L’auto-organisation populaire en 1789

jeudi 4 août 2016.
 

1) Le débat "République et auto-organisation" dans la Gauche Socialiste en août 2002

Lors de la scission de la Gauche Socialiste à Nantes fin août 2002, la cohérence politique du groupe formé alors autour de Julien Dray a lourdement pesé. Je ne veux prendre ici en compte :

- ni leur stratégie interne au PS visant à former une aile gauche de la mouvance soutenant François Hollande

- ni plusieurs prises de position peu offensives vis à vis de Nicolas Sarkozy

- ni leur orientation en matière de "sécurité"

Lorsque le débat sur l’avenir de la Gauche Socialiste et des clubs Pour la République Sociale a éclaté, j’ai eu de petites discussions séparées avec d’une part Julien Dray, d’autre part Delphine Batho, enfin Laurence Rossignol. Tous trois insistaient sur le même point en se prononçant pour la première position :

- soit on est républicain et on respecte la loi dont les institutions, auquel cas on ne peut avoir pour stratégie l’auto organisation ouvrière ou populaire

- soit on n’est pas républicain parce que l’on porte une stratégie révolutionnaire de prise de pouvoir

Ayant eu deux discussions encore plus courtes avec deux autres membres de leur groupe, j’imagine qu’ils venaient de tenir une réunion ou un stage commun durant lequel ce point avait été traité.

2) 1789 Comment naît une auto-organisation populaire massive ?

L’auto-organisation ne doit pas être posée comme une théorie mais comme un fait historique simple :

Lorsque les politiques ne paraissent pas capables de répondre à l’intérêt minimum des populations, celles-ci s’auto-organisent d’une façon ou d’une autre en considérant que " Si les politiques ne sont pas capables de s’occuper de nous, nous allons nous en occuper nous mêmes". Il s’agit, en gros d’une application du principe "Place au peuple !"

C’est ce qui s’est passé de façon évidente durant la Révolution française :

- en milieu rural, la population s’est organisée dans le cadre des paroisses qui deviennent des communes.

- en milieu urbain, ce phénomène a trouvé les quartiers comme niveau d’organisation ; ces quartiers se sont ensuite coordonnés ; des liens divers se sont tissés avec les communes urbaines naissantes.

C’est ce qui s’est passé de façon évidente lors de la Commune de Paris

C’est également ce qui s’est produit lors de la Libération de la France en 1944

3) Le cas de Paris en juin début juillet 1789

Se méfiant du risque d’agitation populaire parisienne, c’est le pouvoir royal (sous Necker) qui met en place le 15 avril 1789 un mode d’élection spécial dans cette ville pour élire les députés aux Etats Généraux :

- découpage de la capitale en 60 districts correspondant aux paroisses

- élection à plusieurs degrés dans le cadre de ces districts pour en arriver à seulement 400 électeurs, tous fortunés qui doivent élire les 20 députés de la ville.

Cette procédure d’élection a évidemment subi des critiques, par exemple le pamphlet intitulé « Moyens que doivent employer les habitants de Paris pour obtenir de nommer eux mêmes leurs représentants aux prochains états généraux et n’en pas laisser la nomination aux officiers de l’Hôtel de Ville et à un petit nombre de notables.. »

Notons au passage que toute procédure électorale a pour objectif d’apporter des soutiens au pouvoir en place. Une autre procédure donnerait inévitablement d’autres résultats.

En 1789, les 400 grands électeurs sont donc réunis pour élire les députés ; ils s’en acquittent. Faisant partie des classes possédantes, ils sont inquiets de l’agitation qui règne dans beaucoup de quartiers ; aussi, ils maintiennent une représentation dans l’Hôtel de Ville même.

Constatant le risque de guerre civile entre d’une part les troupes massées par le roi sur paris, d’autre part la mobilisation populaire en cours, les 400 électeurs de la capitale se réunissent à nouveau le 25 juin et demandent l’éloignement des soldats.

Louis XVI choisit au contraire de diriger six nouveaux régiments vers la grande ville. Les Gardes Françaises, corps d’élite de l’armée, défilent dans les rues se dirigeant vers le centre. Dans un contexte de famine, des femmes réussissent à convaincre des militaires de fraterniser avec le peuple plutôt que tirer sur lui. Les "électeurs de l’Hôtel de Ville" interviennent sans cesse pour éteindre tout risque d’étincelle.

Les officiers ont du mal à protéger leurs troupes de ce rapport direct à la population. Plusieurs soldats des Gardes française sont enfermés dans la prison de l’Abbaye afin de rétablir l’obéissance et l’unité du corps militaire. Le 30 juin, une foule massive et compacte se rend sur place et libère les prisonniers qui bénéficient aussitôt d’une grande fête populaire dans les jardins du Palais Royal. Le gouvernement royal a besoin d’entrer en contact avec ces trublions ; qui choisit-il comme interlocuteur ? les "électeurs de l’Hôtel de Ville" ainsi reconnus.

4) Mi juillet 1789 : d’une institution électorale réactionnaire à une forme révolutionnaire et populaire d’auto-organisation

Les 12, 13 et 14 juillet 1789, le peuple de Paris prend conscience de l’objectif de Louis XVI : utiliser l’armée pour dissoudre l’Assemblée et écraser les Parisiens. La réaction populaire est massive mais désordonnée, imprévisible parfois arbitraire dans les personnes mises en cause.

Heureusement, l’institution des districts mise en place pour contourner le peuple, pour l’empêcher de voter et d’avoir le moindre pouvoir se vitalise soudain en structure d’auto-organisation, plus bourgeoise au sommet qu’à la base, plus ou moins radicale selon les quartiers mais une même structure coordonnée qui change de nature d’heure en heure.

Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1789, les districts constituent déjà une sorte de soviet suprême pour prendre un terme plus récent. Il siège en permanence durant quarante huit heures prenant des décisions de toutes sortes.

Les élus des districts (dont des nouveaux émergeant de la mobilisation) se retrouvent dès six heures du matin le 14 juillet à l’Hôtel de Ville où ils prennent trois décisions :

* la formation d’un comité permanent

* la création d’une milice de 48000 hommes (800 par district).

* dans chaque district les hommes doivent immédiatement se former en "compagnies". Cet ordre placardé partout reçoit parfois aussitôt un accueil enthousiaste (environ 1200 présents au rassemblement du district du Petit Saint Antoine).

Plus la journée avance, plus le nombre de volontaires s’accroît, réunis district par district (par exemple à l’Oratoire, Saint Louis en l’Ile, les Feuillants, les Enfants rouges...). Cette milice confortée de Gardes Françaises commence à patrouiller en ville, instituant, de fait, un nouvel "ordre public".

La prise des Tuileries et de toutes les armes entreposées puis la prise de la Bastille réussissent tant en raison de la détermination populaire spontanée que de cette auto-organisation inattendue qui unifie des forces sociales disparates et des individus aux objectifs tout aussi disparates.

5) L’auto-organisation s’institutionnalise et forme un nouveau pouvoir

Au soir du 14 juillet, la foule victorieuse et enthousiaste décrète la dissolution de l’ancienne municipalité. Elle élit même par acclamation un nouveau maire avec une nouvelle administration. Le 17 juillet, le roi lui-même vient introniser ce nouveau pouvoir. L’ancienne municipalité se voit remplacée officiellement par ... l’Assemblée des districts (451 électeurs d’origine pour les Etats généraux).

Cependant, au cours d’une révolution l’aspiration populaire à prendre en charge ses propres intérêts ne connaît pas de limite. Ainsi, dès le 30 juillet, les électeurs nommés par la royauté sur la seule base de leur fortune sont remplacés par "l’assemblée générale des représentants de la commune de Paris" comprenant deux membres élus par district. Le 5 août, chaque district nomme un délégué supplémentaire.

Ces 180 représentants des districts ont pour fonction d’administrer la ville et élaborer un statut municipal. En fait, une fois réunis, ils outrepassent sans cesse ce cadre, légiférant par décrets. Pour affaiblir cette institution nouvelle, Bailly propose de hausser jusqu’à cinq le nombre d’élus.

Lorsque l’assemblée est renouvelée le 18 septembre, ce sont 300 représentants qui sont élus (cinq par district). Ils vont encore plus outrepasser leur rôle que les 180.

Durant l’automne 1789, le processus d’auto-organisation parisienne s’approfondit encore :

- L’Assemblée des 300 décide des grandes orientations et constitue des commissions sur chaque responsabilité municipale

- Un conseil de ville de 60 membres émanant de l’Assemblée prend en charge l’exécution des décisions de l’assemblée

- Un bureau de ville, comprenant le maire et 20 autres membres est chargé de coordonner le travail des commissions et nommer à tous les emplois.

- Un procureur syndic remplit le rôle de ministère public devant le tribunal municipal.

- surtout, les districts deviennent des corps administratifs ayant chacun un comité comprenant de 16 à 24 membres ou commissaires dont un président ; ces comités sont chargés avant tout de faire exécuter les ordres de la municipalité et exercent aussi des attributions de police ; les districts continuent à délibérer chacun dans des assemblées générales, et l’on y trouve à côté du comité proprement dit ou comité civil un comité militaire.

Il serait trop long de poursuivre ici l’histoire des districts et sections parisiens durant la Révolution française. Notons seulement :

- le rôle décisif de l’auto-organisation dans la mise en place de la république française

- le rôle décisif de Robespierre dans la défense de ces structures d’auto-organisation.

Jacques Serieys


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