4 et 5 mai 1789 : Ouverture des Etats généraux, future Constituante, à Versailles

lundi 27 novembre 2017.
 

A) Le contexte

Nous avons mis en ligne sur ce site plusieurs textes pour comprendre le contexte de ce 5 mai 1789, qui voit l’ouverture des Etats généraux :

* Sur les causes structurelles de la Révolution française article

* Sur la crise de l’Ancien régime et les raisons de la convocation des Etats Généraux article

* Sur les Cahiers de doléances et la préparation des Etats Généraux qui accroissent l’aspiration à la justice sociale et l’implication politique populaire article

* Sur la situation prérévolutionnaire qui se développe en 1788 1789 : journée des Tuiles, Etats de Franche-Comté, Etats de Bretagne... article

* Sur l’aggravation de cette crise prérévolutionnaire en avril mai 1789 : émeutes de Besançon et Amiens, émeute Réveillon article

Dans la semaine précédant la cérémonie d’ouverture des états généraux la tension monte encore parmi les députés comme surtout dans la population.

B) 27 avril 1789

C’est à cette date que les Etats Généraux devait débuter d’après la lettre royale de convocation de ceux-ci "Nous vous avertissons et signifions que notre volonté est de commencer à tenir les États libres et généraux de notre royaume, au lundi 27 avril prochain, en notre Ville de Versailles".

A cette date, huit cents députés sont déjà présents en la ville royale. Non seulement rien n’est prêt pour les accueillir mais personne ne les informe de rien. Le clan du comte d’Artois joue le pourrissement en espérant encore que les Etats ne se réuniront pas. Quant au Roi, il part à la chasse... "Près de 800 députés s’étaient rendus ici le 27 pour assister à l’ouverture des Etats. Ils ont été grandement surpris, en arrivant, de voir le Roi partir pour la chasse. On avait attendu le dernier moment pour annoncer la remise de la solennité" (par Lescure, Correspondance secrète, cité par Claude Manceron ; Le sang de la Bastille).

Le 27 avril, "au dernier moment", les élus populaires arrivés de leur province apprennent donc le report des Etats au 4 mai. Une autre mauvaise les attend : le marquis de Dreux-Brézé communique leur tenue officielle ; elle met en valeur la noblesse et le haut clergé (cardinaux en chape rouge, évêques en aube courte de cérémonie, pèlerine par dessus, soutane violette et bonnet carré). Les élus du Tiers (et presque identique, du bas-clergé), tout en noir, perdent même le droit habituel de porter une épée courte au côté.

C) 30 avril 1789

Les braises de l’émeute Réveillon ne sont pas encore éteintes (procès de personnes arrêtées qui risquent la mort) qu’éclate à Marseille un véritable soulèvement populaire ; la foule déchaînée s’empare de trois forts et tue un de leurs commandants, le chevalier de Beausset.

En ce même 30 avril, le « Club breton » (ensemble des députés du tiers état de cette province) se réunit déjà pour préparer ses premières batailles (vote par tête, impôts répartis sur tous les Français, y compris les privilégiés…). Déjà aussi, des délégués d’autres provinces s’agglomèrent autour de cet embryon de club républicain.

D) 2 mai 1789

Louis XIV reçoit en son château de Versailles, les députés de chaque ordre qui lui sont présentés selon un cérémonial peaufiné par le marquis de Dreux Brézé (maître des cérémonies). L’ordre féodal reçoit en son palais les représentants d’une révolution prête à exploser. En fait, le roi accueille les délégués de la noblesse et du clergé dans sa chambre ouverte à deux battants.

Les délégués du Tiers eux attendent comme un troupeau la fin de cette cérémonie pour les deux premiers ordres ; lorsqu’ils avancent, pressés de circuler par les huissiers, en cohue, non annoncés, sans délégation par bailliage et province, ils ne peuvent qu’entrevoir le souverain.

"Louis XVI les regarde passer avec l’intérêt qu’il aurait accordé à un troupeau de moutons" (Claude Manceron, Le sang de la Bastille). "Le roi glaça les députés qui presque tous arrivaient favorablement disposés pour lui" (Michelet)

Les élus du peuple sont de plus en plus choqués par cette hiérarchie protocolaire vexatoire imposée aux ordres en fonction de leur place dans la hiérarchie féodale : costume chamarré pour les nobles, vêtement noir de la tête aux pieds pour eux.

E) 4 mai 1789 Procession d’ouverture des Etats Généraux d’une église de Versailles à une autre. Depuis le matin, des milliers de badauds se pressent pour assister aux débuts publics de cette réunion dont tout le pays parle depuis six mois.

La crise économique, sociale, alimentaire pèse lourdement sur chaque famille. En ce 4 mai d’ailleurs, des manifestations éclatent en Languedoc réclamant la taxation du prix du pain.

Or, à quoi assiste le peuple massé dans les rues ? A une procession symbolique. Le haut clergé parade en habit de cérémonie. La noblesse se pavane en costume de soie payé par les contribuables. Voici la description par un témoin du marquis de Dreux Brézé "avec un manteau tout brillant d’or et de pierreries, les doigts couverts de diamants et la tête empanachée de plumes d’une éclatante blancheur". Le tiers état suit, en habit noir peu seyant.

Plusieurs incidents cocasses éclatent dans la journée en raison de l’ordre protocolaire hiérarchique vexatoire : le refus des nobles de s’asseoir tant qu’un député du Tiers resterait dans leur secteur de l’église ; le refus du haut clergé de défiler en commun avec les prêtres... Même les cierges des députés sont plus sobres que ceux des seigneurs de la Cour.

En fait, cette journée du 4 augure mal de la suite des Etats. Le Roi affiche le faste suranné de sa Grande Fauconnerie mais s’endort pendant le sermon qui dure "sept quart d’heures". Pour un moment aussi historique, du prêche de monseigneur de La Fare ne ressortent que ses attaques contre l’esprit des Lumières.

F) 5 mai 1789 : Ouverture des Etats généraux

Le soleil se lève enfin sur ce jour tant attendu dans les chaumières, ce jour dont 27 millions de Français attendent un avenir meilleur. De discussions entre amis en réunions formalisées, les points de vue individuels et les souffrances intérieures ont généré des revendications souvent locales couchées sur le papier. De réunion en réunion, les revendications ont engendré quelques convictions fortes (nécessité du vote par tête des députés et d’une juste répartition de l’impôt, refus des privilèges féodaux et de l’arbitraire juridique…). Au fil des jours, des semaines et des mois, un rapport de forces s’est construit, débouchant déjà sur de petites luttes symboliques souvent victorieuses. Réunions, revendications des cahiers de doléances et victoire de luttes locales ont peu à peu donné naissance à un sentiment d’urgence et d’exigence porté par les Etats généraux.

Le décor n’est pourtant guère favorable à une issue démocratique.

L’hôtel des Menus Plaisirs n’a pas la crédibilité d’un lieu symbolique du pouvoir politique. Il s’agit simplement d’un entrepôt royal pour les décors d’opéra. Transformé pour accueillir les députés, voici comment il se présente :

• Une grande salle en longueur avec à un bout, sur une estrade tendue de velours violet fleurdelysé, le Roi sur son trône entouré de la Reine, des princes, ducs, pairs et grands officiers. Dans deux balcons contigus, les dames de la Cour.

• Face au Roi, à droite le groupe des 291 députés du clergé touours en proie à des incidents de hiérarchie protoclaire occasionnés par les prélats, à gauche les 270 députés de la noblesse en habits brodés d’or en fonction de la hiérarchie des titres.

• Au centre et au fond, près de la porte, les 578 députés du Tiers état (12 gentilhommes, 18 maires de grandes villes, 162 magistrats, 110 avocats, 114 médecins, 272 commerçants, propriétaires, négociants et industriels).

Environ 3000 personnes peuvent se masser dans cette salle, dont 2000 dans les loges pour le public légèrement surélevées en arrière du clergé et de la noblesse.

G) Le discours du roi

« Messieurs,

Ce jour que mon cœur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la Nation à laquelle je me fais gloire de commander.

Un long intervalle s’était écoulé depuis les dernières tenues des états généraux ; et quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n’ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la Nation une nouvelle source de bonheur.

La dette de l’État, déjà immense à mon avènement au trône, s’est encore accrue sous mon règne : une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause ; l’augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répartition.

Une inquiétude générale, un désir exagéré d’innovations, se sont emparés des esprits, et finiraient par égarer totalement les opinions, si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés.

C’est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassemblés, et je vois avec sensibilité qu’elle a déjà été justifiée par les dispositions que les deux premiers Ordres ont montrées à renoncer à leurs privilèges pécuniaires. L’espérance que j’ai conçue de voir tous les Ordres réunis de sentiments concourir avec moi au bien général de l’État, ne sera point trompée.

J’ai ordonné dans les dépenses des retranchements considérables ; vous me présenterez encore à cet égard des idées que je recevrai avec empressement : mais malgré la ressource que peut offrir l’économie la plus sévère, je crains, Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirais. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances ; et quand vous l’aurez examinée, je suis assuré d’avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent, et affermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage qui assurera le bonheur du royaume au-dedans, et sa considération au-dehors, vous occupera essentiellement.

Les esprits sont dans l’agitation ; mais une assemblée des représentants de la Nation n’écoutera sans doute que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vous-mêmes, Messieurs, qu’on s’en est écarté dans plusieurs occasions récentes ; mais l’esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables sentiments d’une Nation généreuse, et dont l’amour pour ses Rois a fait le caractère distinctif : j’éloignerai tout autre souvenir.

Je connais l’autorité et la puissance d’un Roi juste au milieu d’un peuple fidèle et attaché de tout temps aux principes de la Monarchie : ils ont fait la gloire et l’éclat de la France ; je dois en être le soutien, et je le serai constamment.

Mais tout ce qu’on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu’on peut demander à un Souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l’espérer de mes sentiments.

Puisse, Messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume ! C’est le souhait de mon cœur, c’est le plus ardent de mes vœux, c’est enfin le prix que j’attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples.

Mon Garde des Sceaux va vous expliquer plus amplement mes intentions ; et j’ai ordonné au Directeur général des finances de vous en exposer l’état ».

Louis XVI. 5 mai 1789.

H) Bilan de l’intervention de Louis XVI (Jean Jaurès)

K) Bilan de la journée du 5 mai selon Jean Jaurès

Dès cette première rencontre il y eut, entre la bourgeoisie révolutionnaire et la royauté, malaise et commencement de rupture... Le Roi pouvait en cette journée du 5 mai se déclarer le chef du grand mouvement de réformes, et il eût certainement, dans la nouvelle Constitution libre, maintenu la force du pouvoir exécutif, du pouvoir royal. Il n’y avait contre lui aucune prévention.

Au contraire, dès sa première entrevue avec la Nation qu’il appelle, il laisse percer une incurable défiance : « Une inquiétude générale, un désir exagéré d’innovations se sont emparés des esprits et finiraient par égarer totalement l’opinion si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés... Les esprits sont dans l’agitation : mais une assemblée des représentants de la Nation n’écoutera, sans doute, que les conseils de la sagesse et de la prudence. »

Médiocre semonce, où la peur affecte je ne sais quel ton sentimental ! Et pas un mot pour assurer la marche de l’assemblée nouvelle, pour régler cette grave question du vote par tête ou par ordre, qui va paralyser d’abord et bientôt exaspérer la Révolution. Même médiocrité, même néant des ministres. Le garde des Sceaux Barentin pose la question du vote par tête, mais il n’ose la résoudre.

I) Témoignage sur l’ensemble de cette cérémonie (par Gaultier de Biauzat, député de la sénéchaussée de Clermont)

Nous sommes entrés dans les bâtiments appelés des Menus, située hors du château, avenue de Paris, entre 7 et 8 h de ce matin et nous en sommes sortis à 4 h et demie passées.

L’appel a été fait dans une salle où les trois ordres étaient réunis, c’est-à-dire pêle-mêle... On rencontrait, en passant de cette première salle dans celle appelée des Etats, les grand maître, maître et aide des cérémonies, lesquels prenaient, le premier les députés ecclésiastiques, le second les députés nobles et le troisième les députés du Tiers, et conduisaient chacune de ces classes aux places qui leur étaient destinées.

La salle est majestueuse, mais fort mal disposée pour que les députés s’y expliquent et s’y entendent, du moins autant que je l’ai entrevu en apercevant que les places des députés des trois ordres sont formées avec des bancs placés horizontalement. Je dis bancs mais remarquez qu’ils sont rembourrés et couverts d’étoffe. Comment une assemblée de douze cents personnes pourra-t-elle conférer d’une manière intelligible à tous ?...

Les spectateurs sont infiniment mieux placés, car ils sont dans deux rangs de loges, entre des colonnes, et sur des sièges en forme de gradins qui élèvent chaque rang de 12 à 18 pouces au-dessus du précédent.

On a élevé, au fond de la salle, un théâtre ou amphithéâtre, sur lequel était le trône…

La Reine était à côté du Roi. Les princes, princesses, ducs et pairs et grands officiers de la couronne étaient sur les côtés. Les dames de la Cour remplissaient deux balcons formés en prolongation du théâtre, à gauche et à droite.

Le Roi a prononcé bien nettement un discours d’environ 4 minutes... M. le Garde des sceaux a lu, pendant près de 23 minutes un discours qui n’a été entendu que par ceux qui étaient à son voisinage. Me trouvant à plus de 90 pieds de lui, je me suis borné à réfléchir sur ce qu’il pouvait ou devait dire de bon… M. Necker a prouvé, par la longueur de son discours, qu’il avait eu besoin de se rendre invisible pendant les derniers temps. La lecture a duré deux heures et demie. Il l’a commencée et s’est assez bien fait entendre, quoique parlant péniblement, parce qu’il est fatigué de travail. Et, après une petite demi-heure, il a fait continuer par un de ses commis, qui a une voix claire et sonore, de manière que nous n’en avons rien perdu. J’en suis fâché, je le dis franchement".

J) Critique du discours de Jacques Necker"

J1) Mirabeau

"Des longueurs insupportables, des répétitions sans nombre, des trivialités dites avec pompe, des choses inintelligibles, pas un principe, pas une assertion inattaquable, pas une ressource d’homme d’état, pas même un grand expédient de financier, aucun plan de restauration... et comment créerait-il, et surtout consoliderait-il un autre ordre des choses celui qui n’ose parler de constitution".

J2) Duquesnoy

"L’éloge du Roi y était répété à chaque ligne ; point d’idées neuves en administration ou en finances... Des répétitions éternelles pour prouver que le Roi ne les assemble pas parce qu’il avait besoin d’eux mais parce qu’il l’a bien voulu... En un mot, tout y apparut prévention pour le Roi et les deux premiers ordres".

J3) Gaultier de Biauzat

"J’y ai trouvé à redire et particulièrement :

1° en ce qu’il n’y a absolument rien dit de plus que ce qu’il a déjà publié sous d’autres jours ;

2° en ce qu’il a supposé la continuité, après les Etats Généraux, de plusieurs impôts qu’il convient de supprimer, autres que la taille et la corvée, qu’il a reconnu devoir être effacés ;

3° en ce qu’il a indiqué des améliorations dans des augmentations d’impôts actuels ;

4° en ce qu’il a suggéré d’étendre les aides et gabelles aux pays exempts et rédimés ;

5° en ce qu’il n’a aucunement parlé de la constitution, quoiqu’il soit entré un peu avant dans les autres matières de droit public du ministère du garde des sceaux ;

6° en ce qu’il a laissé entrevoir, comme dans son « Résultat » de décembre dernier 6, qu’il considère la distinction des ordres comme de constitution primitive ;

7° et principalement en ce qu’il a dit nettement que le Roi aurait pu se passer d’Etats généraux, faisant apercevoir qu’il les croyait autant et plus l’effet de la complaisance libre que de la justice forcée…

Ces idées sur le discours de M. Necker et la mauvaise humeur que m’avait donnée la voix capucine de M. Barentin ont terni à mes yeux le brillant de cette assemblée que l’on pourrait appeler fête nationale. Les amphithéâtres de côté, c’est-à-dire les loges, qu’on appellera mal à propos galeries en province, étaient garnis de belles femmes qui avaient cherché à le disputer en parure aux dames de la Cour. Tout l’enjolivement était superbe. Mais la chose principale n’a pas été soignée, et c’est ce qui me fâche. Aussi je m’endors en l’écrivant, ce qui fait que je termine pour ce soir. »

I4 Jean Jaurès

Necker fut aussi vain. Le riche banquier genevois qui, deux fois, avait géré les finances de la France et qui avait, grâce à son crédit personnel et à quelques emprunts habiles, fait face aux difficultés de la guerre d’Amérique, était à ce moment très populaire. C’est à lui que le pays attribuait la convocation des États Généraux, et s’il eût été vraiment un homme d’État, s’il n’avait pas été aveuglé par une vanité puérile, il aurait pu jouer un rôle décisif, et faire servir sa compétence financière au triomphe d’une heureuse et pacifique Révolution.

Il pouvait proclamer son impuissance à équilibrer le budget, tant que le contrôle de la Nation elle-même ne réprimerait point tous les abus. Au contraire, dans le long exposé financier qu’il lut aux États Généraux, il s’appliqua inconsciemment à leur démontrer ... qu’ils étaient inutiles. Lui seul, Necker, par quelques habiles combinaisons, suffirait à rétablir l’équilibre : quelques retenues sur les pensions, quelques économies au budget des affaires étrangères, une revision des traités avec la ferme générale, quelques relèvements de droits sur les marchandises des Indes, et le déficit qui n’est après tout, que de 36 millions, pourra aisément disparaître. Bien mieux, ces ressources ordinaires, ainsi mises en lumière, permettront de gager l’emprunt nécessaire pour l’année courante.

En écoutant cet exposé, les députés, qui l’entendirent d’ailleurs assez mal, devaient se dire : Mais à quoi servirons-nous ? et si la situation est aussi aisée, pourquoi nous a-t-on réunis ? Il semblait vraiment que Necker ne les eût convoqués que pour leur donner le spectacle de son habileté financière : et en fait, comme un prestidigitateur, il s’écrie : « Quelle nation, Messieurs, que celle où il suffit de quelques objets cachés pour rétablir les affaires publiques ! »

Il ne s’apercevait point qu’en se proclamant seul nécessaire il blessait cruellement la Nation. Il ôtait au Tiers-État la force morale nécessaire pour organiser un régime de contrôle et de liberté puisque, sans ce régime et avec le seul tour de main d’un banquier expérimenté, les choses iront à merveille.

J’ai déjà cité le mot admirable de Mirabeau : « Le déficit est le trésor de la Nation. » Necker lui volait ce trésor, et il s’étonne, dans sa vaniteuse candeur, de la froideur avec laquelle son exposé fut accueilli. Il a écrit dans ses Mémoires : « Cependant, en faisant retour sur moi-même, je ne puis me rappeler, sans amertume, la manière dont je fus trompé dans mon attente, lorsque, plein de joie de pouvoir annoncer aux États généraux le peu de fondement de tous les bruits répandus sur l’étendue du déficit et sur l’embarras inextricable des finances, et jouissant à l’avance de l’impression que ferait sur l’assemblée cette connaissance inattendue, je n’aperçus que la froideur et le silence. »

Même après coup, Necker n’a point compris. Il ne se rend même pas compte qu’en exagérant la facilité des choses il servait le parti de la contre-Révolution, et Louis XVI, en l’écoutant d’une attention un peu somnolente et vaguement réjouie, pouvait se dire : après tout, si ces hommes ne sont pas sages, je pourrai, sans dommage, les congédier.

Le système de Necker menait tout droit au Coup d’État de la séance royale du 23 juin : « le grand ministre », à qui son ombre solennelle cachait l’univers, ne s’en est point douté ; l’Assemblée, elle, toute novice qu’elle lût, avait compris, et on emporta, en se séparant, une impression de malaise, de trouble et d’insécurité. Ah ! comme, dès cette première séance, Mirabeau devait frémir d’impatience et d’orgueil devant la médiocrité des gouvernants ! Il se jura sans doute, dès ce jour-là, de les poursuivre sans trêve pour leur arracher à la fois la Révolution, qu’il eût voulu conduire, et la monarchie, qu’il eût voulu sauver !

J) Que retenir de la journée du 5 mai ?

Le Roi paraît très méfiant vis à vis des Etats généraux. Il mise à présent sur le respect des formes protocolaires ancestrales afin de laisser le moins de place possible aux aspirations portées par le Tiers Etat.

Il a laissé à son Garde des sceaux, Charles Louis François de Paule de Barentin, le soin de présenter ses intentions. Or, celui-ci s’est opposé à la convocation des Etats généraux, opposé au doublement des députés du Tiers état, opposé au vote par tête, opposé à toute innovation démocratique. Si Louis XVI choisit Barentin comme porte parole de la Couronne, tout député du Tiers peut comprendre que la lutte pour sortir de l’Ancien régime sera rude.

Le long exposé de Necker (deux heures et demi à trois heures selon les témoins), bourré de chiffres et de statistiques, sur la situation des finances n’entrouvre pas non plus la porte vers les réformes tant attendues. Au contraire, il se prononce contre les aspirations fondamentales des cahiers de doléances tant en ce qui concerne le vote par tête qu’en matière d’impôts.

Deux dernières décisions prises par le Conseil du Roi en cette journée du 5 mai symbolisent l’option choisie de fermeté à l’encontre du Tiers état :

* interdiction de tout périodique sans autorisation expresse.

* interdiction de tout compte rendu public des séances des Etats généraux. Le journal de Mirabeau est saisi.

D’ici un mois et demi, les Etats généraux deviendront Assemblée nationale. Dans deux mois et demi, la Bastille sera prise.

Jacques Serieys

Articles concernant la période post 5 mai 1789 :

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