Moyen Age : Quelques lumières hérétiques, rationalistes, démocratiques, sociales et révolutionnaires

dimanche 2 avril 2017.
 

Les manuels scolaires comme les sites spécialisés d’histoire me paraissent trop péremptoires en affirmant que tous les Européens du Moyen Age croient en Dieu, que toute leur vie, toutes leurs journées sont empreintes de religiosité.

Le site Vikidia par exemple, "encyclopédie libre pour enfants" résume de façon trop systématique : "Au Moyen Âge tous les Européens croient en Dieu... Les chrétiens européens recherchent la protection de Dieu, celle de Jésus et de Marie ; l’intercession des saints est indispensable pour les guérir ou écarter les malheurs..."

Même certains écrits du site scolaire de la Bibliothèque Nationale de France sont discutables "L’Église assiste les malades et les prisonniers, recueille les enfants abandonnés et vient au secours des pauvres. . L’Église s’efforce de concentrer dans ses mains tous les savoirs et les enseignements. Elle a le monopole de l’instruction..."

D’une part, une fraction importante de l’Europe n’est christianisée que progressivement à l’époque médiévale. Une partie significative des Scandinaves, des Germains, des Slaves... ne peuvent être caractérisés comme croyant en un Dieu.

D’autre part, le comportement totalitaire, prédateur de richesses, dogmatique, a-scientifique et théocratique des grandes religions a toujours suscité des réactions et oppositions minoritaires. La violence de la répression a radicalisé certains individus et petits groupes jusqu’à l’athéisme.

Enfin, les traditions d’organisation locale communautaire ont gardé des caractéristiques citoyennes et maintenu des institutions d’intérêt public, très vivantes, même en France. J’ai par exemple jeté un coup d’oeil sur le statut des écoles du Rouergue (actuel Aveyron) au 14ème siècle ; presque toutes appartiennent à la communauté des habitants, à la Commune.

A) Libre-pensée, rationalisme et dialectique dans la pensée de la civilisation arabo-musulmane

Du 8ème au 15ème siècle, le monde arabo-musulman fournit à l’Europe des écoles et des penseurs que nous pouvons considérer comme une avant-garde culturelle.

Averroès en est le meilleur exemple, musulman érudit mais surtout rationaliste.

Averroès, philosophe musulman, géant de la pensée

Le foisonnement culturel des territoires islamisés est absolument stupéfiant, même si le sujet n’a peut-être pas encore été traité complètement. Nous avons déjà mis en ligne un article sur la révolution des Qarmates

Les Qarmates, révolution arabe du Haut Moyen Age

Parmi les hérétiques, libertins, anticléricaux ou même athées, citons :

* Aboû Nouwâs (8ème siècle), poète du calife de Bagdad al-Amin :

Quant à La Mecque, si les gens y vont,

Accomplis pour ta part le pèlerinage,

En rendant visite à la taverne.

* al-Haytham (Alhazen), né le 1 juillet 965 à Bassora (Irak) et décédé le 6 mars 1040 au Caire (Egypte). Souvent considéré comme le premier véritable scientifique, il a rédigé près de 200 ouvrages, particulièrement en astronomie, médecine, mathématiques, optique ainsi que sur la méthode scientifique. Il est important de signaler son existence et ses travaux parce qu’il influencera des philosophes et scientifiques comme Roger Bacon et Vitellion.

* El-Rawendi, fils du calife et d’une esclave, s’adressant à Allah « Tu donnes à l’homme les moyens de vivre comme le ferait un vieux pingre. Un homme eût-il fait un tel partage, nous lui aurions assurément dit "Tu nous as escroqués"... Le Coran loin d’être inimitable, est une oeuvre littéraire de qualité inférieure car il n’est ni clair, ni compréhensible, ne possède aucune valeur pratique et n’est certainement pas un livre révélé. » Il critique certains "rites irrationnels" de l’islam comme la kibla (direction de La Mecque) et le pèlerinage dans cette ville, la pierre noire, les interdits alimentaires, divers miracles attribués à Mahomet, souvent fondés sur un seul témoignage... « L’univers... est éternel ; il existe de toute éternité, sans ouvrier, ni organisateur, ni auteur, ni créateur ; celui qui affirme l’existence d’un créateur éternel du monde "à qui rien ne ressemble", soutient l’impossible et se contredit. »

El-Razi est celui qui a porté« la plus violente attaque contre la religion au Moyen Age » d’après Paul Kraus. Les titres de ses ouvrages indiquent leur contenu : "Les ruses frauduleuses des prophètes", "Les stratagèmes des soi-disant prophètes", "Réfutation des religions révélées"...

A cette époque les courants rationalistes (ayant recours à la raison logique et à la rhétorique dialectique) sont aussi forts dans le monde musulman que le fondamentalisme dogmatique.

- « Les Mu‘tazilites, professent la primauté de la raison humaine et du libre arbitre. Ils soutiennent que le Bien et le Mal ne peuvent être appréhendés qu’à travers l’exercice de la raison humaine... À cause de l’approche rationnelle des données théologiques par les Mu‘tazilites, les historiens du 19e siècle les considéraient comme les « libres penseurs » de la culture islamique... » ( Rationalisme et théologie dans le monde musulman médiéval). A partir des 10ème et 11ème siècles, le mutazilisme va influencer le chiisme.

- Au 15ème l’horoufisme présente également des aspects intéressants, comme son panthéisme selon lequel Dieu et l’humanité ne font qu’un. Cependant, ses animateurs subissent une répression dure. Fadlallah Naïmi est exécuté vers 1401. Nasimi est écorché vif en 1417.

L’interaction est alors constante entre différentes tendances de la pensée islamique mais aussi entre l’islam et les grandes religions présentes dans le monde musulman médiéval, en l’occurrence le judaïsme et le christianisme.

B) Jean de Jandun et Marsile de Padoue excommuniés et pourchassés par la papauté (première moitié du 14ème siècle)

Paul Vignaux (syndicaliste, directeur d’études à l’École pratique des hautes études dans la section sciences religieuses) qualifie de « diversité rebelle » les idées avancées ici et là par des penseurs qui ont ainsi préparé le bouillonnement de la Renaissance.

Jean de Jandun et Marsile de Padoue (recteur de l’université de Paris en 1313) font partie des lettrés les plus avancés. Ils sont porteurs d’une vision démocratique de l’Etat auquel l’Eglise doit être subordonnée. Ainsi, ils affirment dans leur Defensor pacis « Pour rendre plus clairs les principes exprimés par Aristote et aussi pour résumer toutes les manières d’instituer les autres types de gouvernement, nous dirons que tout gouvernement s’exerce avec le consentement de sujets ou non. Le premier est le genre des gouvernements droits, le second le genre des gouvernements déviants. »

Il est bien évident que ces premiers éclairs d’une pensée républicaine sont liés au progrès démocratique de certaines cités d’Italie du Nord et à la redécouverte des textes athéniens antiques « Selon la vérité et l’opinion d’Aristote exprimée dans la Politique, livre III, chapitre 6, nous affirmerons que le législateur ou la cause efficiente et première de la loi est le peuple, c’est-à-dire le corps (universitas) des citoyens ou la partie prévalente (valentior pars) de ceux-ci, par le moyen de l’élection c’est-à-dire de la volonté exprimée dans l’assemblée générale des citoyens, prescrivant ou spécifiant ce qui doit être fait ou non concernant les actions civiles des hommes, soumis à la menace d’une peine ou d’une punition temporelle : je dis la partie prévalente, considérée comme quantité de personnes et selon leur qualité dans cette communauté politique pour laquelle a été promulguée une loi, soit que l’ait réalisé le corps entier des citoyens ou sa partie prévalente directement, soit que la tâche de la réaliser ait été donnée à une ou plusieurs personnes qui ne sont ni ne peuvent être le législateur au sens strict mais le sont en un sens relatif ou pour une certaine période de temps et par autorité du législateur premier. » (Defensor pacis, I, xii, §3)

Cette cohérence démocratique amène naturellement une critique de la hiérarchie pyramidale et féodale de l’Eglise. « Il appartient au législateur humain ou au prince par son autorité... d’établir la forme et le mode d’établissement au siège apostolique romain, ou élection du pontife romain. » (Defensor pacis, II, 21, §5)

La papauté ne pouvaient laisser passer des propos qui la limitaient à un rôle religieux. Aussi, Marsile de Padoue et Jean de Jandun sont excommuniés le 9 avril 1924 et cités à comparaître dans un délai de quatre mois. Sachant ce qui les attend, ils préfèrent se réfugier en Allemagne. Le 23 octobre 1327, une bulle réfute les argumentations du Defensor pacis ; prenant acte du fait que Marsile de Padoue et Jean de Jandun ne se sont pas présentés dans les délais fixés pour se soumettre, le pape les déclare hérétiques et hérésiarques, condamne leur ouvrage et ordonne qu’ils soient arrêtés et livrés à l’Église.

C) De John Wycliff à la révolution populaire de Londres

L’Angleterre médiévale génère, dans les milieux universitaires et religieux, une réflexion philosophique largement autonome de l’idéologie dominante étouffant souvent les intellectuels continentaux. Roger Bacon (1214-1294) argumente la valeur de l’expérience, de la vérification empirique par rapport à la simple déduction logique. Guillaume d’Ockham (v. 1285 - 9 avril 1347) défend le droit des moines franciscains à vivre hors du régime de la propriété ; il s’investit parmi les Spirituels, rédige plusieurs pamphlets politico-religieux contre l’autorité pontificale qui l’excommunie. Nicolas d’Autrecourt, disciple du précédent, insiste sur la liberté inhérente à la nature humaine et sur le refus des vérités intangibles.

John Wyclif (v. 1331-1384) est le théologien médiéval le plus critique vis à vis de la papauté et des pratiques pastorales. Docteur en théologie à l’université d’Oxford, il stigmatise l’avidité de la papauté et dénonce les prêtres comme des menteurs opportunistes. Il symbolise la confluence d’une tradition philosophique et politique influencée par l’averroïsme avec la contestation populaire grandissante contre les richesses et redevances du clergé.

John Wycliff, Lollards, Tyler, Ball et révolution populaire de Londres en 1381

D) Du 14ème au 15ème siècle : de l’averroïsme à La Renaissance

Dans la première moitié du 14ème siècle, les connaisseurs et diffuseurs de l’averroïsme se multiplient avec en particulier :

- Jean de Jandun et Marsile de Padoue cités ci-dessus (rédacteurs du Defensor Pacis, violent pamphlet contre la prétention papale à l’hégémonie politique sur le monde). Jandun, typiquement averroïste, publie également un commentaire sur le De anima d’Aristote repris à plusieurs reprises au XVIe siècle.

- Pietro d’Abano (professeur padouan brûlé en effigie après sa mort pour avoir introduit « la peste averroïste » en Italie).

D1) La ville de Padoue (près de Venise, dans le Nord de l’Italie) devient un centre :

- de diffusion des idées d’Averroès (en particulier par ses enseignants de la faculté comme Taddeo de Parme, Angelo d’Arezzo, Matteao da Gubbio, Giacomo da Piacenza puis Alessandro Achillini) disposant de relais nationaux comme Étienne Dolet en France, Michel Servet et Vicomercato en Espagne. Le scandinave Boèce de Dacie mérite d’être cité « La plus grande puissance de l’homme est sa raison et l’intellect. Parce que c’est le directeur suprême de la vie humaine à la fois dans l’ordre de la spéculation et dans l’ordre de l’action... le souverain bien ouvert à l’homme est de connaître le vrai, de faire le bien, et de prendre plaisir aux deux. Et parce que le plus grand bien possible pour l’homme est le bonheur, il s’ensuit que le bonheur humain consiste à connaître le vrai, faire le bien, et prendre plaisir aux deux. »

- et de critique antichrétienne comprenant des libres penseurs ( Bunel, Du Perron), des matérialistes poursuivis par l’Inquisition (Pietro Pomponazzi)...

Parmi les tenants d’un averroïsme juif, signalons Isaac Albalag, Shemtov ibn Falaquera, Moïse de Narbonne et Élie del Medigo (professeur de Pic de la Mirandole à Padoue).

Anselmus de Cumis, Cambiolus de Bologne, Jacobus de Plaisance, Jourdain de Tridentia font partie des intellectuels d’autres villes influencés par l’averroïsme.

L’université de Pavie jouera également un rôle contestataire après sa fondation en 1361.

D2) Quelques autres auteurs

En Espagne, Juan Ruiz publie Le livre du Bon amour comprenant 1600 strophes dont un magnifique poème sur le rapport cupide du clergé à l’argent.

Où chantent les écus vont les bénédictions

En Italie, Poggio Bracciolini (1380 à 1459) présente déjà toutes les caractéristiques des érudits, écrivains, philosophes, humanistes et hommes politiques de la Renaissance. Rédacteur des lettres pontificales à Rome, dès 1402, il vit de l’intérieur la réalité peu reluisante de la papauté ; aussi il devient indifférent en matière religieuse. Il assiste au supplice de Jean Hus et Jérôme de Prague, traîtreusement attirés dans un guet-apens. Il cherche en permanence des écrits de l’Antiquité pour les traduire et les étudier. Il rédige les Facetiae (facéties), nettement anticléricales. Il dénonce dans des lettres à ses amis le luxe de la cour romaine. Père d’au moins 18 enfants, il souhaite « n’être lu que par des esprits gais et des bons vivants ». De 1453 à 1458, il assume la fonction de chancelier de la république de Florence. Ses contes connaîtront une seconde vie sous la plume de Rabelais et La Fontaine, en particulier.

En Hollande, Herman de Rijswijk développe une critique systématique des fondements du christianisme

13 décembre 1512 Herman de Rijswijk, rationaliste et athée, meurt sur le bûcher

D3) L’incroyance à l’époque de la foi

Sous ce titre, D. Dinzelbacher a produit une étude :

- analysant plusieurs formes d’incroyance au Moyen Age (négation de l’existence d’un Dieu présent et actif dans le monde ; négation de la survie de l’âme après la mort ; négation de la nature divine de Jésus).

- présentant des peuples et dirigeants non encore christianisés parmi les Scandinaves, Germains, Slaves...

D4) Jean Huss, Hiéronyme de Prague, Procope et les hussites

L’évènement le plus intéressant au plan des idées comme de l’expérience sociale, de la mobilisation populaire comme de l’affrontement aux puissances féodales, c’est celui vécu par les Tchèques de 1419 à 1434 avec le mouvement hussite et particulièrement son aile radicale : les taborites.

Hussites et taborites tchèques : révolution médiévale flamboyante

Conclusion : Rien ne se perd

Au 15ème siècle, notons l’influence de plusieurs doctrines citées ci-dessus (en particulier Averroès et Wycliff) parmi les fondateurs du mouvement hussite.

Au 16ème siècle encore, Joachim du Bellay et Rabelais sont souvent considérés comme ayant subi, par exemple, l’influence d’Averroès, même si elle commençait à décliner.

Jacques Serieys

http://www.persee.fr/doc/rscir_0035...


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