Chevaliers du poignard et générosité des révolutionnaires (28 février 1791)

vendredi 3 mars 2017.
 

A) Projet de fuite du roi et montée des tensions durant l’hiver 1790 1791

Durant l’année 1790, le projet d’organiser la fuite du roi se précise. « Sortir de sa prison des Tuileries et se retirer dans une place frontière dépendant du commandement de M. de Bouillé". Là, le Roi réunirait des troupes « ainsi que ceux de ses sujets qui lui étaient restés fidèles et chercherait à ramener le reste de son peuple égaré par des factieux » (André Castelot).

François Claude Amour du Chariol, marquis de Bouillé, commande alors la plus grosse armée du pays (général en chef de l’armée de Meuse, Sarre-et-Moselle) avec de nombreuses places fortes. Opposé à la Révolution et aux processus démocratiques qu’elle engendre, il réprime dans le sang le mouvement déclenché dans la garnison de Nancy pour toucher la solde ((33 condamnations à mort, 41 aux galères).

L’évêque de Pamiers et ce marquis de Bouillé engagent la préparation concrète de la "fuite du roi" à partir de septembre 1790, avec l’accord du roi. Une voiture spéciale est commandée à un carrossier en décembre.

Ce projet du roi de rejoindre l’armée pour ensuite écraser le mouvement engagé depuis 1789 est rapidement connu ou soupçonné par les Révolutionnaires en cet hiver 1790 1791 mais, évidemment, sans qu’ils en connaissent les conditions pratiques et la date.

La crainte d’un complot aristocratique contre la Révolution est avivée par :

- Le rassemblement de troupes nombreuses (essentiellement autrichiennes) sur le Rhin

- L’émigration des nobles qui se poursuit depuis l’été 1789. Les députés de la Constituante s’en alarment sérieusement lorsque les tantes de Louis XVI (Madame Adélaïde et madame Victoire, filles de Louis XV) tentent de fuir en force le 19 février 1791. Arrêtées à Moret sur Loing, leur escorte armée a forcé le passage. Leur détachement se voit stoppé de façon plus nette à Arnay le Duc, noeud de communication en Bourgogne. Elles en appellent à Louis XVI qui écrit aux députés pour qu’elles puissent continuer leur voyage. L’aile modérée et majoritaire de l’Assemblée donne son accord mais les clubs et la presse révolutionnaires mobilisent puissamment contre les complots aristocrates.

B) La journée du 28 février 1791

Le 28 février, les autorités nationales accordent à Mesdames, tantes du Roi, l’autorisation de poursuivre leur trajet vers l’Italie. Cependant, leur départ pour l’étranger a relancé à Paris les tensions entre royalistes et patriotes. La pression du milieu populaire parisien est telle que la Constituante discute le jour même d’un décret interdisant l’émigration. La droite de l’Assemblée mène durement bataille contre avec l’appoint de Mirabeau.

Comme souvent lors des Grandes Journées de la Révolution française, c’est le quartier Saint Antoine qui constitue l’avant garde de la mobilisation populaire. Seul problème : une masse rassemblée sur des rumeurs de complot aristocratique peut se laisser influencer par une nouvelle rumeur. Ainsi, en ce 28 février 1791, le bruit court que le Roi s’apprête à rejoindre le château de Vincennes pour, de là, fuir vers la frontière. Il s’agit d’une diversion organisée par les royalistes d’après Michelet et d’autres historiens.

Une foule nombreuse part donc du secteur de l’ancienne Bastille et marche vers Vincennes où elle occupe le fameux donjon. La Garde nationale sous les ordres directs de La Fayette la rattrape et "rétablit l’ordre".

Pendant ce temps, 300 à 400 nobles, essentiellement armés de pistolets, d’épées, de poignards... pénètre dans le château des Tuileries où loge le Roi. Ils amassent et cachent un armement important à l’intérieur. Leur entrée aux Tuileries est-elle préméditée ? Il semble que oui au vu du déroulement de la journée. Quel est exactement leur projet ? Y a-t-il eu un projet de fuite vers Rouen par la Seine ? Veulent-ils seulement protéger Louis XVI de l’émeute en cours ? Les réponses varient suivant les historiens. Pour Michelet, il s’agit effectivement d’une Conspiration des Chevaliers du poignard.

La Garde nationale, toujours commandée par La Fayette, revient rapidement de Vincennes suivie par une partie importante des émeutiers.

Considérant que les gentilhommes qui l’ont rejoint n’ont aucune chance de résister à la Garde nationale, Louis XVI leur demande de déposer leurs armes. Il craint surtout des tensions qui pourraient faire échouer son projet de fuite ultérieure.

21 juin 1791 La fuite de Louis XVI s’arrête à Varennes

C) Générosité des révolutionnaires et détermination des réactionnaires

Ce 28 février 1791, la Révolution (Constituante, Commune de Paris, clubs, peuple mobilisé de Paris...) pouvait emprisonner et engager une procédure contre ces "chevaliers du poignard", rassemblement des royalistes intransigeants sur la région parisienne. En ne le faisant pas, elle les laisse libres de combattre farouchement le processus démocratique et social en cours.

Nous retrouverons effectivement plusieurs de ces royalistes forcenés dans des assassinats (Lepeletier le 20 janvier 1793) et dans des mobilisations séditieuses.

Cette générosité des révolutionnaires français le 28 février 1791 aux Tuileries rappelle celle des révolutionnaires russes fin octobre début novembre 1917 à Moscou. Une masse considérable d’ouvriers et de soldats insurgés (au moins 50000) marche sur le Kremlin et le prend. Les Blancs (tsaristes) déclenchent une contre-offensive bien mieux organisée, comprenant en particulier les élèves officiers, qui reprend le Kremlin et fusille des centaines d’ouvriers à la mitrailleuse après le combat. Dans le même temps, une cour martiale blanche fusille les gardes rouges à l’école militaire Alexandre.

Un nouvel assaut des Rouges, dirigé par Boukharine, leur permet d’emporter à nouveau le Kremlin. Il est accordé aux Blancs la « liberté et l’inviolabilité de tous », ce qui va leur permettre de poursuivre l’extermination des révolutionnaires durant plusieurs années au sein des armées réactionnaires.

Jacques Serieys


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