Classes sociales : Dominants ? Dominés ? De qui parle-t-on ?

dimanche 10 septembre 2017.
 

Rappelons une définition des classes sociales souvent mentionnée en sociologie politique, celle de Georges Gurvitch : "Six caractères nous paraissent cardinaux pour différencier les classes sociales des autres groupements particuliers. Ce sont la supra-fonctionnalité des classes, leur incompatibilité radicale entre elles, leur caractère normalement réfractaire à la pénétration par la société globale, leur tendance vers la structuration intense (à distinguer de l’organisation), enfin leur caractère de groupements de fait et à distance."(Hiérarchies et classes sociales Textes Cornu Lagneau, Ed.Armand Collin, Collection U p198).

La tradition marxienne définissant la classe dominante comme celle détenant les moyens de production et d’échange et la classe exploitée ne possédant essentiellement que sa force de travail pour vivre ou la tradition wébérienne considérant une classe comme somme d’individus, ne pouvant former de communauté dotée d’une conscience de classe, mais partageant des statuts témoignant d’un capital symbolique, sont remises en cause, entre autres, par des "théoriciens du blairisme", comme Anthony Giddens et Ulrich Beck, par exemple.

Certes les modifications de ces 30 dernières années dans l’organisation et la nature du travail, la fragmentation des solidarités sociales traditionnelles, les altérations de l’identité professionnelle et de la conscience de corps ou de classe, peuvent laisser penser que ce concept est obsolète. En outre, la montée des revendications écologistes et sociétales hors de la production conduisent même certains à recourir à la notion de multitude (Négri,...).

Après la mort des ouvriers, des philosophes, la mort des idéologies et de la société industrielle, la mort du marxisme, voici donc la mort des classes ! En réalité : une plaisanterie de plus ! Il suffit de se pencher quelques minutes sur les statistiques concernant les revenus et patrimoines ou tout simplement de lire les ouvrages de Michel Pinçon sur la bourgeoisie pour se rendre compte que non seulement la classe bourgeoise existe encore mais qu’elle est même aussi dotée d’une conscience de classe !

Heureusement, il existe des chercheurs sérieux (c’est à dire qui font sérieusement leur boulot, sans à priori idéologique), comme Louis Chauvel qui est Professeur des Universités à Sciences-Po Paris et chercheur à l’Observatoire sociologique du changement et à l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE) qui a fait le louable effort de se pencher sur ce problème.

Dans son étude intitulée : Le retour des classes sociales ? , il apparaît que la disparition annoncée est loin d’être établie ! Nous laissons le soin au lecteur de lire ce texte riche d’enseignement sur l’évolution des CSP, des inégalités de revenus et de patrimoine.

On peut se reporter aussi à l’émission 91 du site Des sous et des hommes, La notion de "classes sociales "a-t-elle encore quelque pertinence ? de Gérard Mauger.

Mais s’il existe encore 2 classes : l’une dominante et exploiteuse et l’autre dominée, il serait simpliste et réducteur d’en avoir une vision monolithique.

Ainsi, nous suivons complètement Jacques Bidet lorsqu’il précise ce qui constitue la structure de classes. La classe dominante comprend deux pôles : l’un défendant la propriété, le marché et l’autre la compétence, l’organisation.

"Marché et organisation constituent deux facteurs de classe co-imbriqués, et non le principe de deux classes distinctes : le capital est marché et organisation s’articulant dans le procès et la logique de l’exploitation. La qualification (ou compétence)s’étend à tous les individus de la société, de façon hiérarchique. Mais cela ne veut pas dire qu’on puisse se représenter la société comme une hiérarchie, comme une « stratification sociale ». La « propriété » clive en deux : entre ceux qui possèdent des moyens de production suffisants pour accumuler et ceux qui ne les possèdent pas. Et elle donne lieu à des capacités anonymes d’accumuler immensément, inégales mais non hiérarchiquement ordonnées. La « compétence » tisse une toile hiérarchique, faites de différences graduées, mais elle contribue en cela à la mise en oeuvre du clivage non hiérarchique de la propriété, où se marque un abîme entre les revenus du travail et ceux du capital. Ces deux facteurs, on le voit, ne font pas classe séparément, mais conjointement, et par leur conjonction. Et c’est pourquoi il y a une seule classe dominante, distribuée selon deux pôles, plutôt que divisée en deux fractions." (J.Bidet Que faire du capital ?, p 242). (On retrouve cette même distinction dans son dernier ouvrage : Altermarxisme p116)

Mais comme le disait Gurvitch, une classe étant multifonctionnelle est en proie à des contradictions internes. Depuis le passage du capitalisme managérial au capitalisme actionnarial dans les années 80, les contradictions entre managers (directeurs et ingénieurs d’usines) et les actionnaires (financiers, boursiers) se sont aggravées : les managers, devenues machines à faire du chiffre, sommés de faire des coupes sombres dans les personnels, alors que les carnets de commandes peuvent être pleins, sont domestiqués à coup de stock-options ou par la menace de perdre leur emploi du fait de la concurrence des ingénieurs russes ou indiens... Bref, si ces 2 pôles travaillent en synergie, cela ne se fait pas parfois sans étincelles.

Indiquons que cette classe dominante devient de plus en plus internationale et que la référence nationale est de plus en plus ténue, comme le signalent d’ailleurs, chacun à leur manière, J.Bidet dans Altermarxisme (PUF) et M.Pinçon, dans Sociologie de la bourgeoisie.

Bourdieu a montré par quels processus cette classe dominante forme et sélectionne ses "compétents" et défend non seulement un capital financier mais aussi un capital symbolique et culturel. Michel Pinçon a montré, avec de nombreux exemples concrets, combien est important pour la haute bourgeoisie ce capital culturel. En cliquant ici, on découvre que 40 000 familles nucléaires contrôlent la totalité de l’économie de la France.

Quant à la classe dominée, elle se divise en 3 parties : en salariés du privé, salariés du public et travailleurs indépendants. Mais "ces fractions ne représentent ni des strates, ni des groupes car elles se constituent au travers de clivages significatifs non seulement en termes de revenus et d’identité, mais plus fondamentalement en termes de mode d’emprise et de contrôle sur les procès de production, sur les formes et titres de pouvoir qui s’y affirment, sur l’usage privé ou social des résultats de la production...", (Bidet QDC 241). Il existe entre elles à la fois une certaine porosité mais aussi une communauté de destin : celle de subir, sous des formes diverses, l’exploitation ou la spoliation capitaliste. Nous verrons plus en détails cela dans les fondements de la domination économique.

Le fait que le sentiment d’appartenance de classe s’affaiblisse semble avéré : "(...) l’importante régression que connaissent le sentiment d’appartenir à la classe ouvrière et sa corrélation avec l’appartenance au groupe ouvrier (pour les 2 attributs ouvriers, on passe de 51% en 66 qui s’identifient à la classe ouvrière à 33% en 2002). Ce délitement des identités classistes est encore davantage perceptible pour les jeunes générations ouvrières et s’inscrit dans un processus croissant de dénégation de toute forme d’appartenance classiste, puisque dorénavant c’est le sentiment de n’appartenir à aucune classe qui domine parmi le groupe des très ouvriers. En définitive, tout se passe comme si le groupe ouvrier ne constituait plus un groupe de référence, non seulement pour ceux qui lui sont extérieurs, mais surtout pour ceux qui lui sont liés." (séminaire du GRIP 04/12/2004 ).

Cette "désaffiliation" ne touche pas simplement la classe ouvrière mais de nombreux groupes sociaux.

Mais cela ne saurait suffire à dire que la classe ouvrière ou la classe des salariés a disparu !

Définir la classe dominante actuelle comme la classe capitaliste ne signifie pas qu’elle soit la seule source de pouvoir et de domination. Mais quelles étaient les types de classes dirigeantes dans les société plus anciennes ou dans les sociétés socialistes-étatiques comme l’ex-URSS, en Chine actuelle ?

La réponse dépasse le cadre de cette contribution mais Robert Fossaert a fait un livre entier pour traiter des structures des classes sociales du néolithique à nos jours, sur toute la planète.

Son livre est téléchargeable gratuitement (312p en pdf).

C’est le tome 4 de son ouvrage La Société (6 tomes Ed. du Seuil, épuisé depuis longtemps et non réédité mais numérisé et mis en ligne).

Considérer qu’il existe une classe dominée fondamentale n’exclut évidemment pas des approches sociologiques complémentaires : existence de hiérarchies sociales diverses, corps professionnels, appareils administratifs lignages familiaux... Il est bien évident que chaque élément d’une classe évolue dans des structures sociales enchevêtrées diverses et se trouve être un nœud dans un réseau multi-dimensionnel. Comme le mentionnait Marx dans sa 6ème thèse sur Feuerbach : " L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux ". D’autre part, l’approche que Foucault a du pouvoir dans la société (voir plus loin) qui est plutôt diffus et qui existe localement ne doit pas, pour autant, nous faire oublier le pouvoir central de l’État et le pouvoir dominant de la bourgeoisie : un tel oubli, au nom d’une "conception moderne" du pouvoir, constituerait en fait une aliénation et une erreur politique majeures.

1- Les fondements économiques de la domination

1.1 La domination subie

- a)- L’exploitation

Universellement, l’appropriation des richesses naturelles, des produits du travail et de la force de travail constitue le fondement de l’exploitation et de la domination économique. Plutôt que de m’étendre sur la théorie de l’exploitation, consultable ailleurs, rappelons son origine historique, riche d’enseignements,pour toute histoire des sociétés, origine qui contient en germe les fondements d’une domination multi-séculaire.

Ce phénomène d’appropriation se constitue et devient système avec les sumériens, il y a 5000 ans environ : c’est la naissance de la première forme d’état que Numford appela l’avènement de la mégamachine. Ce terme fut repris par le fondateur du mouvement de la décroissance Serge Latouche, dans un autre contexte.

Plusieurs facteurs convergeant expliquent cette apparition : un sol fertile (la zone du croissant fertile Tigre-Euphrate riche en alluvions renouvelés annuellement), l’invention majeure de l’araire attelée (charrue de type primitif à soc triangulaire garnie de deux ailes, sans train de roulement ni versoir, qui fend la terre sans la retourner), un peuple d’agriculteurs sédentarisé, permirent la constitution d’importantes réserves de blé (silos). Mais ces surplus furent l’objet de convoitise de peuples nomades. L’un d’eux, venu du nord et fortement armé offrit sa protection aux sédentaires pour se défendre des pillages répétés et, ultérieurement, pour chercher une main d’œuvre importante nécessaires pour les travaux hydrauliques - déjà complexes - d’irrigation et plus tard encore nécessaires pour les travaux des mines. Progressivement les sédentaires s’endettèrent et furent assujettis. Ainsi naquît Sumer.

Une division du travail de plus en plus poussée se développa (les travaux des mines demandaient pas moins de 50 spécialités différentes). L’écriture fut inventée (cunéiforme vers -3500 av JC) et constitua le premier système de domination symbolique en permettant de figer et de dupliquer la parole du roi.

Deux catégories sociales fonctionnent ainsi symbiotiquement : producteurs et protecteurs armés qui devinrent progressivement... propriétaires des terres, des araires, des bêtes et du blé puis du sol. Le fait que la propriété des moyens de production ait un tel caractère fondamental pour assurer la domination n’est donc pas une invention marxiste mais tout simplement un fait historique.

Les premières cités-états apparurent (Ur -3000) ainsi que les premières "lois" avec le fameux code d’Hammourabi (-1750). Mais René Bureau nous raconte mieux que moi cette période fondamentale de notre histoire, dont les racines civilisationnelles se situent bien en Mésopotamie. Sa suppression de l’enseignement de l’Histoire dans nos établissements scolaires constitue le plus grand scandale de l’enseignement public de ce dernier demi-siècle. Cours de René Bureau, Sociologie Les sociétés symbiotiques du 14/03/85, 5mn après le début du fichier mp3.

On connaît la suite : esclavage, servage, colonisations, salariat.

Le pouvoir de domination économique peut être détenu par des seigneurs locaux, des chefferies, un roi ou empereur et sa cour, un État royal, un État démocratique sous tutelle d’une bourgeoisie, un État socialiste sous tutelle d’une monenclatura.

Dans tous les cas il y a transfert de richesses produites par le groupe dominé vers le groupe dominant. Ce transfert peut être contraint, consenti, visible ou invisible.

La complexité économique et financière des sociétés contemporaines rend peu appréhendables, par le commun des mortels, ces transferts massifs qui peuvent suivre des circuits divers.

De nos jours, un indicateur global reste la répartition de la valeur ajoutée entre profits et salaires, bien que la notion de PIB rende imparfaitement compte des richesses produites.

G.Bouthoul, fondateur de la polémologie (étude scientifique de la guerre et des formes d’agressivité organisées dans les sociétés), dans son ouvrage La sociologie de la politique ( Que Sais-je ? p38) écrivait : "Le pouvoir appartient aux riches, ou plus exactement, dans les sociétés modernes, aux dirigeants des grandes sociétés financières, industrielles ou commerciales (trusts, cartels, ententes de toutes sortes) agissant sur le pouvoir par leurs créatures et leurs groupes de pression. Hitler fut au début, la créature des grands industriels allemands. Au pouvoir, il devint leur maître. "

L’exploitation des salariés du secteur privé

Pour ce qui concerne notre type de société capitaliste la force de travail du salarié est vendue au propriétaire des moyens de production, au détenteur du capital, en échange d’un salaire.

- Mais en réalité si, en moyenne, le salaire correspond monétairement à la valeur de la force de travail, celle-ci produit, en une journée ou un mois, une valeur bien supérieure à sa propre valeur. La valeur supplémentaire produite que reçoit le propriétaire est ce que Marx appelle la plus-value. En quelque sorte, le capitaliste fait travailler la force de travail plus longtemps que le temps nécessaire à sa reproduction comme force de travail. Il prélève ainsi un surplus. Le secret de l’opération est que l’extraction de cette plus value est invisible car elle n’apparaît pas, et pour cause, sur le bulletin de salaire. Le salarié croit que l’on lui paie son travail alors qu’en réalité on lui paie sa force de travail correspondant à une valeur qui n’est rien d’autre que le résultat d’un rapport de force entre salariés et capitalistes : d’où l’extrême variabilité du salaire pour un même travail.

Pour une approche par Internet de la théorie de la plus-value : cours de Harribey, Husson, Wikipédia ...

Les différentes manières dont se décomposent la plus value rente, taux d’intérêt et profit industriel sont expliquées dans Prix, salaire, profit. Le site de formation celeonet FMR de la LCR est riche en documents : par exemple, sur les rouages du capitalisme Mais ce site, dont je ne nie pas l’utilité, n’est qu’un abcédaire des notions de base du marxisme classique.

Les contre-pouvoirs concernant l’exploitation sont évidemment les syndicats dont on trouvera un annuaire ici ou là

Mais qu’en est-il des salariés de la Fonction publique, des entreprises publiques et des travailleurs indépendants ?

La réponse est abordée rigoureusement par Jacques Bidet dans son ouvrage Explication et reconstruction du Capital (PUF), ouvrage incontournable pour quiconque veut avoir une connaissance claire et actualisée de la pensée économique marxiste aujourd’hui. "Ce que produit le fonctionnaire n’entre pas dans la propriété du capitaliste, ne prend pas la forme de valeur ni de plus-value, ni ne s’y accumule comme capital. Ce produit, pour autant qu’il s’incorpore gratuitement dans les inputs de la production capitaliste, en élève cependant la productivité : il en abaisse donc la valeur, et élève d’autant le taux de profit. Il s’agit notamment de deux sortes d’inputs : force de travail, que les services publics non marchands contribuent à produire dans sa qualité d’éduquée, formée, en bonne santé, etc..., et moyens de production, sous forme de connaissances et services publics mis à la disposition du capital. La production publique s’inscrit en ce sens dans la « logique du capital »...

Notons seulement que le fait que l’appropriation capitaliste d’un surproduit ne se fasse ici que de façon médiate n’empêche pas ce travail de relever de l’exploitation capitaliste... Dans le cas du travail fonctionnaire, s’applique certes le couple du travail payé et du travail non payé, et, en ce sens, celui de l’exploitation." (Section III Théorie élargie de l’exploitation. p 228-29)

Indiquons aussi que le recours, dans la FP à des auxiliaires, contractuels..., permettent aussi des gains sur le coût des forces de travail et constituent aussi une forme d’exploitation (sans parler de la précarité des emplois qui est un autre problème traité plus loin).

Mais la manière d’apprécier l’exploitation des fonctionnaires reste néanmoins en débat Voir aussi MATISSE

D’un point de vue pratique, rappelons que les fonctionnaires ont un traitement régi par une grille salariale nationale qui tient compte du niveau de diplôme (qui correspond, en gros à un grade), de l’ancienneté (qui se manifeste par un certain échelon), d’une notation par leurs supérieurs hiérarchiques : ceci détermine un certain nombre de points d’indice. C’est en multipliant ce nombre par la valeur du point que le salaire est défini. On voit donc sans peine que, pour diminuer l’exploitation des fonctionnaires, les syndicats de fonctionnaires doivent : faire reconnaître leur qualification, la qualité et pénibilité de leur travail, la prise en compte de leur expérience et revendiquer une hausse de la valeur du point d’indice. On constate ici le caractère unificateur de cette grille que les libéraux voudraient bien casser en mettant en exergue les vertus du mérite individuel (qui est déjà pourtant prise en compte avec la notation souvent passée sous silence par les médias). Rappelons aussi que la hiérarchie salariale dans la fonction publique est de 1 à 4, donc beaucoup plus "écrasée" que dans le secteur privé (1 à 480, sans même prendre les cas les plus extrêmes). La grille indiciaire de la Fonction Publique constitue donc un lien objectif de solidarité entre les différentes catégories de fonctionnaires.

Selon J.Bidet, l’exploitation des travailleurs indépendants résulte de l’échange inégal de valeurs entre les capitalistes et les travailleurs indépendants (petits exploitants agricoles, artisans,, petits commerçants).

"Les marchandises issues de la petite production indépendante, entrant sous-évaluées dans la production capitaliste à titre de moyens de production, ou au titre de moyen de consommation de la force de travail salariée, génèrent ainsi une élévation du taux de plus-value et du taux de profit." (p232-33)

Le développement de la sous-traitance mettant en concurrence acharnée les petites entreprises soumis à la tutelle de gros monopoles, la concurrence meurtrière des grandes surfaces pour le petit commerce de proximité, la prédominance de la production industrielle sur le petit artisanat témoignent de cette subordination de cette fraction de la classe dominée à la classe dominante. On trouve, par exemple, des informations concernant l’artisanat sur le site de l’UPA

L’accaparement par la bourgeoisie (ce qui n’exclut pas l’existence de petits porteurs d’actions au pouvoir négligeable) de biens publics porte un nom : privatisations.

Les privatisations d’entreprises publiques nationalisées en 1945 et 1981 permettent une restauration de la domination économique de la classe capitaliste dominante : on voit donc que le processus est bien toujours actuel. Bien entendu, les motifs officiels sont tout autres : les privatisations sont un moyen de trouver des ressources financières pour redresser le budget de l’État ! Bref, on dépouille l’Etat de ses biens et ressources pour prétendre le sauver !

- b)- La pression des contraintes financières

Celle-ci s’exerce à tous les niveaux :

- individus : l’insuffisance des salaires a de multiples implications sociales et psychologiques : mauvaises conditions d’habitat, d’alimentation, anxiété de ne pouvoir boucler les fins de mois... Exigence de productivité excessive dans le travail.

Soulignons que l’endettement, (avec la précarisation de l’emploi), est un moyen d’assujettissement très puissant rendant difficile les résistances sociales. Les données de l’INSEE indiquent que l’endettement des ménages n’est pas marginal.

- Groupes professionnels : politiques éducatives, culturelles d’information limitées dans leur qualité par des contraintes financières.

Ceci est valable dans de nombreux secteurs.

- Institutions à caractère social : budgets de misère pour la protection des mineurs, la pédopsychiatrie, l’aide sociale au logement...

- Des TPE et PME : la course aux prix de production-plancher dans une économie mondialisée leur permettent difficilement de mettre en œuvre des dispositifs technologiques permettant de protéger l’environnement et des politiques sociales jugées trop coûteuses.

La liste serait longue et on constaterait alors que l’assujettissement économique déborde largement la sphère de la production pour concerner en réalité toute la classe dominée et même une partie de la classe dominante victime des outils économiques qu’elle utilise. Une association comme Attac essaie d’avoir une vision d’ensemble pour combattre cette domination multiforme.

- c)- La précarité de l’emploi

Je n’insiste pas sur cet aspect : chômage, CDD, interim, précarisation de l’emploi non seulement insécurisent la vie concrète des gens mais détruisent les liens sociaux. Heureusement, la résistance s’organise contre ce fléau social et on trouve sur le site actu-chômage] la liste des organisations de lutte contre la précarité et le chômage.

1.2 La domination consentie : du productivisme au consumérisme

Ne voir dans le capitalisme d’aujourd’hui que prédation et destruction, dans la féodalité seigneuriale d’hier que tyrannie, ne permet pas de comprendre l’un des fondements de la domination : celui du service rendu et des avantages réels ou imaginaire que procure la domination. Déjà, dans son Discours de la servitude volontaire, en 1549, La Boëtie écrivait : "Ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu’ils ne peuvent même pas dire qu’ils sont à eux-mêmes. Et comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent se rendre possesseur de biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne rien laisser qu’on puisse dire être à personne. Ils voient pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes dépendants de sa cruauté.... En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait." (lire le français du 16ème siècle est un peu difficile...)

Le seigneur d’hier assurait la protection de ses vassaux qui lui procuraient en échange le fruit de leur travail. Le capitalisme assoie essentiellement sa domination par sa grande capacité à produire des objets et services diversifiés par une utilisation des sciences et techniques les plus avancés permettant une consommation de masse dont une large frange de la population bénéficie. Certes tout ceci se réalise au prix de gaspillages énormes et d’une foule de problème sociaux, mais la masse de population, dans nos pays industriellement développés, utilisation du crédit et subventions diverses aidant, qui profite de cette consommation, est majoritaire.

Les autres expériences dites communistes n’ont donné que faillite économique sur un fond de société monocolore et de pénurie, noyé dans la grisaille d’un socialisme de caserne. L’adjectif "communiste" figurant dans PCF et LCR ne sont plus des emblèmes mais des mots-repoussoirs associés à l’image d’un caddie vide, d’un réservoir vide, de rayons de magasins indigents faiblement éclairés par une lampe à pétrole contrastant ainsi avec l’opulence des grandes surfaces aux milles lumières, à la fois temples et salles des fêtes de la consommation. Acheter doit être une fête rappelle le publiciste Ségala.

Ainsi, au productivisme répond le consumérisme : deux pôles dialectiquement liés, tant dans l’idéologie libérale que l’idéologie socialiste productiviste : l’idéal de la société d’abondance font rêver les disciples de Adam Smith comme certains disciples de Marx. Parmi eux, l’expression consacrée "Augmenter le pouvoir d’achat" remplace tout naturellement l’expression "Améliorer les conditions de vie". On répond alors : il faut "travailler plus" pour gagner plus", c’est à dire pour "consommer plus".

Mais ce consumérisme repose lui-même sur une croyance : le caractère illimité des besoins humains et l’inépuisabilité des ressources naturelles. "Durant les 400 dernières années, depuis 1500 jusqu’à aujourd’hui, nous avons vécu plongés dans le mythe et l’obsession du développement sans limites. Karl Marx lui-même a fait l’éloge du capitalisme, en affirmant que jamais dans l’histoire un système social n’avait mobilisé toutes les forces productives possibles de la terre. Ni Marx. ni les théoriciens du capitalisme, comme Adam Smith ou Keynes, n’ont remis en question la nature de ce développement Bien que Marx ait signalé que le capitalisme détruit les deux sources de sa richesse, les êtres humains et la nature, une des limites de l’analyse marxiste fut de ne pas envisager l’exploitation de la nature, comme une composante génératrice du capital, en offrant la materia prima. Le présupposé était que la nature était illimitée" (Théologies de la libération, Léonardo Boff, p 249-50).

La grande variété de produits et de services offerts transforme le modeste citoyen en consommateur-roi à la liberté infinie s’abîmant dans l’océan des "offres personnalisées".

Le mot croissance devient alors un mot-mythe capable de tous les miracles : Société d’abondance, création d’emplois, Bonheur de tous. Sa présence dans tout discours électoraux est devenue obligatoire.

Le sociologue Jean Baudrillard a conceptualisé la notion de consommation. "La consommation dépasse la simple satisfaction de besoins matériels et devient un moyen de différentiation sociale et même un élément dans l’affirmation de l’identité."

La possession de certains produits (automobiles notamment) confère aux petites gens un sentiment de puissance qui les libère pour un moment, dans leur imaginaire, de leur asservissement.

Heureusement, des résistances s’organisent contre cette idéologie : Institut d’Etudes Economiques et Sociales pour la Décroissance, Décroissance info, Parti de la décroissance, ROCADe, Réseau des objecteurs de croissance.

1.3 La dette : une pierre angulaire de la domination.

Non seulement les dominés peuvent être reconnaissants à l’égard d’un système qui leur apporte, malgré tout, profusion de biens consommation, mais ils pensent être redevables au Patronat de leur emploi qui leur permet de vivre et consommer.

Cette "dette de l’emploi" constitue un moyen de domination fondamental.

Le magazine Télérama (n°3031 p123), en présentant un documentaire intitulé En mal de toit, aux portes de la rue (sur F3, les 21, 23,29 février 2008) écrivait : "D’après les sondages, notre regard a changé : les SDF nous apparaîtraient moins comme des marginaux que comme de possibles miroirs. Des types normaux qui, faute d’emploi solide, se sont un jour retrouvés là, assis sur le macadam avec la rue pour unique horizon. L’an dernier, une enquête BVA La Vie révélait que la moitié des Français redoutaient cette perspective, conscients qu’il suffit d’un rien - parfois un ou deux loyers de retard - pour se retrouver avec ses valises à la porte de chez soi."

L’anthropologue Maurice Godelier, dans son ouvrage L’idéel et le matériel, indiquait : "Nous formulons donc l’hypothèse suivante : pour se former ou pour se reproduire de façon durable, des rapports de domination et d’exploitation doivent se présenter comme un échange et un échange de services. C’est ce qui entraîne le consentement actif ou passif des dominés. Nous faisons également l’hypothèse selon laquelle, parmi les facteurs qui, au cours de l’histoire, ont entraîné la différenciation interne des statuts sociaux et la formation de hiérarchies fondées : sur des divisions en ordres, en castes, en classes, le fait que les services des dominants aient concerné avant tout les forces invisibles qui contrôlent la reproduction de l’univers a toujours été essentiel. Car dans la balance qui s’institue entre les services échangés, ceux que rendent les dominants apparaissent comme d’autant plus fondamentaux qu’ils sont plus imaginaires, et les services des dominés d’autant plus triviaux qu’ils sont plus matériels puisqu’ils ne concernent que les conditions, visibles de tous, de la reproduction de la société. La formule générale des liens de dépendance et d’exploitation est la dette que contractent les dominés vis-à-vis des dominants " (p210-211). Nous examinerons le versant imaginaire de la question plus loin.

Godelier étudie des exemples de dettes de la société Inca et de la société antique jusqu’à la société féodale, mais sa méthode est extrapolable aux sociétés contemporaines. Chacun aura rencontré dans sa vie professionnelle des exemples divers de dettes matérielles ou morales. La hiérarchie, tant dans le Public que dans le Privé use de ce procédé pour se rallier la bonne coopération de ses subordonnés : promotions, arrangements d’emplois du temps, affectation dans un poste avantageux, primes de prestige... Attribution de marchés, commissions... dans le monde de l’entreprise.

Mais comme nous le disions plus haut, la dette fondamentale est celle de l’emploi. Le créateur d’emplois est le chef d’entreprise et cette situation est considérée comme naturelle, inévitable...

Cette manière de voir repose donc elle-même sur un autre type de domination : la naturalisation des rapports sociaux.

2 - Les fondements culturels et idéologiques de la domination.

2.1 La naturalisation des rapports sociaux de domination.

Revenons à la Boëtie qui avait déjà soulevé ce puissant ressort de la servitude. " Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. On ne regrette jamais que ce qu’on n’a jamais eu..... Disons donc que, si toutes choses deviennent naturelles à l’homme lorsqu’il s’y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne désire que les choses simples et non altérées. Ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude."

L’esclave, le serf, le salariés ont eu et ont beaucoup de mal à imaginer autre situation que la leur. Cette naturalisation des rapports sociaux est une légitimation de l’ordre social par la classe dominante. C’est une forme de ce que Bourdieu appelle violence symbolique.

" Les diverses formes de domination, à moins de recourir exclusivement et continûment à la force armée (qui elle-même suppose d’ailleurs une dimension symbolique, parce qu’elle est perçue et parlée d’une certaine façon), doivent être légitimées, reconnues comme légitimes, c’est-à-dire prendre un sens positif ou en tout cas devenir "naturelles", de sorte que les dominés eux-mêmes adhérent à l’ordre dominant, tout en méconnaissant ses mécanismes et leur caractère arbitraire (non naturel, non nécessaire, donc historique et transformable). C’est ce double processus de reconnaissance et de méconnaissance qui constitue le principe de la violence symbolique, et donc de la légitimation des diverses dominations". (Source : )

Evidemment, cette naturalisation des rapports sociaux s’étend au-delà de la sphère économique et envahit la sphère politique. Les fonctions et ordres ont été redéfinis plus formellement dès le Moyen Age : "Dès le Moyen Âge, les lettrés du clergé élaborent les cadres théoriques d’un système social sensé garantir l’harmonie et la paix du royaume ; au début du XIème siècle, les évêques Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai posent les bases de la théorie des ordres : "ceux qui prient" (oratores), "ceux qui combattent" (bellatores) et "ceux qui travaillent" (laboratores) composent la société française dominée par le roi. Chacun des trois ordres doit être complémentaire des deux autres : les moines prient pour le salut des laïcs ; les chevaliers mettent leurs armes au service de l’Église et protègent les faibles ; enfin, les paysans cultivent la terre pour nourrir les deux premiers ordres" (voir ordres de l’Ancien régime et leur crise Ces ordres, qui ne sont que des produits historiques, sont perçus, tant par les dominants que les dominés, comme des réalités intangibles et naturelles.

Et de nos jours, sur un registre autre que les ordres, ils y a ceux qui font de la politique (nommée parfois la classe politique) , notamment les clercs issus de l’ENA et Sciences Po et les sortis victorieux des compétitions entre partis et ceux qui considèrent, nombreux parmi les dominés, ne pas en avoir la compétence et pour qui, ce monde de la politique est soit étranger et innaccessible, soit pourri, donc non digne d’intérêt.Il y a aussi ceux qui sont riches et ceux qui ne le sont pas : "c’est dans la nature es choses !". La professionnalisation de la politique tend à déssaisir les citoyens de tout pouvoir d’action sur l’évolution de la société.

2.2 L’universalisation et le partage des représentations de la classe dominante par les dominés.

La force du consentement repose sur le partage des systèmes de représentation du monde entre dominants et dominés et sur le caractère universel que veulent leur donner le groupe dominant. En examinant plusieurs exemple, Godelier écrit : " "....il ne reste qu’un moyen d’expliquer comment des individus et des groupes dominés peuvent consentir« spontanément » à leur domination : il faut que celle-ci leur apparaisse comme un service que leur rendent les dominants, dont le pouvoir dès lors paraît si légitime qu’il semble aux dominés de leur devoir de servir ceux qui les servent.Il faut donc que dominants et dominés partagent les mêmes représentations pour que naisse la force la plus forte du pouvoir des uns sur les autres, le consentement reposant sur la reconnaissance des bienfaits, de la légitimité et de la nécessité de ce pouvoir."(p206-207) Pour réaliser ce partage des représentations, la classe dominante a utilisé la force de ses discours sous-tendus tantôt par les religions, les philosophies, les écoles économiques la légitimant, les médias et, à défaut, la force et la terreur. Mais, on ne peut comprendre la domination des puissants comme un simple déversement vertical d’idées descendant du monde d’en haut vers le monde d’en bas, comme pourrait le faire croire des expressions du genre "l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante". Heureusement la réalité est plus complexe et si c’était si simple, je n’écrirais pas ce texte.

La résistance à la domination. Godelier indique "...Bien entendu aussi un consentement actif spontané n’est jamais tout à fait spontané, puisqu’il est le résultat d’une éducation, d’une culture, d’une formation d’hommes et de femmes capables de reproduire leur société. Bien entendu encore le consentement, même passif, n’est jamais partagé par tous les individus et tous les groupes d’une société et, quand il est actif, il est rarement dénué de réserves, de contradictions. Toute société -y compris les sociétés primitives les plus égalitaires -contient des intérêts communs et particuliers qui s’opposent et se composent quotidiennement. Sans cela il n’y aurait jamais eu d’Histoire"(p206). Les dominés, du moins certains d’entre-eux, résistent à la domination, et sont capables de revendiquer des idées, des actions contestataires, même si les mécanisme de domination cognitive (voir plus loin) limitent leur puissance. Jacques Bidet a raison de rappeler , " Le rapport de domination ne s’établit pas entre une classe dominante et une classe dominée, au sens où la seconde serait caractérisée par sa « subordination » à la première. Car la domination n’est pas à comprendre comme un processus transitif, comme l’action de l’un sur l’autre, mais comme un phénomène bilatéral. Toute domination sociale rencontre résistance. L’asservissement le plus extrême requiert les moyens les plus aptes à briser une velléité toujours supposée latente. (Théorie générale PUF p192).

Or, la classe dominante, en s’appuyant sur le travail des intellectuels qui la servent, a toujours fait preuve d’une grande capacité de "récupération", de "recyclage" et évidemment de neutralisation des idées la contestant. Cette intégration se fait de 2 manières : soit délibérément, par un jeu stratégique (exemple récent : la récupération des thèmes écologiques), soit sous la contrainte des luttes sociales ou les deux en même temps. L’intégration de ces idées marginales, déviantes, contestataires contribue, paradoxalement, à donner aux représentations de la classe dominante un caractère encore plus universel. Les acquis sociaux figurant notamment dans le code du travail ou de la sécurité sociale, sont le résultats de luttes sociales et de compromis avec le Patronat. Ces acquis, jamais définitifs, prennent un caractère universel du fait de leur caractère légal, sont à la fois revendiquées et combattues par la bourgeoisie selon les époques, les auditoires électoraux, les rapports de force. Faire partager à l’ensemble de la population sa vision libérale du monde est le meilleur moyen de pérenniser sa domination. De nos jours, des slogans du genre "ce qui est bon pour l’entreprise est bon pour le salarié", "il faut alléger les charges sociales pour que le chef d’entreprise créer de l’emploi" revient à faire croire que le patronat en défendant ses intérêts défend l’intérêt général et ceux des salariés.

2.3 Une conception atomistique de l’individu et une conception non scientifique de la nature humaine.

Je ne répèterai pas ici en détails ce que j’ai déjà écrit dans ma longue contribution : anticapitalisme et antilibéralisme.(voir 2.3 Les piliers du libéralisme). Je rappelle simplement une phrase de Miguel Benasayag :dans son livre , Le mythe de l’individu "l’individu est l’atome et le pivot d’un système social et économique... l’ atome fondateur du rapport capitaliste de production." (Ed. La Découverte/ Poche Cette conception considère que l’individu pré-existe à la société par ses potentialités (théorie des dons), est une sorte d’atome interagissant avec d’autres selon une logique du chacun pour soi, la liberté individuelle est instrumentalisée pour servir ses intérêts propres, le collectif est une somme d’individus (la notion holiste d’émergence est exclue). Ce qui est le plus important est la compétition, la concurrence et non la coopération et la solidarité contraires, selon cette conception, à la nature foncièrement égoïste et prédatrice de l’homme, donc peu. opérationnelles. L’individu est avide, calculateur, rationnel, libre de contracter avec d’autres individus sur un marché libre et non faussé conduisant à la société d’Abondance. Jacques Généreux, dans son excellent livre, La Dissociété, explique en quoi cette conception est nécessaire à la conception économique du libéralisme dans sa définition fictive du marché à concurrence parfaite. Cela implique un certain utilitarisme exaltant la maximalisation du bonheur individuel et une vision instrumentale de la société qui vide la vie de son sens. " ...un point de vue utilitariste est inscrit dans les institutions qui traduisent un mode d’existence commercial, capitaliste, et finalement bureaucratique, tend à vider l’existence de sa richesse, de sa profondeur ou de son sens. l’accusation expérientielle prend diverses formes : il ne reste plus de place pour l’héroïsme, les vertus aristocratiques ou les objectifs supérieurs de la vie, ce pour quoi il vaudrait la peine de mourir" écrit Charles Taylor dans les sources du Moi (p617). Evidemment une telle conception de l’individu s’oppose à l’idée progressiste qui affirme que celui-ci est structuré par la société et est un produit de l’Histoire, un micro-réseau façonné par un macro-réseau multidimensionnel dont il est un nœud, non pas atomique, mais une condensation mouvante et complexe. L’individu n’est plus une simple entité calculatrice et rationnelle mais un être à la fois doué de rationalité et de passion et pouvant faire des choix irrationnels et imprévisibles. En réalité la conception libérale de l’individu et de la nature humaine a 3 siècles d’âge et ne reposent sur aucun acquis scientifique. Penser que la lutte concurrentielle, la compétition seraient un enseignement de la Nature qui permettrait ainsi de sélectionner les espèces (entendez les individus les meilleurs) selon Darwin est une contre-vérité scientifique. Au contraire, Darwin a montré que l’espèce humaine devait sa survie à la coopération et la solidarité entre ses membres. A défaut de pouvoir comprendre la totalité des acquis de la théorie de l’évolution, on peut inviter ces libéraux à aller voir le film "La marche de l’empereur" qui montre, avec brio, comment les pingouins empereurs doivent leur survie à leur capacité de coopération. D’ailleurs, un tel comportement coopératif n’est pas un cas particulier mais est fréquent chez d’autres espèces, comme le montre le numéro hors-série de Sciences et avenir intitulé : l’incroyable socialité des animaux. (octobre- novembre 2007). Le bébé humain a ceci de particulier : il continue son développement neuronal après sa naissance et est en interaction permanente avec son environnement social pendant sa croissance. Ce genre de "détail" échappe aux champions de la théorie des dons innés ou délivrés par la Grâce. J.Généreux a tout a fait raison de dire que "La culture néolibérale tire sa force de l’ignorance et de la dissimulation de ses fondations" (Dissociété p328) et de "naturaliser" leurs positions qui deviennent des "évidences" donc indiscutables. Le stratagème consiste à éviter toute discussion sur les fondements ou sur la théorie en se rabattant sur le "réalisme", le "pragmatisme" et en stigmatisant toute position contraire comme irréaliste ou utopique.

Malheureusement, cette conception de l’individu fondée sur la défense de l’intérêt personnel existe aussi chez certains "anticapitalistes" qui projettent ou élargissent cette conception au niveau d’un clan, d’un groupe professionnel ou de la classe ouvrière !.

Que faut-il entendre par cette formule figurant dans le statut de nombreux syndicats : "défense des intérêts matériels et moraux des adhérents" ? Défend-t-on aussi le groupe, en tant que groupe solidaire ? L’adhérent n’est-il adhérent que pour défendre ses intérêts personnels ? Est-il adhérents pour aussi défendre l’intérêt des autres ? Le syndicat n’est-il pour lui qu’un instrument au service de ses intérêts ? On peut craindre ici une instrumentalisation du groupe par le simple intérêt individuel. C’est d’ailleurs dans cette optique que les libéraux sont favorables aux associations. On peut transposer cette situation aux partis politiques qui deviennent de simples instruments pour les promotions individuelles conduisant aux attributions de sièges dans les diverses assemblées, avec, en outre, cette différence de taille : la situation est aussi lucrative et narcissiquement gratifiante ! On se souvient de cet égoïsme de clan pour la question des parrainages lors des dernières élections présidentielles. On comprend donc quelle est la source idéologique de l’esprit de clan ou de boutique et de la dégénéréscence de certains syndicats en simples prestataires de services, type compagnies d’assurances.

Il est intéressant de savoir si cette conception de "défense des intérêts", selon nous d’essence libérale, était présente chez Marx. Agnès Heller, a fait cette recherche pour nous, dans son livre La théorie des besoins chez Marx (Collection 10/18 traduit de l’allemand 1978) "En rejetant l’usage ontologique général du concept d’intérêt, Marx ne se limite pas à la notion dudit intérêt « individuel » ; il se saisit également des catégories d’intérêt général ou social, et des catégories utilisées dans un sens analogue. La polémique est ouverte dans l’Idéologie allemande, et même par endroits dans les Grundrisse ; le rejet apparaît plus tard, quand Marx ne se sert pas (ou très rarement et dans un sens très général) de cette catégorie. Ce qui frappe particulièrement, c’est qu’il n’utilise pas non plus (ou très rarement et dans un sens très général) la catégorie d’intérêt de classe. C’est en vain qu’on cherche ce concept dans des ouvrages comme les Grundrisse, le Capital, Salaire, prix et profit, théories de la plus- value, il n’apparaît pas une seule fois, pas même quand Marx parle de la lutte des classes. Non pas, dit Marx, qu’il n’existe pas d’intérêt de classe ; mais il s’agit, à son avis, d’un mobile qui n’est interprétable que dans le cadre de la réalité fétichiste de la société capitaliste, et qui est lui-même de caractère fétichiste ; C’est pourquoi le mobile de la lutte des classes, qui transcende la société capitaliste ne .peut pas être « l’intérêt de classe » - le vrai mobile, non fétichisé, se trouve représenté parles besoins radicaux de la classe ouvrière..."(86-87)

L’exacerbation de l’individu-atome destructrice des liens sociaux conduit à une société fragmentée et où les individus sont enfermées dans leur peur des autres, dans leurs peurs identitaires. Les micro-groupes dits à gauche de la gauche en France, comme ailleurs, n’échappent pas à cette idéologie libérale ancestrale qui explique, pour une bonne part, leurs divisions, et de ce fait, ces "anticapitalists" ne sont pas à contre courant du l’ultra libéralisme : ils l’accompagnent ou sont portés par la vague. " En effet, dans un premier cas, plus l’organisation molaire est forte, plus elle suscite elle-même une molécularisation de ses éléments, de ses rapports et appareils élémentaires. Quand la machine devient planétaire ou cosmique, les agencements ont de plus en plus tendance à se miniaturiser, à devenir de micro agencements. Suivant la formule de Gorz, le capitalisme mondial n’a plus comme élément de travail qu’un individu moléculaire, ou molécularisé, c’est-à-dire de « masse ». L’administration d’une grande sécurité molaire organisée a pour corrélat toute une micro- gestion de petites peurs, toute une insécurité moléculaire permanente, au point que la formule des ministères de l’intérieur pourrait être : une macro-politique de la société pour et par une micro-politique de l’insécurité" (Mille plateaux ; Chap. micropolitique et segmentarité Deleuze Gattari p263 . Ed. De Minuit). Ainsi, nombreux mouvements de résistance sont réduits en molécules groupusculaires, eux aussi prisonniers de leur revendication identitaire et désirs moléculaires. Dans une telle perspective, Félix Gattari envisageait une révolution...moléculaire. " Une multiplicité de désirs moléculaires : L’idée de micro-politique du désir implique donc, une remise en question radicale des mouvements de masse décidés centralement et qui mettent en action, des individus sérialisés .Ce qui devient essentiel, c’est la mise en connexion d’une multiplicité de désirs moléculaires, connexion qui peut aboutir à des effets de « boule de neige », à des épreuves de force à grande échelle" (La révolution moléculaire p 40-41 Col.10/18.-1977). (Je rappelle que ma précédente contribution sur les appareils et réseaux tient compte de ce type de considération mais donne des outils organisationnels pour aller plus loin). Remarquons que, 30 ans plus tard, les écrits de Gattari gardent ici leur actualité : voir Le Capitalisme Mondial Intégré et la Révolution Moléculaire Pour éviter ici toute ambiguité sur mes propos, ce qui précède ne sigifie pas qu’il faille opposer à cette conception celle où la notion d’individualité devrait être abolie et sacrifiée sur l’hôtel du Bien Collectif : une telle négation conduit à des sociétés totalitaires (théocratiques, fscistes, stalinienne,.... J.Généreux défend une autre conception dialectique (à laquelle je souscris) dans son ouvrage La Dissocité mais qu’il serit trop long de développer ici.

2.4 L’imaginaire et l’idéologie groupale comme enfermement.

Nous nous appuierons ici sur la thèse de doctorat de Robert Tremblay en sémiologie : Sens et pouvoir fondements pour une sociosémiotique de l’idéologie (thèse présentée a l’université du Québec à Montréal.) Je signale, au passage, que cette thèse de 1268 pages constitue, à ma connaissance, l’ouvrage le plus complet qui n’ai jamais été écrit en langue française, sur la théorie des idéologies. Ce paragraphe nous servira de charnière avec le suivant.

1. Concernant l’imaginaire, Robert Tremblay, nous indique : "On doit reconnaître la pertinence de la distinction que Jacques Lacan a établie entre les instances du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Issue d’une réflexion sur l’anthropologie de Lévi-Strauss et la linguistique structurale, cette instanciation de l’univers humain lie directement les processus inconscients au langage et aux symbolismes sociaux." Et il poursuit en rappelant où se situent les racines de l’imaginaire, selon Lacan : " C’est au stade du miroir que se forme l’imaginaire dans la relation entre l’infans et son semblable (image du moi). Formatrice du moi, la relation bi-spéculaire de l’enfant et de la mère correspond à l’établissement du narcissisme primaire, sur la configuration duquel tout désir ultérieur, toute relation imaginaire au monde, se fondent. Par contre, le symbolique apparaît d’abord sous la figure du père qui introduit l’ordre social , et par là, le fait même le petit enfant au langage. Le langage, phénomène essentiellement symbolique, se constitue de la différence et du lien distinctif entre les signifiants."(Thèse, p528)

2. Et il est très difficile de séparer imaginaire et idéologie : Tremblay défend l’idée que l’émotionnel participe à l’idéologie ;

"L’hypothèse d’un investissement imaginaire du symbolique est essentielle pour lacompréhension de l’effet des idéologies sur les sujets et de l’émotivité intense qui accompagne plusieurs manifestations idéologiques. Les processus d’identification au chef, de projection spéculaire sur la figure de l’Église ou du Parti et de rationalisation continue des actes et des situations, même lorsqu’elles ne dépendent en rien de "Nous", mais bien du réel : tous ces phénomènes s’expliquent simultanément par l’hypothèse selon laquelle l’imaginaire avec toute sa suite de pulsions, d’investissements affectifs et de transformations des forces psychiques, investit l’ordre symbolique. Cet investissement qu’on peut constater aussi dans le domaine esthétique, par exemple, rend bien compte de la ferveur idéologique et rien d’autre n’en rend aussi bien compte. Si je suis amoureux de cet autre (le Parti, le chef) alors je le défend jusqu’à la mort. Si cette idée-ci est considérée par moi comme LA vérité (et non ma vérité), alors je lutterai inlassablement pour l’imposer puisqu’elle me justifie de vivre et me constitue comme subjectivité. Si ceux-ci sont le mal (un autre peuple, une autre nation) alors il faut les détruire avant qu’ils ne "Nous" détruisent.... Au bilan, il apparaît que l’investissement imaginaire sous ses divers modes joue un rôle essentiel dans la production des idéologies. Il apparaît également que les idéologies comme formes symboliques modulent dès l’origine la formation imaginaire des sujets ".(idem p536)

3. Nous ne nous attarderons pas sur le chapitre 5.3 de la thèse de Tremblay, pourtant passionnante Identification, conviction et adhésion idéologiques qui fait appel à des conceptions variées (Lacan, Kaës, Castoriadis,...) dont il montre les apports et les limites. On peux mentionner simplement un rappel des fonctions de l’idéologie au niveau des groupes : "L’idéologie ainsi constituée remplit diverses fonctions : identificatoire, de cohésion, de discrimination et d’assignation, cognitive, défensive, régulatrice. Elle accomplit aussi une fonction d’équilibrage psychique pour les sujets adhérents. Mais, selon Kaës, le dépassement de la position idéologique est possible, lorsque l’évolution du groupe le porte vers un questionnement sur l’origine et l’historicité de la construction idéologique du groupe. S’ouvre alors une période mythopoétique où se crée un espace transitionnel ouvert, par lequel le système idéologique se trouve déconstruit.." (p544).

4. Cet enfermement groupal peut être favorisé par une tendance au "être bien ensemble" que la psychanalyse peut aborder en ces termes : "...Il y a donc, aussi bien dans le groupe que dans le rêve, une régression qui s’opère dans la direction du principe de plaisir et du Moi idéal. Si le rêve représente un lieu individuel de réalisation de désir, le groupe en constitue le lieu collectif (étant bien entendu qu’il s’agit ici de groupes non formels dans lesquels personne n’est chargé d’assurer un commandement ou une censure) Cette régression va de pair avec un détachement à l’égard de la réalité, une coupure qui la favorise, dans le groupe .comme dans le rêve. Le mode d’organisation de la plupart des groupes accentue encore cette mise à l’écart de la société, par l’isolement culturel, l’interruption momentanée des obligations familiales et professionnelles, le lieu des réunions, parfois éloigné et isolé. Le groupe, replié sur lui-même, représentant une parenthèse dans la réalité, fonctionne ainsi de lui-même, sur le mode de l’illusion, et, tout comme le rêve représente une illusion individuelle, le groupe constitue une illusion collective." ( La face cachée du pouvoir p77) On constate donc que l’on ne peux concevoir l’idéologie comme un système de représentations purement rationnelles. Son efficience tient à son encrage dans la subjectivité et l’imaginaire des individus. On retrouve, d’une certaine manière la définition d’Althusser de l’idéologie : " L’idéologie est une « représentation » du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence"

Evidemment, à cette domination idéologique tentent de répondre des mouvements politiques de gauche, avec les limites que nous venons de voir. On peut trouver à Blogpole une carte interactive de tous ces mouvements et à Overblogs un annuaire des blogs de gauche.

Fin de la première partie

A bientôt chers amis

Hervé


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