8 et 9 novembre 1923 Hitler tente le putsch de la brasserie

dimanche 19 mars 2017.
 

- A) 1923 Contexte allemand du putsch
- B) Novembre 1923 en Bavière
- C) 8 novembre 1923 au soir : le coup d’état hitlérien paraît réussir
- D) 9 novembre 1923 : Echec du putsch
- E) Clémence inouïe de la Justice envers Hitler

A) 1923 Contexte allemand du putsch

Depuis le début du 19ème siècle, en réaction à l’impérialisme de la France napoléonienne, un fort nationalisme conservateur pan-allemand s’est développé.

Les milieux privilégiés allemands (junkers comme grands bourgeois) poursuivent depuis les années 1860 un projet d’hégémonie économique, politique et militaire sur l’Europe.

Alfred Krupp

La soif nationaliste se traduit par la course aux armements mais par le souci permanent de financer une extrême droite apte à contester idéologiquement le mouvement ouvrier (syndicats et partis de gauche) au sein du salariat, apte à servir de force d’appoint paramilitaire si nécessaire.

Allemagne Pourquoi et comment le patronat a fondé le fascisme ?

Cette ambition impérialiste contradictoire avec celle de la France, de la Grande Bretagne et de la Russie représente une cause de la Première guerre mondiale (1914 à 1918).

Causes de la Première Guerre Mondiale : capitalisme, nationalisme et responsabilité des Etats

Pour essayer d’emporter une victoire militaire face à la France, Grande Bretagne, Russie, Italie, Etats Unis, Serbie, Monténégro, Japon, Roumanie, Grèce, Portugal (sans parler les troupes venues du Canada, Inde, Australie, Afrique du Sud...), le Kaiser et ses généraux saignent le peuple allemand jusqu’à la dernière goutte.

La guerre s’éternisant sans aucune chance de succès, des soulèvements éclatent en Allemagne durant l’automne 1918 dans les villes, les usines mais aussi à l’armée (particulièrement la marine).

30 et 31 octobre 1918 : Début de la Révolution allemande

Du 6 au 10 novembre 1918 : Quand la révolution allemande mettait fin à la Première guerre mondiale

La révolution allemande de 1918 1919

La symbiose entre féodaux, fraction majoritaire des grands patrons et de l’appareil d’état (généraux, juges...) constatée avant 1914 puis de 1914 à 1918, se renforce après guerre dans cinq directions :

- utiliser la social-démocratie pour endormir le mouvement ouvrier

- sauver les grandes entreprises et leurs profits

- maintenir l’exaltation nationaliste par une campagne de presse contre les vainqueurs de la Première guerre mondiale et les clauses du Traité de Versailles

- renforcer l’extrême droite et ses bandes de nervis paramilitaires qui ont recruté de nombreux officiers et soldats à présent sans emploi

- écraser dans le sang la gauche anticapitaliste

Du 10 au 16 janvier 1919, la social-démocratie et les corps francs paramilitaires écrasent la gauche berlinoise et le mouvement ouvrier

De 1920 à 1923 se développe une crise multiforme de la société allemande :

- une crise économique et sociale avec un chômage endémique et une misère de masse.

- une crise monétaire exponentielle. En janvier 1923, un dollar vaut 18 000 marks, en juillet 160 000, en août un million et en novembre 4 milliards de marks. Les salaires payés en fin de mois n’ont plus aucune valeur dix jours plus tard.

- Les produits de base, y compris alimentaires, atteignent des prix inabordables. En 1918, un œuf coûtait 0,25 mark. En novembre 1923, il coûte 80 milliards de marks et une livre de beurre coûte 210 milliards de marks. Les émeutes de la faim touchent tous les lands.

- une crise nationale lorsque l’armée française occupe la Ruhr en représailles du non-paiement des réparations de guerre.

- une crise sociale car les milieux populaires, particulièrement la classe ouvrière, subissent la crise de plein fouet (les salaires perdent de 30 à 75%de leur pouvoir d’achat) ; ils ne veulent pas faire les frais d’une crise dont les responsables continuent à maintenir leurs profits.

- une crise idéologique : l’oligarchie utilise les grands journaux dont elle est propriétaire pour faire porter la cause de la défaite de 1918 sur la gauche et la cause de la crise sur la France et la Grande Bretagne. L’antisémitisme devient également un moyen pour détourner la colère populaire contre les juifs

- une crise institutionnelle : l’armée joue sa propre partition, restant nostalgique d’un Etat fort dans lequel elle était privilégiée.

12 septembre 1919 : l’armée charge Hitler de construire le parti nazi

En septembre 1923, le gouvernement de Berlin décide de reprendre le paiement des réparations de guerre. Les journaux montent la tête à la population. La possibilité d’une arrivée au pouvoir des communistes en Saxe et en Thuringe n’apparaît plus que comme une question de mois.

B) Novembre 1923 en Bavière

Il serait très incomplet d’étudier le contexte de la tentative de putsch par les nazis en ce mois de novembre 1923 en ne traitant que celui de l’ensemble de l’Allemagne.

La Bavière constitue alors un foyer particulièrement actif d’organisations d’extrême droite (dont le parti nazi) et corps francs paramilitaires (dont les SA). De plus, la critique violente du gouvernement national de Berlin (dirigé par Stresemann) par celui provincial de Bavière (Von Knilling) apporte un éclairage indispensable.

B1) Le chef du gouvernement allemand (chancelier) se nomme alors Gustav Stresemann :

- président-directeur général de l’Union des Industriels pour la région de Dresde-Bautzen en 1902

- membre très actif du Parti Libéral National en 1903, un parti défendant principalement les intérêts des grands industriels.

- député et dirigeant de ce parti en 1907, il est profondément monarchiste, viscéralement nationaliste, clairement impérialiste. Dans un discours du 4 décembre 1914, il déclare : « La victoire de l’Allemagne amènera la paix dans le monde ». La Première guerre mondiale a pour lui des causes uniquement économiques.

- Après guerre, Stresemann fonde le Deutsche Volkspartei (DVP), un parti libéral qui représente les industriels et dont il devient le dirigeant national. Plusieurs personnalités de cette organisation joueront un rôle important aux côtés d’Adolf Hitler comme Hjalmar Schacht qui lui apportera le soutien des milieux financiers avant d’être son ministre de 1934 à 1943.

Nommé chancelier en 1923 par le président social-démocrate de sinistre mémoire Friedrich Ebert, Gustav Stresemann mène une politique de droite dure, combat contre les communistes, contre les intérêts ouvriers, contre la France qui maintient ses demandes de réparation.

B2) Les institutions de Bavière, fief historique du catholicisme conservateur et royaliste, campent sur une orientation encore plus à droite et sont liées aux groupes d’extrême droite, particulièrement les corps francs paramilitaires

Lorsque Stresemann passe un compromis avec les autorités françaises en ce qui concerne les "réparations de guerre", Eugen von Knilling, ministre président de Bavière s’insurge, refuse les ordres de Berlin et nomme Gustav von Kahr comme commissaire général. Celui-ci anime une galaxie de groupes d’extrême droite et corps francs paramilitaires. Il forme un triumvirat, assumant tous les pouvoirs avec le chef de l’armée en Bavière, Otto von Lossow, et le chef de la police Hans Ritter von Seisser.

Le parti nazi compte alors 55000 adhérents, particulièrement en Bavière, son fief. Il est financé par des hommes d’affaires comme Ernst Hanfstaengl (qui a choisi Hitler en tant que parrain de son fils). Il s’appuie sur la force paramilitaire des Sections d’Assaut (SA) commandées par Ernst Röhm, un officier transfuge du parti royaliste bavarois. Il est rejoint par des personnalités connues du monde militaire comme Hermann Göring. Il bénéficie du soutien de généraux célèbres comme Von Ludendorff.

Suite à la marche victorieuse sur Rome de Mussolini, le projet de marche de la Bavière vers Berlin devient de notoriété publique. Le chef de l’armée allemande Hans von Seeckt est favorable à la mise en place d’une "dictature légale" ; il prévient Stresemann qu’en cas de marche sur Berlin des troupes aux ordres de Von Lossow, la Reichswehr ne s’y opposerait pas.

Hitler organise une démonstration de force. Aux côtés de Ludendorff, il passe en revue un défilé de 100 000 hommes issus de différentes formations paramilitaires de droite comme la Reichsflagge, la SA ou le Bund Oberland ; il les fédère dans le Deutscher Kampfbund. Il engage alors des négociations avec les autorités bavaroises, particulièrement Von Lossow pour la formation d’un Directoire nationaliste dont le triumvirat ferait partie avec Ludendorff. Ces négociations échouent car le projet de Gustav von Kahr et celui d’Adolf Hitler sont différents :

- le premier porte une orientation royaliste fascisante dans un contexte bavarois largement autonome du national. Le triumvirat appelle publiquement à une marche militaire sur Berlin mais en espérant surtout faire ainsi pression pour qu’une dictature libérale conservatrice dure s’installe au pouvoir dans la capitale.

- celui du second consiste à clairement prendre le pouvoir en Bavière pour marcher sur Berlin.

C) 8 novembre 1923 au soir : le coup d’état hitlérien paraît réussir

Le 7 novembre, Hitler réunit les principaux dirigeants nazis ( Göring, Röhm, Scheubner-Richter...) et personnalités amies (Ludendorff) et leur expose son plan : prendre le pouvoir sur toute la Bavière le 9 novembre, jour anniversaire de la fondation de la république de Weimar :

- prendre en mains les grandes villes

- occuper les gares, télégraphes, téléphones, bâtiments de l’administration civile et de l’armée

Le 8 novembre, Von Kahr (commissaire général de Bavière), Von Lossow (commandant de l’armée en Bavière) et von Seisser (chef de la police en Bavière) tiennent une réunion dans la brasserie Bürgerbräukeller. Environ trois mille personnes les écoutent dans la grande salle.

Soudain, à 20h30, les hommes des Sections d’Assaut maîtrisent les entrées du bâtiment. Hitler, Göring et des hommes de la Stosstrupp (gardes du corps) marchent vers la scène et s’y installent. Le Führer du NSDAP tire un coup de pistolet au plafond pour obtenir le silence. Il annonce que :

- les caserne de l’armée et bâtiments de la police sont occupés

- policiers et militaires défilent dans Munich portant haut le drapeau à croix gammée

Il discute quelque temps avec le triumvirat dans une petite salle séparée pour qu’ils se joignent au putsch puis revient dans la grande salle pour informer les présents que le gouvernement Stesemann et le président du Reich Ebert sont déchus de leurs fonctions, qu’un gouvernement national va être formé à Munich pour marcher ensuite sur Berlin avec le soutien de l’armée.

Ludendorff arrive alors et convainc Von Kahr, Von Lossow et von Seisser de se joindre franchement à la révolution nazie. Les trois hommes rejoignent la grande salle où ils affirment publiquement se rallier à Hitler et à son nouveau régime. L’euphorie gagne le public qui chante dans l’allégresse le Deutschland Über Alles. Röhm fait occuper les principaux bâtiments de Munich par les SA, particulièrement le quartier général de l’armée.. Les jeunes de l’école d’officiers d’infanterie se joignant au putsch. Wilhelm Frick, chef de la section politique de la préfecture de police et nazi notoire paralyse la réaction des policiers.

D) 9 novembre 1923 : Echec du putsch

Grisé par le succès de la soirée du 8, Hitler néglige la direction concrète du suivi de l’opération. Il laisse rentrer chez eux les personnalités présentes à la brasserie dont les membres du triumvirat. Un bataillon de SA s’étant emparé d’une grande quantité d’armes reste inemployé alors que d’autres groupes de nazis, insuffisamment nombreux et armés sont repoussés devant les casernes des 19ème et 7ème régiments d’infanterie.

Informé du regroupement armé des SA le 8 vers 20h, le major Sigmund von Imhoff, chef de la police d’Etat, met en état de défense les centraux téléphonique et télégraphique qui permettront de garder le lien avec Berlin et les poches restées fidèles au gouvernement national. Le major-général Jakob Ritter von Danner, chef la Reichswehr de la garnison de Munich, profite du fait que les SA ont occupé le quartier général mais pas son central téléphonique pour organiser la résistance. Les triumvirs dénoncent au petit matin le putsch ; il commandent à l’armée et à la police de le mater.

Conscient que le situation leur échappe, Ludendorff et Hitler décident d’organiser un grand défilé à travers la ville pour gagner à eux la population. Arrivé à l’Odeonsplatz, le cortège est arrêté par une forte unité de policiers. Hitler leur demande de se rendre mais il est vite dépassé par la fusillade qui éclate. Trois policiers et seize nazis perdent la vie durant cet échange de coups de feu.

Parmi les personnalités nazies, Scheubner-Richter est tué, Göring est grièvement blessé, Ludendorff arrêté. Hitler fuit dans une voiture pour se réfugier dans le grenier de ses meilleurs mécènes, les Hanfstaengls. Röhm et ses SA, conscients de l’échec du putsch, se rendent à l’armée régulière qui leur rend les honneurs.

E) Clémence inouïe de la Justice envers Hitler

Arrêté le 11 novembre, Hitler est coupable de deux crimes passibles de la peine capitale :

- il avait organisé une rébellion armée dans le but de prendre le pouvoir,

- cette opération avait provoqué la mort de plusieurs policiers

Pour s’en sortir au mieux, il menace d’une part de révéler le nom des dirigeants conservateurs catholiques bavarois qui avaient trempé dans la préparation du putsch, d’autre part ses liens dans l’armée.

En fait, ni l’armée, ni le patronat, ni les institutions catholiques, ni les institutions judiciaires, ni le gouvernement bavarois ne veulent pas s’attaquer durement à Hitler avec lequel ils sont trop liés et partagent de nombreux points d’accord.

Dans ces conditions, le führer profite du procès pour se faire connaître dans tout le pays.

Condamné à cinq ans de prison dans le magnifique château de Landsberg, il dispose d’une vaste salle de travail, reçoit des visites, peut avancer la rédaction de Mein Kampf avec ses collaborateurs...

Au bout de neuf mois de détention douce, il est libéré.

Finalement, la clémence inouïe de la justice lui a permis de tirer profit d’un coup d’état raté.

Jacques Serieys le 1er novembre 2008


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