Génocide des cathares et crimes contre l’humanité perpétrés dans le Languedoc au 13ème siècle ? Pourquoi ? Qui en porte la responsabilité ? Quelques pistes

samedi 14 janvier 2017.
 

1) La croisade organisée par le pape Innocent III sur les terres languedociennes au début du 13ème siècle a prémédité, mis en pratique, de façon planifiée, de façon systématique, sur un critère idéologique et religieux, l’extermination de la totalité des cathares en tant que groupe humain : cela s’appelle évidemment un génocide parfait. Plusieurs historiens ont avancé un nombre de victimes de l’ordre d’un million, d’autres l’évaluent plutôt à une centaine de milliers. Il s’agit bien d’un crime de masse. La phrase "Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens", prononcée par le légat du pape correspond à la mentalité générale des croisés et symbolise une volonté génocidaire. Le quatrième concile œcuménique du Latran en 1215 a confirmé très officiellement cette logique génocidaire, particulièrement en établissant des tribunaux et l’essentiel de la procédure pour juger les hérétiques, embryon de la future inquisition.

Je suis très sensible à cette question parce que mon village aveyronnais fut cathare à l’époque et fit partie des bourgs où la répression fut la plus systématique et la plus longue. Le château du 12ème dresse toujours ses deux tours et j’aime dormir, par héritage et par défi, dans une porte fortifiée de l’époque

2) Pourquoi l’Eglise a-t-elle organisé ce génocide ?

* L’extermination des apostats et hérétiques faisait indiscutablement partie de l’héritage canonique transmis par les Pères de l’Eglise. Le pape pouvait se référer par exemple à l’attitude de Saint Augustin, à ses textes vis à vis des donatistes d’Afrique du Nord aux 4ème et 5ème siècles. Sur ce point, je n’incrimine pas plus le christianisme que l’Islam ou la religion juive ; les trois se fondent pour partie sur un terreau idéologique monothéiste qui laissera toujours place à des objectifs théocratiques et totalitaires.

* L’Eglise s’était développée sur la fin de l’Empire romain dans un contexte d’affaiblissement des notions de droit dont elle avait profité pour imposer son monopole idéologique, monopole qu’elle tenait à sauvegarder coûte que coûte.

* L’hérésie cathare se développait assez rapidement sur la fin du 12ème siècle, début du 13ème, en particulier dans le Midi occitan languedocien. La prédication comme les bûchers de petits groupes avaient montré leurs limites. Or, l’Eglise produit à ce moment-là un grand nombre d’articles en droit canonique dont le fondement est raciste et totalitaire ; l’Eglise cherche à protéger la pureté raciale et religieuse de sa communauté. L’exemple le plus connu est cette décision du douzième concile oecuménique " Des Chrétiens ont des rapports sexuels avec des femmes juives ou sarrasines. De façon que le crime d’un tel mélange maudit ne puisse plus avoir d’excuse dans le futur, nous décidons que les Juifs et les Sarrasins des deux sexes, dans toutes les terres chrétiennes, se distinguent eux-mêmes publiquement des autres peuples par leurs habits". Les cathares ne bénéficieront pas d’un traitement seulement symbolique puisqu’ils seront exterminés de façon planifiée, jusqu’au dernier.

* Aucune religion organisée ne survit indépendamment de ses moyens économiques. Or, dans le Languedoc, les intérêts économiques et le rôle politique de l’Eglise étaient, me semble-t-il, plus inquiétés qu’ailleurs en raison d’une part de Communes urbaines à la démocratie assez avancée, d’autre part d’une résistance de petits féodaux à l’ambition de terres, d’argent et de pouvoir du clergé. Surtout, une partie de ces petits féodaux trouvaient dans le catharisme une justification idéologique et un allié face à l’Eglise ; cette confluence menaçait évidemment la place dominante du clergé au sein du mode de production féodal.

3) L’Eglise ne s’est pas limitée au génocide des cathares. Elle a organisé l’écrasement des terres du Languedoc. Elle a fourni les forces nécessaires pour en assurer la conquête. Pourquoi ?

C’est elle qui a prêché sans cesse, organisé sans cesse une rotation de renforts venus d’une bonne partie de l’Europe occidentale pour prendre Béziers, puis Carcassonne puis Lavaur, puis Toulouse... Ce faisant, elle a laissé, de fait, la croisade évoluer en une guerre de conquête et de sociocide (anéantissement d’une société).

De nombreux prélats ont joué un rôle important, y compris dans la constitution et la direction de troupes. Il fallait pour cela des raisons profondes.

1) Il est probable qu’Innocent III a cru possible au début du XIIIème siècle de se tailler un vaste territoire vassal du Saint Siège dans le Languedoc.

2) La fonction sociale, l’idéologie et les intérêts de l’Eglise du Moyen Age sont inextricablement liés à la hiérarchie féodale. Or, le processus d’émancipation collective en cours dans de nombreuses villes du Languedoc menace le clergé plus qu’ailleurs. Dans ces communes assez laïcisées, face à des parfaits cathares qui ne cherchent pas à diriger ou contrôler la société mais seulement à lui apporter l’Evangile, le clergé est objectivement menacé. Aussi, la papauté a déjà organisé une croisade contre la commune de Montpellier au XIIème en l’absence de tout hérétique. Lorsque les croisés papaux arrivent devant Béziers en 1209, cette ville leur fait savoir qu’elle n’acceptera aucun accord qui "puisse entraîner un changement quelconque dans le gouvernement de leur ville". Lorsque ces mêmes croisés papaux approchent de Toulouse en 1211, cette commune en plein développement économique craint surtout une main mise féodale et choisit de se défendre les armes à la main.

La puissance sociale et politique de l’Eglise connaît au début du XIIIème siècle son zénith. La papauté essaie d’imposer une forme de théocratie européenne. Les rois d’Aragon, de Bulgarie, du Portugal puis d’Angleterre se reconnaissent vassaux du pape. Innocent III se comporte en arbitre de toute la féodalité. Il mène en même temps une lutte déterminée contre les processus d’émancipation démocratique dans les villes. Or, l’existence en Languedoc, à la fois d’une contestation idéologique forte et de traditions urbaines assez démocratiques, menaçait cette puissance et cet objectif théocratiques.

Face à des parfaits cathares essayant de pratiquer une Evangile de respect d’autrui, de respect de la vie, de solidarité, d’enseignement... le clergé romain n’avait aucune chance, à long terme, de l’emporter sans faire brûler ses opposants et sans briser le contexte social de moins en moins féodal dans lequel cette hérésie s’était développée.

4) Une fois la croisade lancée, l’Eglise a couvert les agissements de groupes ayant des intérêts privés dans l’écrasement de toute la civilisation occitane.

Quels groupes ?

* d’une part une fraction du clergé ( le légat du pape Arnaud-Amaury, des prédicateurs comme Foulques, Thédise, Saint Dominique...) qui voulait aller jusqu’au bout dans l’extermination des cathares et l’anéantissement de la civilisation occitane.

Des appréciations conjoncturelles différentes sont apparues à certains moments entre tel ou tel prélat et même entre le pape et ses légats au sein de la croisade. Cependant, ces derniers ont toujours fait prévaloir, en fin de compte, leur volonté jusqu’au-boutiste.

Toute religion produit un pourcentage élevé de fous furieux prêts à tout pour imposer leur croyance ; ce pourcentage est d’autant plus fort parmi les professionnels de la religion concernée, parmi les personnes dont la survie économique et le statut social dépend fortement du rôle de la religion, surtout à l’époque de la féodalité européenne, mode de production dans lequel l’Eglise romaine disposait d’un monopole idéologique.

* d’autre part des féodaux comme Simon de Montfort qui construisent leur carrière et celle de leurs enfants en dépossédant des féodaux occitans pourtant inattaquables quant à leur foi chrétienne romaine.

* enfin de nombreux aventuriers mercenaires alléchés par les combats, le butin et les tueries

5) On ne peut évidemment exclure les rois de France de cette responsabilité

Au début de la croisade, ils ont seulement donné la permission à leurs vassaux d’y participer mais peu à peu, ils vont y jouer un rôle plus important jusqu’au moment où ils vont en devenir les principaux bénéficiaires.

Jacques Serieys

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