquenter. La méthode rejoint le fond. Certes, « l’économie de la mer » comme nous la dessinons est un projet écosocialiste. Mais le moment venu, il faudra la mettre en œuvre avec tout le monde, quelles que soient les opinions ou les positions sociales. Le plan « d’entrée en mer » devra être une grande cause de tout le pays. Pour autant, la tribune de notre réunion a souvent été politisée : dans ces assises, ouvertes par Corinne Morel-Darleux, plusieurs des intervenants du PG étaient des professionnels du domaine, comme Eric Coquerel ou Nicolas Mayer pour les plus connus. L’après-midi était aussi très typée par la présence d’intervenant du monde syndical CGT et SUD.

Le plan de la journée était en effet partagé en deux temps. Le matin un tour d’observation général sur la mer, son état actuel, son potentiel énergétique, biologique et physique. L’après-midi tournait sur les questions sociales actuelles du secteur, dans les ports, la navigation, les douanes. A chaque fois, il s’agissait non seulement de faire la description de la situation actuelle mais de se projeter dans les objectifs de développement que nous nous donnons. Bref, cela signifie que nous sollicitons aussi leur connaissance de l’outil de travail et de leur domaine de qualification professionnelle. Comme je l’ai déjà montré à de nombreuses reprises, cette approche est toujours très stimulante pour tous ceux qui s’impliquent dans l’échange. Surtout, elle modifie la façon de faire de la politique avec les représentants des mouvements sociaux et du syndicalisme. Il ne s’agit pas seulement de faire l’état des convergences de luttes ou de l’analyse politique. Il s’agit pour chacun de confronter les projets avec leur faisabilité humaine et technique. J’estime que la radicalité concrète, c’est aussi cette forme de réalisme. Il est rare qu’on soit déçu. J’ai plutôt été conforté et même emballé quand les cheminots de Toulouse ont évalué la durée qu’il fallait pour mettre « tous les camions sur des trains » quand je le leur ai demandé dans le cours de la campagne européenne de 2009. De la même manière, que les gens du port, tous métiers confondus, aient une idée claire de la façon d’organiser le transport multimodal des marchandises de la Méditerranée au Rhin, et donc vers l’Europe du Nord, sans faire le tour par mer de la péninsule européenne et par le rail maritime dans la Manche, est une bonne nouvelle. Que les nouvelles missions de la douane pour combler ses failles dans le contexte de l’explosion des transports par mer soit bien maîtrisée par les douaniers est également excellent pour la suite de ce que nous avons à faire. Et ainsi de suite. Pouvons-nous nous préparer à gouverner sur nos objectifs sans savoir tout cela ?


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