5 octobre 1789 Quand la masse des femmes entre en révolution

mardi 28 novembre 2017.
 

Le 14 juillet 1789, le peuple parisien s’est soulevé pour en finir avec un système qui le réduisait à la misère. Le 5 octobre 1789, ce peuple parisien survit encore plus dans la famine quotidienne. Louis XVI n’a signé aucun texte adopté par l’Assemblée nationale, ni celui du 4 août, ni la déclaration des droits du 26 août par exemple. De plus, il appelle autour de lui des troupes menaçantes et hostiles à la Révolution. Aussi, spontanément, des milliers de pauvres se rassemblent. Quelques héros du 14 juillet (Hulin, Maillard...) et quelques personnes décidées (Théroigne de Méricourt...) décident de marcher sur Versailles où vit la Cour royale.

Pour la première fois, la masse des pauvres s’invite à l’Assemblée nationale puis dans le palais des privilégiés. La philosophe Hannah Arendt donne un éclairage intéressant sur ce fait majeur "La pauvreté est plus que le simple manque, c’est l’état de besoin constant et de misère aigüe dont l’ignominie particulière réside dans son pouvoir déshumanisant ; pauvreté avilissante parce qu’elle place les hommes sous les ordres absolus de leur corps, c’est à dire sous l’autorité absolue de la nécessité... C’est sous l’emprise absolue de cette nécessité que la foule se rua pour prêter main-forte, inspira la Révolution française, la lança en avant, avant de la conduire à sa perte finale, car cette foule était celle des pauvres."

Dix mille manifestants marchent donc sur Versailles le 5 octobre, surtout des femmes. Sur place, ils sont de prime abord, impressionnés par les lieux et les personnages, telle la petite marchande de fleurs chargée de présenter les demandes du cortège et qui s’évanouit devant le roi. Dans la nuit, les plus déterminés s’enhardissent.

Au petit matin du 6 octobre, la grille du château est forcée par une foule de sans-culottes.

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira (par Edith Piaf) Entrée des Parisiennes dans le château de Versailles

Dès lors, le roi doit céder sur tout et même accepter de suivre la masse des femmes à Paris. Le voilà prisonnier dans la capitale, au coeur d’un mouvement social extrêmement puissant, extrêmement mobilisé, difficile à satisfaire.

Moment décisif de la révolution. Les Monarchiens qui espéraient une royauté constitutionnelle voient leur projet balayé par la manifestation spontanée de milliers de femmes. Mirabeau et Lafayette ("Il y a deux partis, celui du trône et celui du désordre") qui agissaient dans la perspective d’une monarchie à l’anglaise comprennent qu’ils sont dépassés par la radicalisation populaire et vont à présent s’opposer au processus révolutionnaire. Le duc d’Orléans qui avait cru possible de réussir une révolution de palais en s’appuyant sur le peuple, préfère à présent quitter la France et rejoindre Londres.

L’Assemblée nationale elle-même prend le chemin de Paris pour ses séances (salle du Manège). Dans un premier temps, un souffle conservateur parcourt les députés suite aux journées des 5 et 6 octobre. Mirabeau s’en fait le porte-parole, dénonçant "la populace qui tient le pavé par sa tyrannie anarchique". Le 20 octobre, les députés discutent d’une loi martiale chargeant les autorités municipales d’utiliser la garde nationale pour ouvrir le feu sur les manifestants. Le 29 octobre, ce souffle conservateur de réaction peureuse suite à l’intrusion du peuple dans l’histoire trouve son paroxysme dans le principe constitutionnel "Nul n’est vraiment citoyen, s’il n’est propriétaire".

Il faudra à nouveau l’irruption du peuple le 17 juillet 1791 puis le 10 août 1792 pour que la révolution reprenne sa marche en avant.

Jacques Serieys

Ci-dessous, récit de la journée du 5 octobre par l’historien Jules Michelet.

La complémentarité éruptive entre la Convention et la Commune de Paris apparaît à l’horizon proche.

A) Causes de la marche des femmes sur Versailles

A1) La faim

Le 5 octobre, huit ou dix mille femmes allèrent à Versailles ; beaucoup de peuple suivit… Ce grand mouvement est le plus général que présente la Révolution, après le 14 juillet. Celui d’octobre fut, presque autant que l’autre, unanime, du moins en ce sens que ceux qui n’y prirent point part en désirèrent le succès et se réjouirent tous que le roi fût à Paris. Il ne faut pas chercher ici l’action des partis. Ils agirent, mais firent très peu. La cause réelle, certaine pour les femmes, pour la foule la plus misérable, ne fut autre que la faim. Ayant démonté un cavalier, à Versailles, ils tuèrent, mangèrent le cheval à peu près cru.

A2) Le repas des gardes du corps du Roi

Pour la majorité des hommes, peuple ou gardes nationaux, la cause du mouvement fut l’honneur, l’outrage fait par la cour à la cocarde parisienne, adoptée de la France entière comme signe de la Révolution. Le roi, chose nouvelle, accorda sa magnifique salle de théâtre où on n’avait pas donné de fête, depuis la visite de l’empereur Joseph II. Les vins sont prodigués royalement. On porte un toast à la santé du roi, de la reine, du dauphin ; quelqu’un, timidement, bien bas, propose à celle de la nation, mais personne ne veut entendre. A l’entremets, on fait entrer les grenadiers de Flandre, les Suisses, d’autres soldats. Ils boivent, ils admirent, éblouis des fantastiques reflets de ce lieu singulier, unique, où les loges tapissées de glaces renvoient les lumières en tous sens. Les portes s’ouvrent. C’est le roi et la reine... On a entraîné le roi, qui revenait de la chasse. La reine fait, le tour des tables, belle et parée de son enfant qu’elle porte dans ses bras... Tous ces jeunes gens sont ravis, ils ne se connaissent plus... Comme elle sortait avec le roi, la musique joue l’air touchant : Ô Richard, ô mon, roi, l’univers t’abandonne ! A ce coup, les cœurs furent percés... Plusieurs arrachèrent leur cocarde et prirent celle de la reine, la noire cocarde autrichienne, se dévouant à son service. Tout au moins la cocarde tricolore fut retournée et, par l’envers, devint la cocarde blanche. La musique continuait, de plus en plus passionnée, ardente ; elle joue la marche des Uhlans, sonne la charge... Tous se lèvent, cherchant l’ennemi... Point d’ennemi ; à défaut, ils escaladent les loges. Ils sortent, vont à la cour de marbre. Perseval, aide de camp de d’Estaing, donne l’assaut au grand balcon, s’empare des postes intérieurs, en criant : Ils sont à nous ! Il se pare de la cocarde blanche.

A3) La Cour se radicalise contre le peuple

L’ivresse de cette folle orgie sembla gagner toute la cour. La reine, donnant des drapeaux aux gardes nationaux de Versailles, dit qu’elle en restait enchantée. Nouveau repas le 3 octobre, on se hasarde davantage, les langues sont déliées, la contre-révolution s’affiche hardiment ; plusieurs gardes nationaux se retirent d’indignation... L’habit de garde national n’est plus reçu chez le roi. Vous n’avez pas de cœur, dit un officier à un autre, de porter un tel habit. Dans la grande galerie, dans les appartements, les dames ne laissent plus circuler la cocarde tricolore ; de leurs mouchoirs, de leurs rubans, elles font des cocardes blanches, les attachent elles-mêmes.

A4) Lecointre, (lieutenant-colonel des gardes nationaux de Versailles) défend la Révolution

Les braves gardes nationaux de Versailles avaient grand’peine à se défendre. L’un de leurs capitaines avait été, bon gré mal gré, affublé par les dames d’une énorme cocarde blanche. Le colonel marchand de toiles, Lecointre, en fut indigné : Ces cocardes changeront, dit-il fermement, et avant huit jours, ou tout est perdu. Il avait raison ; qui pouvait méconnaître ici la toute-puissance du signe ? Les trois couleurs, c’étaient le 14 juillet, et la victoire de Paris, c’était la Révolution même. Là-dessus, un chevalier de Saint-Louis court après Lecointre, il se déclare envers et contre tous le champion de la couleur blanche. Il le suit, l’attend, l’insulte... Ce passionné défenseur de l’Ancien-Régime n’était pourtant pas un Montmorency, c’était simplement le gendre de la bouquetière de la reine.

Lecointre va droit à l’Assemblée ; il invite le comité militaire à exiger le serment des gardes du corps. D’anciens gardes qui étaient là dirent qu’on ne l’obtiendrait jamais. Le comité ne fit rien, craignant de donner lieu à quelque collision, de faire couler le sang, et ce fut justement cette prudence qui le fit couler.

A5) Paris apprend les provocations royalistes

Paris ressentit vivement l’outrage fait à sa cocarde ; on disait qu’elle avait été ignominieusement déchirée, foulée aux pieds. Le jour même du second repas, le samedi 3 au soir, Danton tonna aux Cordeliers. Le dimanche, on fit partout main basse sur les cocardes noires ou blanches. Des rassemblements mêlés, peuple et bourgeois, habits et vestes, eurent lieu et dans les cafés et aux portes des cafés, au Palais-Royal, au faubourg Saint-Antoine, au bout des ponts, sur les quais. Des bruits terribles circulèrent sur la guerre prochaine, sur la ligue de la reine et des princes avec les princes allemands, sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l’on voyait dans Paris, sur les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux jours l’un, sur la disette qui ne pouvait qu’augmenter, sur l’approche d’un rude hiver... Il n’y a pas de temps à perdre, disait-on, si l’on veut prévenir la guerre et la faim ; il faut amener le roi ici, sinon ils vont l’enlever.

Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les souffrances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille et le foyer. Une dame donna l’alarme, le samedi 3, au soir ; voyant que son mari n’était pas assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça les cocardes antinationales, montra le danger public. Le lundi, aux Halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna toutes les femmes du quartier.

B) Quand la masse des femmes entre en révolution

Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles ; elles maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes… La famille accable (la femme) ; tout le poids porte sur elle. Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui pleurent, ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu remarquée, la plus déchirante peut-être au cœur maternel, c’est que l’enfant est injuste. Habitué à trouver dans la mère une providence universelle qui suffit à tout, il s’en prend à elle, durement, cruellement, de tout ce qui manque, crie, s’emporte, ajoute à la douleur une douleur plus poignante. Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes créatures sans famille, sans soutien, qui …n’ont ni ami ni amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que leur petit métier ne puisse plus les nourrir, elles ne savent point y suppléer, elles remontent au grenier, attendent ; parfois on les trouve mortes, la voisine s’en aperçoit par hasard.

Ces infortunées n’ont pas même assez d’énergie pour se plaindre, faire connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent et remuent, au temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les moins épuisées par la misère, pauvres plutôt qu’indigentes. Le plus souvent, les intrépides qui se jettent alors en avant sont des femmes d’un grand cœur, qui souffrent peu pour elles-mêmes, beaucoup pour les autres ; la pitié, inerte, passive chez les hommes, plus résignés aux maux d’autrui, est chez les femmes un sentiment très actif, très violent, qui devient parfois héroïque et les pousse impérieusement aux actes les plus hardis.

Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui n’avaient pas mangé depuis trente heures. Ce spectacle douloureux brisait les cœurs et personne n’y faisait rien ; chacun se renfermait en déplorant la dureté des temps. Le dimanche 4, au soir, une femme courageuse, qui ne pouvait voir cela plus longtemps, court du quartier Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour dans la foule bruyante qui pérorait, elle se fait écouter ; c’était une femme de trente-six ans, bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu’on aille à Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un soufflet à l’un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières, le sabre à la main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus et le mena à Versailles, la mèche allumée.

Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l’Ancien-Régime se trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce genre, et pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes sculptaient. L’une d’elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien, s’était établie bouquetière au quartier du Palais-Royal, sous le nom de Louison ; c’était une fille de dix-sept ans, jolie et spirituelle. On peut parier hardiment que ce ne fut pas la faim qui mena celle-ci à Versailles. Elle suivit l’entraînement général, son bon cœur et son courage. Les femmes la mirent à la tête et la firent leur orateur.

Il y en avait bien d’autres que la faim ne menait point. Il y avait des marchandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et charitables, comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre considérable de femmes de la Halle ; celles-ci fort royalistes, mais elles désiraient d’autant plus avoir le roi à Paris. Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la misère ; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a moins de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne et-la ressentent ; vivant toujours sur la place, elles n’échappent pas, comme nous, au spectacle des souffrances. Personne n’y compatit davantage, n’est meilleur pour les malheureux. Avec des formes grossières, des paroles rudes et violentes, elles ont souvent un cœur royal, infini de bonté.

Le 5 octobre, à sept heures du matin, elles entendirent battre la caisse et elles ne résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au corps de garde et battait la générale. C’était lundi ; les Halles furent désertées, toutes partirent : Nous ramènerons, disaient-elles, le boulanger, la boulangère et le petit mitron… Les Halles marchent, et, d’autre part, marchait le faubourg Saint-Antoine. Sur la route, les femmes entraînaient toutes celles qu’elles pouvaient rencontrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de leur couper les cheveux. D’abord elles vont à l’Hôtel de Ville…

La garde nationale … présenta la baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà rassemblées. D’autre part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la garde nationale. Les femmes ne s’étonnèrent point. Elles chargèrent la cavalerie, l’infanterie à coups de pierres ; on ne put se décider à tirer sur elles ; elles forcèrent l’Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les bureaux. Beaucoup étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe blanche pour ce grand jour… D’autres femmes, affamées, sauvages, criaient : Du pain et des armes ! Les hommes étaient des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c’était que le courage... Tous les gens de l’Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il fallait brûler leurs écritures, leurs paperasses... Et elles allaient le faire, brûler le bâtiment peut-être...

Un homme les arrêta, un homme de taille très haute, en habit noir, d’une figure sérieuse et plus triste que l’habit. Elles voulaient le tuer d’abord, croyant qu’il était de la Ville, disant qu’il était un traître... Il répondit qu’il n’était pas traître, mais huissier de son métier, l’un des vainqueurs de la Bastille. C’était Stanislas Maillard. Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg Saint-Antoine. Lés volontaires de la Bastille, sous son commandement étaient sur la place en armes ; les ouvriers qui démolissaient la forteresse crurent qu’on les envoyait contre eux. Maillard s’interposa, prévint la collision. A la Ville, il fut assez heureux pour empêcher l’incendie.

A onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui donnait sous l’arcade Saint-Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches et de piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d’armes. Parmi eux se trouvait un Garde-française qui, le matin, avait voulu sonner le tocsin, qu’on avait pris sur le fait ; il avait, disait-il, échappé par miracle ; les modérés, aussi furieux que les autres, l’auraient pendu sans les femmes ; il montrait son cou sans cravate, d’où elles avaient ôté la corde... Par représailles, on prit un homme de la Ville pour le pendre ; c’était le brave abbé Lefebvre, le distributeur des poudres au 14 juillet ; des femmes ou des hommes déguisés en femmes le pendirent effectivement au petit clocher ; l’une ou l’un d’eux coupa la corde, il tomba, étourdi seulement, dans une salle, vingt-cinq pieds plus bas.

Ni Bailly ni La Fayette n’étaient arrivés. Maillard va trouver l’aide-major général et lui dit qu’il n’y a qu’un moyen de finir tout, c’est que lui Maillard mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera le temps d’assembler des forces. Il descend, bat le tambour, se fait écouter. La figure froidement tragique du grand homme noir fit bon effet dans la Grève ; il parut homme prudent, propre à mener la chose à bien. Les femmes, qui déjà partaient avec les canons de la Ville, le proclament leur capitaine. Il se met en tête avec huit ou dix tambours ; sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d’hommes armés, et enfin, pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la Bastille.

La matinée avançait, la faim augmentait. À Chaillot, à Auteuil, à Sèvres, il était bien difficile d’empêcher les pauvres affamées de voler des aliments. Maillard ne le souffrit pas. La troupe n’en pouvait plus à Sèvres ; il n’y avait rien, même à acheter ; toutes les portes étaient fermées, sauf une, celle d’un malade qui était resté ; Maillard se fit donner par lui, en payant, quelques brocs de vin. Puis il désigna sept hommes et les chargea d’amener les boulangers de Sèvres avec tout ce qu’ils auraient. Il y avait huit pains en tout, trente-deux livres pour huit mille personnes... On les partagea et l’on se traîna plus loin. La fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard leur fit sentir d’ailleurs que, voulant faire visite au roi, à l’Assemblée, les toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage guerrier. Les canons furent mis à la queue et cachés en quelque sorte. Le sage huissier voulait un amener sans scandale, pour dire comme le Palais. A l’entrée de Versailles pour bien constater l’intention pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l’air de Henri IV.

C) La marche des femmes du peuple impacte la Révolution bourgeoise dans l’impasse

L’Assemblée avait été, ce jour-là fort orageuse. Le roi, ne voulant sanctionner ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août, répondait qu’on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur ensemble, qu’il y accédait néanmoins, en considération des circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir exécutif (royal) reprendrait toute sa force. Si vous acceptez la lettre du roi, dit Robespierre, il n’y a plus de constitution, aucun droit d’en avoir une. Duport, Grégoire, d’autres députés, parlent dans le même sens : Pétion accuse l’orgie des gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande, pour leur honneur, qu’on formule la dénonciation et que les coupables soient poursuivis.

Mirabeau lui-même n’était pas sans inquiétude pour ses tergiversations, son discours pour le veto. Il s’approche du président et lui dit à demi voix : Mounier, Paris marche sur nous... Croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château et donnez-leur cet avis, il n’y a pas une minute à perdre. — Paris marche ? dit sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement). Eh bien tant mieux ! nous serons plus tôt en république.

L’Assemblée décide qu’on enverra une délégation vers le roi, pour demander l’acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. A trois heures, Target annonce qu’une foule se présente aux portes sur l’avenue de Paris. Tout le monde savait l’événement. Le roi seul ne le savait pas. Il était parti le matin, comme à l’ordinaire, pour la chasse ; il courait les bois de Meudon. On le cherchait ; en attendant, on battait la générale ; les gardes du corps montaient à cheval, sur la place d’Armes, et s’adossaient a la grille, le régiment de Flandre, au-dessous, à leur droite, près de l’avenue de Sceaux ; plus bas encore, les dragons ; derrière la grille, les Suisses. M. d’Estaing, au nom de la municipalité de Versailles, ordonne aux troupes de s’opposer au désordre, de concert avec la garde nationale.

Cependant Maillard arrivait à l’Assemblée nationale. Toutes les femmes voulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant à leur tête le Garde-française dont on a parlé, une femme qui au bout d’une perche portait un tambour de basque, et au milieu le gigantesque huissier, en habit noir déchiré, l’épée à la main. Le soldat, avec pétulance, prit la parole, dit à l’Assemblée que, le matin, personne ne trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu sonner le tocsin, qu’on avait failli le pendre, qu’il avait dû son salut aux dames qui l’accompagnaient. Nous venons, dit-il, demander du pain et la punition des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons patriotes ; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires... Je vais avoir le plaisir d’en déchirer une sous les yeux de l’Assemblée.

A quoi, l’autre ajouta gravement : Il faudra bien que tout le monde prenne la cocarde patriotique. Quelques murmures s’élevèrent. Et pourtant nous sommes tous frères ! dit la sinistre figure.

Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait déclaré la veille Que la cocarde tricolore ayant été adoptée comme signe de fraternité, elle était la seule que dût porter le citoyen.

Les femmes impatientes criaient toutes ensemble : Du pain ! du pain ! — Maillard commença alors à dire l’horrible situation de Paris, les convois interceptés par les autres villes ou par les aristocrates. Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu deux cents livres pour ne pas moudre, avec promesse d’en donner autant par semaine. L’Assemblée : Nommez ! nommez ! C’était dans l’Assemblée même que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait ; Maillard l’avait appris en route.

Nommez ! Des femmes crièrent au hasard : "C’est l’archevêque de Paris".

Dans ce moment où la vie de beaucoup d’hommes ne tenait qu’à un cheveu, Robespierre prit une grave initiative. Seul il appuya Maillard, dit que l’abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des renseignements [8]. D’autres membres de l’Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. Un député du Clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à l’une des femmes. Elle se mit en colère et dit : Je ne suis pas faite pour baiser la patte d’un chien. Un autre député militaire, décoré de la croix de Saint-Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle à la constitution était le Clergé, s’emporta et lui dit qu’il devrait subir sur l’heure une punition exemplaire. Maillard, sans s’épouvanter, répondit qu’il n’inculpait aucun membre de l’Assemblée, que sans doute le Clergé ne savait rien de tout cela, qu’il croyait rendre service en leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s’impatientaient, craignaient pour leur orateur ; le bruit courait parmi elles qu’il avait péri. Il sortit et se montra un moment.

Maillard, reprenant alors, pria l’Assemblée d’inviter les gardes du corps à faire réparation pour l’injure faite à la cocarde. — Des députés démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés. — Le président Mounier le rappela au respect de l’Assemblée, ajoutant maladroitement que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l’être de leur plein gré.... C’était donner prise à Maillard ; il s’en saisit, répliqua : Il n’est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et s’il était dans cette auguste Assemblée quelqu’un qui s’en fit déshonneur, il devrait en être exclu. L’Assemblée frémit, applaudit : Oui, nous sommes tous citoyens.

A l’instant on apportait une cocarde aux trois couleurs, de la part des gardes du corps. Les femmes crièrent : Vive le roi ! Vivent MM. les gardes du corps ! Maillard, qui se contentait plus difficilement, insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.

Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l’Assemblée n’avait rien négligé pour les subsistances, le roi non plus, qu’on chercherait de nouveaux moyens, qu’ils pouvaient aller en paix. — Maillard ne bougeait, disant : Non, cela ne suffit pas.

Un député proposa alors d’aller représenter au roi la position malheureuse de Paris.

Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route avec la députation et, une foule de femmes qui s’obstinaient à le suivre. Nous étions à pied, dans la boue, dit-il, il pleuvait à verse. Nous traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée. Des gardes du corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop. Ces gardes, voyant Mounier et les députés avec l’étrange cortège qu’on leur faisait par honneur, crurent apparemment voir là les chefs de l’insurrection, voulurent dissiper cette masse et coururent tout au travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent et se sauvèrent dans la boue. Qu’on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu’avec eux il était sûr d’être respecté !...

Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques témoins. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois à huit heures du soir, il fut patient immobile, sauf des cris, des huées, quand passait l’uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des pierres.

On avait trouvé le roi ; il était revenu de Meudon, sans se presser. Mounier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au roi de la misère de Paris, aux ministres de la demande de l’Assemblée, qui attendait l’acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et autres articles constitutionnels. Le roi cependant écoutait les femmes avec bonté. La jeune Louison Chabry avait été chargée de porter la parole, mais, devant le roi, son émotion fut si forte qu’elle put à peine dire : Du pain ! et elle tomba évanouie. Le roi, fort touché, la fit secourir, et lorsqu’au départ elle voulut lui baiser la main, il l’embrassa comme un père.

Elle sortit royaliste, et criant : Vive le roi ! Celles qui attendaient sur la place, furieuses, se mirent à dire qu’on l’avait payée ; elle eut beau retourner ses poches, montrer qu’elle était sans argent ; les femmes lui passaient au col leurs jarretières pour l’étrangler. On l’en tira, non sans peine. Il fallut qu’elle remontât au château, qu’elle obtint du roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à l’approvisionnement de Paris.

Aux demandes du président le roi avait dit tranquillement : Revenez sur les neuf heures. Mounier n’en était pas moins resté au château, à la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d’heure en heure, jusqu’à dix heures du soir. Mais rien ne se décidait.

Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu, spontané). Il proposa que la reine partit pour Rambouillet, que le roi restât, résistât et, au besoin, combattit ; le seul départ de la reine eût tranquillisé le peuple et dis- pensé de combattre. M. Necker voulait que le roi allât à Paris, qu’il se confiât au peuple, c’est-à-dire qu’il fût franc, sincère, acceptât la Révolution. Louis XVI, sans rien résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la reine. Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un homme si incertain ; le nom du roi était son arme pour commencer la guerre civile. Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de La Fayette, entraîné par la garde nationale, marchait sur Versailles. Il faut partir sur-le-champ, dit-il. Le roi, en tête des troupes, passera sans difficulté. Mais il était impossible de le décider à rien. Il croyait (et bien à tort) que, lui parti, l’Assemblée ferait roi le duc d’Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas, répétant de temps en temps : Un roi fugitif ! un roi fugitif ! La reine cependant insistant sur le départ, l’ordre fut donné pour les voitures. Déjà il n’était plus temps.

Récit de Jules Michelet sur la base des documents d’époque.


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