Révolution russe 1917 2017 : 10 articles

vendredi 15 décembre 2017.
 

Quelques textes pour éclairer cent ans après ce que fut la Révolution russe.

1) « Les journées d’octobre » 1917 Conseil d’usine Assemblée générale Rayon du parti Armement Smolny Palais d’Hiver

2) Guerre civile russe. Pourquoi les Rouges ont-ils gagné ? 29 octobre 1917 à octobre 1922 (Jacques Serieys)

3) Révolution russe : Pour un anniversaire sans refoulement ni complaisance 1917 2017 (Jacques Serieys)

4) La période révolutionnaire 1917-1927 (Jacques Serieys)

5) La révolution de février 1917 en Russie par Léon Trotsky (8 au 13 mars pour notre calendrier)

6) Révolution russe : l’insurrection du 24 février 1917 renverse le Tsar

7) La révolution russe ( contexte, nature, causes, paysannerie, question nationale, bolchévisme, bilan ) Conférence de Trotsky

8) 90 ans après, faits, histoire et commémoration de la révolution russe (par Gérard Filoche)

9) La Révolution d’Octobre (texte d’André Breton, 19 novembre 1957)

10) La Révolution d’octobre - 90 ans après (par David MANDEL)

Lénine et la révolution, question gênante au pays de Poutine

Il y a cent ans, la révolution de Février faisait tomber la dynastie tsariste des Romanov. Lénine, à Zurich, se préparait à celle d’Octobre. Aujourd’hui, ce processus révolutionnaire et la figure du leader bolchevique divisent la société russe.

Pris dans les glaces de la Neva, le croiseur Aurore émerge du brouillard hivernal. Sur le pont du bâtiment centenaire, un drapeau soviétique flotte au-dessus d’une tourelle. Nous sommes le 27 janvier. Saint-Pétersbourg fête le 73e anniversaire de la levée du siège de 900 jours imposé par l’armée nazie aux habitants d’une ville qui s’appelait encore Leningrad. Dans la cale du navire transformé en musée, deux adolescents vêtus de pantalons de toile et de gros pulls en laine vert bouteille tiennent une conversation animée. Dans une heure, Alexei Ivanovitch et Andrei Nicolaïevitch iront sur l’ex-ligne de front du blocus pour y rejouer la libération de Leningrad du joug nazi. Mais, pour l’instant, c’est une photo jaunie de marins russes posant fièrement sur l’Aurore en février 1917 qui les divise  : «  Moi, je te dis que ce n’était pas une bonne idée de suivre Lénine et les bolcheviques  ! affirme Alexei. Ce fut un désastre pour toute la Russie. Des millions de morts. Ces mecs ont déconné. La Russie a perdu sa stabilité. Pourquoi avoir tué le tsar  ? Nos grands-parents ont souffert de cette révolution  ! Puis nos parents.  »

«  Ils ont eu raison de suivre Lénine  »

Scrutant les armes d’un mannequin déguisé en marin situé derrière une vitrine, Andreï rétorque  : «  Tu ne comprends rien. Ils ont eu raison de suivre Lénine. Grâce à cette révolution, le peuple russe a eu droit à la santé publique, l’école pour tous, la sécurité de l’emploi. Tu trouves que c’est rien, toi  ? Ces mecs sur la photo sont des héros, Alexeï. Ils ont changé le monde  !  » Les «  mecs  » en question, ce sont ces dizaines de matelots et officiers de l’Aurore qui, après les grèves de l’usine Putilov de Petrograd en mars 1917 (février, selon le calendrier julien), qui aboutirent à la fin de la monarchie des Romanov, ont formé un comité révolutionnaire pro-bolcheviques permettant à Lénine, encore à Zurich, d’obtenir un appui militaire décisif pour la suite. Quelques mois plus tard, en effet, le 7 novembre 1917 (25 octobre du calendrier julien), l’Aurore tirera la première salve signalant le début de l’assaut sur le Palais d’hiver, où siégeait le gouvernement provisoire, provoquant ainsi le renversement de l’ordre ancien…

Les positions tranchées des deux lycéens sont monnaie courante dans un pays où l’anniversaire de la révolution est loin de se faire dans un climat apaisé et où la figure de Lénine pose régulièrement problème. Vladimir Poutine n’y échappe pas, en profitant même pour construire, dans la controverse, son ambition idéologique qui pourrait se résumer par le nom de son parti  : Russie unie. Ainsi, le 24 janvier de cette année, devant les membres du Front populaire panrusse, le leader russe reprochait-il à celui de la révolution bolchevique d’avoir sapé l’Union soviétique dès sa naissance en imposant une égalité totale pour chacun des sujets (Russie, Ukraine, Biélorussie et le Sud russe, la fédération du Nord-Caucase) leur donnant le droit de quitter l’Union. «  Ce qui était, en réalité, une bombe à retardement placée sous les fondations de notre État  », précise Vladimir Poutine, préférant la position autonomiste de Staline. Mais, même le chef du Kremlin ne peut, aujourd’hui, s’en tirer à bon compte sur un sujet aussi sensible qu’irrationnel. Le même jour, une question lui est posée  : comment s’y prendre pour enterrer Lénine, dont le corps embaumé repose dans le Mausolée de la place Rouge à Moscou  ? La réponse est plus mesurée  : «  Il faut agir avec du doigté et ne prendre aucune décision qui puisse diviser notre société.  »

Mais laissons-là l’ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg et revenons à cette ville, au temps où elle s’appelait encore Petrograd. Plus à l’est du mouillage de l’Aurore, à l’endroit où la rivière forme un coude s’élançant vers le sud, voici le quartier de Smolny. Non loin de la superbe cathédrale éponyme, un autre monument se présente  : l’Institut Smolny, choisi par Lénine comme quartier général des bolcheviques, d’où partit l’insurrection du 7 novembre 1917. À quelques pas de l’actuel musée de la Révolution, Mikhaïl Vassilievitch Popov, docteur en philosophie et spécialiste du «  marxisme-léninisme  », vient donner une conférence à l’«  université rouge  ». Au sortir d’un ascenseur usagé, nous voici devant la porte d’entrée discrète de l’établissement qu’il a lui-même fondé, voici une dizaine d’années. Une plaque dorée estampillée «  Parti communiste ouvrier de Russie  » est accrochée au mur. L’homme d’une soixantaine d’années semble tout droit sorti d’une réunion du parti bolchevique. Humblement vêtu d’un costume noir, les cheveux rares peignés en arrière, une moustache discrète, la cravate ajustée, l’historien au regard rieur nous précède dans un long et sombre couloir au bout duquel un buste énorme de plâtre immaculé semble être la seule source de lumière  : Vladimir Illitch Oulianov veille. Après quelques pas, nous entrons dans la salle de cours. Sur le mur de gauche, une large bibliothèque remplie de l’ensemble des œuvres de Lénine est ouverte au tout venant. Quatre portraits à l’huile sont accrochés sur le haut des panneaux de la bibliothèque  : Marx, Engels, Lénine et Staline. Sur la droite, une énorme huile recouvre le mur, représentant Lénine en train de haranguer ses camarades du parti bolchevique pour les convaincre de relancer la révolution. Ce soir-là, une trentaine de personnes ont pris place. Mikhaïl Popov rejoint son bureau  : «  Mesdames et Messieurs, bonjour à tous. Aujourd’hui, je vais vous parler des racines de la révolution russe. Depuis la Commune de Paris, aucune expérience humaine n’avait permis au peuple de prendre réellement le pouvoir, mais cette fois-ci, l’instauration des soviets par Lénine va permettre à l’expérience de perdurer…  »

Deux à trois fois par mois, la salle de cours est remplie. Des intellectuels déjà convaincus, mais aussi des étudiants ou des ouvriers qui viennent chercher ici de quoi se nourrir. «  Je suis étudiante en vidéo et communication, mais je me pose beaucoup de questions sur la révolution et la politique en général  », explique Natacha Ivanova, venue filmer la conférence. «  Il est utile de réinterroger l’histoire et de voir ce qui n’a pas marché. À l’école, c’est un sujet qu’on aborde de moins en moins. Peut-être la révolution russe et l’expérience soviétique n’étaient-elles qu’un brouillon. Les outils mis en place par la pensée marxiste ont l’avantage d’être efficaces aujourd’hui encore.  »

À ses côtés, Nicolaï Alexandrovitch, ingénieur chimiste, voit là une occasion de poursuivre le travail commencé  : «  Le communisme n’est pas mort… plus le temps passe, plus je m’aperçois que les bolcheviques étaient dans le juste. Lénine a été un grand homme.  » Pour Mikhaïl Popov, dont les vidéos sont de plus en plus suivies sur YouTube, la transmission de cette histoire est vitale. «  Le plus important pour moi, c’est évidemment de faire contre-feu au courant actuel dans le pays consistant à réécrire l’histoire de la révolution de manière paranoïaque, faisant de Lénine le responsable de tous les maux de la Russie du XXe siècle. L’internationalisme cher à Lénine, et que défendait aussi le fondateur de votre journal, Jean Jaurès, reste aujourd’hui la seule solution pour éviter la guerre et la montée des nationalismes mortifères partout dans le monde. C’est cela, son héritage. Continuons de le défendre.  »

«  Cette histoire a du mal à être repensée  »

Le fait est que, 750 kilomètres plus au sud, dans la capitale actuelle de la Russie, le discours n’est pas tout à fait le même. Dans son bel appartement en centre-ville, Evguenia Tirdatova, l’une des programmatrices du Festival de cinéma de Moscou, ne s’en cache pas  : «  La révolution n’est pas au centre des préoccupations des cinéastes russes d’aujourd’hui, explique celle qui donne aussi des cours à l’Institut du film de Moscou, les sujets abordés sont plus liés à la Russie contemporaine. Cette histoire a du mal à être repensée, sans doute aussi du fait de la présence de tout un cinéma de propagande qui court encore dans les mémoires. Dont des chefs-d’œuvre d’Eisenstein. La révolution de 1917 et Lénine sont des sujets complexes pour notre peuple. Pour ma part, je suis née en URSS. Je dois dire que ce pays m’a donné l’accès à des conditions d’éducation de grande qualité.  » À ses côtés, Sofia Tirdatova, sa fille, productrice, condamne au contraire cette époque  : «  Moi, je travaille sur l’écriture d’un film sur le roman Résurrection, de Tolstoï. Mais il serait temps aujourd’hui d’interroger le vrai rôle de Lénine dans cette révolution. Ses relations avec l’ennemi allemand et la chute de l’Empire tsariste  !  » Un pitch que pourrait défendre Kirill Mozgalevsky, réalisateur de TV moscovite qui a entamé le tournage d’une série de 20 épisodes d’une heure relatant l’histoire de la révolution russe. Les cheveux longs, blouson de cuir et santiags, une petite croix orthodoxe accrochée autour du cou, l’homme reçoit au Marriott Hotel de la rue Tverskaya. «  Personne n’a jamais dit la vérité sur cette révolution, commence le bonhomme. Tout a été organisé dès le début du XIXe siècle, par les grandes banques européennes et anglaises qui ont financé cette révolution pour imposer le mode de vie industriel anglo-saxon. Lénine, Trotski, Zinoviev, Kamenev… à part Staline, la plupart des leaders étaient des juifs ou d’origine juive, tous n’ont été que les agents d’un projet visant à faire tomber la Grande Russie. Je pense que le meilleur système pour la Russie était le tsarisme. Il y a eu des tsars blancs, des tsars rouges. Si Poutine veut devenir tsar, tout le pays suivra.  » Sur la place Rouge, à quelques pas du luxueux hôtel Marriott, nul doute qu’un tel discours révisionniste et antisémite aura fait se retourner Vladimir illitch Oulianov, dit Lénine, dans son propre tombeau.

Qu’est-il prévu pour le centenaire  ?

Le 7 novembre, date anniversaire de la révolution d’Octobre, célébrée sous l’URSS, n’est plus un jour férié par décision de Vladimir Poutine. Aussi le centenaire des révolutions de Février et d’Octobre 1917 est-il une source d’embarras pour le Kremlin. Aucun défilé civil ou militaire ou de reconstitution historique qui exalterait un peuple prenant en main sa destinée n’est à ce jour prévu dans le calendrier officiel.

Stéphane Aubouard, l’Humanité


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