16 mars 1244 Le bûcher de Montségur, symbole du génocide cathare

mercredi 8 novembre 2017.
 

Après 35 ans de guerre et de génocide, après 10 mois de siège, deux cents vingt-cinq cathares sont brûlés au pied de Montségur en ce 16 mars 1244. La civilisation occitane, la plus avancée de son temps, part ainsi en fumée. Reste la gloire des vaincus, bons et pacifistes, aspirant à une société meilleure.

A) 35 ans de guerre et de génocide

Le catharisme des "bons chrétiens" (ainsi s’appelaient-ils entre eux) se fondait sur un constat simple : si Dieu est infiniment bon, pourquoi la vie sur terre est-elle aussi infestée par le Mal ? Comment peuvent agir les humains pour combattre ce mal et approcher le règne du Bien ? Le statut avancé des femmes comme l’éducation et la santé dans les zones cathares s’expliquent au moins pour partie par cette quête de justice et d’humanité.

Qui donc a levé des armées d’assassins et de voleurs par toute l’Europe depuis 35 ans pour tuer jusqu’au dernier de tels chrétiens ?

- surtout la papauté qui se considère protectrice de l’idéologie féodale dominante et tient à son monopole de la pensée

- mais aussi le roi de France qui va profiter de l’occasion pour annexer le Midi occitan à son domaine. De plus, Louis IX, également appelé Saint Louis, se considère comme une épée de l’Eglise.

Après 35 ans de guerre et de génocide, l’ordre féodal du pape et du royaume de France règne sur les communes démocratiques du Languedoc, sur les ateliers vides des parfaites, sur les campagnes ravagées :

Eté 1209 Cathares et civilisation occitane sont assassinés par les croisés SS assoiffés de sang assemblés par le pape

22 juillet 1209 Massacre de Béziers par la Croisade catholique : "Tuez-les tous ! Dieu reconnaîtra les siens"

15 août 1209 : Carcassonne est prise par les croisés du pape et ses habitants chassés "nus" de la ville

22 novembre 1210 : Termes (Aude) se rend aux croisés catholiques, acteurs d’une politique de terreur digne du nazisme

3 mai 1211 : Les croisés du pape prennent Lavaur, égorgent, lapident et brûlent hommes et femmes

27 juin 1211 En assiégeant Toulouse, la croisade contre les Albigeois connaît un échec important

Génocide des cathares et crimes contre l’humanité perpétrés dans le Languedoc au 13ème siècle ? Pourquoi ? Qui en porte la responsabilité ? Quelques pistes

12 septembre 1213 MURET. La grande civilisation occitane est défaite

Engels et la nation occitane du Moyen Age

B) Montségur : dernier bastion

Pourquoi quelques centaines de cathares se rassemblent-ils vers 1232 sur ce piton rocheux et hostile, à 1207 mètres d’altitude ?

- Parce qu’un castrum y a été rénové et équipé depuis les menaces terribles du pape Innocent III (1203- 1204)

- Parce que des populations s’y sont réfugiées fuyant les actes de génocide des croisés papaux (bourgs du pays d’Olmes, de Mirepoix, de Fanjeaux...)

- Parce que le Midi occitan vient de connaître une terrible défaite face aux armées du roi de France, relayée par la répression religieuse qui va prendre le nom d’Inquisition.

Comment vivent-ils au sommet de ce éperon inhospitalier ?

- Nobles et chevaliers logent dans le château lui-même, particulièrement dans le donjon. La plupart sont apparentés et combattent déjà depuis longtemps face aux croisés SS et à l’armée royale française. Ils ont été dépossédés de leurs biens par des vassaux du roi de France.

- De trois cents à cinq cents personnes demeurent dans les cabanes du village situé autour du château

- Evêques et parfaits se croisent dans la "maison des hérétiques". De ce repaire de Montségur devenu son siège central, l’Eglise cathare essaie de maintenir son réseau, autour en particulier des "évêques" Guilhabert de Castres et Bertrand Marty.

3) Des femmes comme symboles

Des personnalités attachantes ont à jamais laissé leur souvenir sur ce roc fameux. Tel est le cas par exemple d’ Esclarmonde de Foix, fille puis soeur du comte de Foix, mère de six enfants. Parfaite cathare très cultivée, elle avait mis en difficulté l’équipe de saint Dominique lors d’un débat à Pamiers. Frère Etienne de la Miséricorde l’avait alors ainsi apostrophée "Allez, madame, filer votre quenouille, il ne vous appartient pas de parler dans un débat de ce genre".

Le troubadour Guilhem de Montanhagol nous a laissé un poème sur cette dame dont nous pouvons extraire le dernier couplet (traduit en français) :

Dame Esclarmonde, votre nom signifie

Que vous donnez clarté au monde, en vérité,

Et que vous êtes pure, et ne fîtes rien contre le devoir :

Vous êtes bien telle qu’il convient à ce nom précieux.

D’autres parfaites ont rejoint Montségur, la clandestinité ayant nécessairement une fin (Arnaude de Lamothe se cacha dans les bois du lauragais durant 13 ans avant d’être arrêtée et exécutée). Parmi celles-ci, Michel Roquebert signale la supérieure Rixende de Telle, les fameuses Fournière de Péreille, Marquèsia Hunaud de Lanta, Navarre de Servian (soeur de Guiraude de Lavaur ignoblement tuée par les croisés), Guiraude de Caraman, Raimonde de Cuq, India et Bruna de Lahille, Raimonde de Rocqueville...

4) Défense de Montségur

Le prétexte de l’attaque est donné au pape et au roi par la mort de 11 inquisiteurs à Avignonet (près de Castelnaudary) réalisée des chevaliers occitans (qui ne refusent pas l’emploi des armes contrairement aux parfaits). Il suffit de savoir que l’organisateur de cette vengeance a vu sa femme et sa fille ignoblement torturées puis brûlées par l’Inquisition pour ne pas les plaindre.

Le siège commence au printemps 1243 (certainement mi-avril, au plus tard en mai). Vu l’énormité du massif surplombé par le château, l’armée royale française (environ 4000 soldats) positionne des postes de garde bien situés sans pouvoir rendre l’encerclement totalement hermétique.

Parmi les défenseurs de Montségur, signalons la présence de nombreux faïdits (chevaliers dépossédés de leurs biens par la croisade).

Parmi les paysans, voici le sergent Guillaume Garnier ; employé comme berger dans une ferme de la campagne toulousaine (près de Lanta), il s’engage dans la protection des cathares. Durant douze ans, de 1230 à 1242, il aide des parfaites à vivre dans la clandestinité en Lauragais tout en assurant un lien entre les groupes locaux de Résistants sans cesse pourchassés. Ayant vu arrêter peu à peu et mourir les parfaites ainsi que les croyants, il finit par prendre la direction de Montségur où il combat farouchement avant de monter sur le bûcher.

Dans son quatrième tome sur L’épopée cathare, Michel Roquebert donne une liste de 199 personnes identifiées parmi les assiégés : 49 parfaits et parfaites, 50 femmes et enfants, 97 combattants (dont 50 sergents et 20 chevaliers).

Durant plusieurs mois, les assiégeants ne lancent pas de véritable attaque pour prendre le château mais testent leurs ennemis, mènent des escarmouches qui entraînent des morts parmi les défenseurs peu nombreux.

5) La prise de Montségur et le pogrom final

Au Moyen Age, l’hiver est généralement marqué par une forme de trêve. Or, le chef de l’armée française lance, la nuit de Noël, un contingent de Gascons légèrement équipés qui escaladent un flanc de la montagne. Il s’agit de la pente la moins facile d’accès (classée aujourd’hui Hors catégorie pour les spécialistes d’escalade) et donc la moins surveillée. Arrivés à un replat fortifié par une barbacane, à 1500 mètres du château lui-même, ils massacrent les défenseurs à l’arme blanche. Des "machines du roi" (artillerie de l’époque) sont immédiatement installées foudroyant sans cesse chevaliers, sergents et civils cathares.

A partir de ce succès, l’énorme disproportion des forces en faveur de l’armée royale française doit amener inéluctablement sa victoire. Les boulets de pierre éventrent sans cesse les murs. Les traits d’arbalète et flèches atteignent sans cesse combattants et civils. L’armée royale lance sans cesse des groupes de combattants pour attaquer des personnes habitant le village ; des combats incessants se déroulent au pied des murailles ; ils sont repoussés au corps à corps par les défenseurs au prix de nombreux morts qui ne peuvent être remplacés. Le village de cabanes est abandonné pour se réfugier dans le seul château.

Les cathares essaient au moins de retarder leur défaite. Un ingénieur rouergat nommé Bertrand de la Vacalerie, spécialiste des machines de trait (peut-être envoyé en renfort par le comte de Toulouse), se hisse au sommet pour construire des engins à opposer "aux machines du roi".

Les vivres en viennent à manquer et les survivants partagent les fèves. La pluie de projectiles meurtriers tue ou blesse grièvement plusieurs sergents et chevaliers parmi les plus actifs.

N’ayant plus aucune chance de salut, après deux mois de résistance incroyablement courageuse mais vaine, les cathares ouvrent les négociations pour une reddition par l’intermédiaire du seigneur du lieu, Pierre Roger de Mirepoix. L’accord prévoit la liberté pour les catholiques et la possibilité pour les cathares de quitter librement Montségur s’ils se convertissent sincèrement au catholicisme romain.

Le 16 mars 1244, la citadelle se rend. D’après tous les témoignages recueillis (par l’inquisition et de la part d’inquisiteurs), il semble bien que les prélats catholiques présents (archevêque de Narbonne, évêque d’Albi, inquisiteurs) et représentants du roi de France brusquent le dénouement : aucune procédure individuelle, aucune demande individuelle d’abjuration, aucun jugement.

Michel Roquebert résume parfaitement cette fin de Montségur :

« Le bûcher du 16 mars 1244 ne relève pas d’une procédure... On avait prêché la croisade contre Montségur. On avait réveillé dans les masses aisées à manipuler la haine de l’autre et le goût morbide de la mort de l’autre dès lors qu’elle se fait horreur et spectacle. L’un au nom du roi qui sera Saint Louis, l’autre au nom de l’Eglise, Hugues des Arcis (sénéchal du roi) et Pierre Amiel (archevêque de Narbonne) se sont livrés en fait à une exécution massive qui tient plus du pogrom que du procès... Une fois l’enclos rempli de branchages et de bois, on y mit le feu. »

C’est alors que les cathares sont jetés (ou se jettent) au feu du haut d’échelles posées contre les palissades de l’enclos.

Entre 200 et 225 "hérétiques" périssent donc brûlés dans cet immense bûcher collectif. Pour leurs rites religieux, les cathares utilisaient le Nouveau Testament traduit en occitan ; ces ouvrages ont très probablement été réduits en cendres dans le même temps puisque ce type de traduction était interdit par les conciles catholiques.

Jacques Serieys


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