Etre républicain aujourd’hui, c’est lutter vraiment à gauche !

jeudi 22 août 2019.
 

Etre républicain c’est militer vraiment à gauche ! Le texte intitulé « La république » mis en ligne sur le site national du Parti de Gauche durant plusieurs mois en page d’accueil présentait l’avantage de permettre la réflexion mais me paraissait porteur d’une vision tellement abstraite de la république qu’un social-libéral ou même un élu de droite en fin de banquet pouvaient s’en revendiquer. Aujourd’hui, ce texte paraît avoir été supprimé. Un petit livre intitulé "La république nous appelle !" (éditions Bruno Leprince) le remplace très avantageusement.

Je ne retire pas pour autant mon écrit, souhaitant contribuer à la réflexion sur l’articulation des sources historiques, théoriques et stratégiques du socialisme et de la république.

J’ai pris le premier texte en question comme la contribution d’un camarade de bonne volonté, intégrant notre parti creuset sur la base de sa propre histoire politique, essentiellement "républicaine". Qu’il m’excuse de réagir sur la base de ma propre histoire politique, républicaine et anticapitaliste.

Que le lecteur ne cherche pas ci-dessous un travail théorique complet sur "la république" ; je laisse aller mes doigts sur le clavier après une réunion et avant de me coucher pour pointer quelques désaccords qui, je pense, disparaîtront dans le cadre du Parti de gauche comme parti creuset que nous construisons ensemble.

Notre lecteur trouvera ci-dessous :

- A) La république (texte du site national)

- B) Onze critiques du texte mis en ligne sur le site national

Je suis né politiquement des combats républicains de mon bourg de naissance, fief montagnard félicité par la Convention nationale, donnant des volontaires sur de nombreux fronts, engagé en 1848 comme en 1900 dans les combats républicains, puis durant les années 1920 et dans la Résistance, Entraygues sur Truyère m’a fait ce que je suis de façon importante. Aussi, je connais assez bien la doxa républicaine dont j’ai hérité ; les articles que j’ai mis en ligne sur ce site en portent la trace évidente.

Vive la République !

Histoire : République Révolution

1789 1968 en Aveyron, une même histoire pour une République sociale, démocratique et laïque

Préfet Au nom de la république ?

La droite est-elle devenue républicaine ?

Quelle république voulons-nous ? Pourquoi la République ?

Pour un républicanisme anticapitaliste

A) La république (texte du site national du Parti de Gauche)

République vient du latin res publica « chose publique », bien commun. Comment définir ce bien commun lorsque les être humains qui composent la société ont des croyances et des idées contradictoires ? Comment est-ce possible lorsque la société est divisée en classes sociales opposées les unes aux autres et dont l’appartenance détermine pour chaque individu une grande partie de ses propres intérêts ?

La République est une revendication des classes les plus populaires contre l’ordre injuste de la société : République et Révolution sont liées depuis 1792 en France. Sous l’Ancien Régime, le pouvoir de décider pour tous est un privilège du clergé, de la noblesse et de la famille royale. L’immense majorité de la population se définissait alors par l’appartenance à un corps de métier ou à une communauté villageoise. En abolissant la monarchie, les républicains ont ouvert à tous l’espace où s’exprime la volonté de décider pour l’ensemble de la communauté. Dans ce nouvel espace conquis, les individus y deviennent citoyens : ils ne sont plus les sujets du roi et ils ne sont plus enfermés dans l’identité que leur a donné l’appartenance à un métier, à une origine, à un groupe. La République est donc émancipatrice car elle délie la politique du social « pour lui donner cette dimension d’universalité libératrice qui élève chaque individu au-dessus de sa particularité, sans le conduire pour autant à la renier » (Henri Pena-Ruiz).

En République, les citoyens décident que la puissance publique doit se soumettre à leur volonté d’hommes libres et émancipés. L’Etat n’est plus la propriété de quelques uns mais le moyen d’agir pour le bien commun. C’est pourquoi la loi, par sa valeur universelle, est l’outil utilisé pour imposer l’intérêt général face aux intérêts particuliers. La somme de ces intérêts particuliers ne forment pas l’intérêt général car ils sont contradictoires entre eux et entrent en concurrence. De même que la volonté générale ne peut être divisée en plusieurs intérêts particuliers, la République est indivisible. Elle est aussi laïque car elle préserve la sphère publique de la concurrence entre croyances . Elle unit les citoyens par un lien politique d’autant plus fort qu’il est librement consenti.

Le colonialisme de même que l’hyperprésidentialistation n’invalident pas le projet républicain. Quand les principes républicains sont réellement respectés, quand la loi vise à défendre l’intérêt général indépendamment des intérêt particuliers, la République permet aux individus de s’émanciper de leur condition première. Liberté et Egalité ne sont plus alors des mots illusoires et la Fraternité entre tous les membres de la Nation, quelle que soit l’origine ou l’appartenance de chacun, devient possible.

B) Critique du texte mis en ligne sur le site national

B1) Sur l’actualité du combat républicain

Le texte ci-dessus paraît celui d’un préfet, simple rouage de l’Etat sécuritaire qui ratiocine sur la république comme les archevêques espagnols ratiocinaient sur les Evangiles à l’époque de Franco.

En effet, quel jeune engagé aujourd’hui contre la précarité, contre l’accaparement des richesses et de la démocratie peut être convaincu par cette conclusion éthérée « Quand la loi vise à défendre l’intérêt général indépendamment des intérêt particuliers, la République permet aux individus de s’émanciper de leur condition première. Liberté et Egalité ne sont plus alors des mots illusoires et la Fraternité entre tous les membres de la Nation, quelle que soit l’origine ou l’appartenance de chacun, devient possible. »

Or, la république comme combat du peuple garde une actualité, par exemple :

- contre l’appropriation des médias, de l’argent public (exil fiscal) et du pouvoir par l’oligarchie

- contre l’accaparement des moyens de production par une caste, d’où des rapports de production contradictoires avec les possibilités d’émancipation par le travail pour une majorité de jeunes

- contre le racisme, le sexisme, le mépris salarial et médiatique vis à vis des ouvriers, la maltraitance des migrants et le pillage du Tiers Monde qui nient fondamentalement l’universalité des droits de l’homme

- contre les ravages des pollutions générées par la recherche du seul profit qui méprisent l’intérêt général humain

B2) Sur l’étymologie de République et le sens de Respublica

République vient du latin res publica

J’en suis bien d’accord, évidemment. Ceci dit, je suis fort réservé sur le sens de « chose publique », "bien commun", "intérêt général" donné généralement à res publica.

Premièrement, les deux mots "res" et "publica" sont liés au peuple, aux milieux populaires. L’adjectif latin publicus, publica au féminin vient du nom commun populus signifiant peuple ; la première définition de publicus donnée par le Gaffiot (dictionnaire latin de référence), c’est "Qui concerne le peuple". Quant à res, il signifiait lors de son apparition, en langage juridique latin, la cause de la plèbe défendue par le tribun de la plèbe - élu des seuls milieux populaires - devant le Sénat romain

Ce lien entre res publica, république doit apparaître dans toute traduction du latin res publica. Cela présente une grande importance au sein du courant républicain progressiste pour qui la république a partie liée avec les intérêts, les aspirations et les luttes du peuple.

Deuxièmement, sur le fond, la réussite historique de ce concept de république vient, à mon avis, non de son rapport à la définition abstraite de l’intérêt général mais de la "révolution permanente institutionnalisée" (Mommsen) imposée par la plèbe romaine et qui resta un exemple de mouvement citoyen intéressant.

Troisièmement, durant l’Antiquité puis le Moyen Age, les collectivités publiques ne constituent pas des entités juridiques séparées des citoyens de la cité. Le "bien commun" n’y est donc pas un thème de campagne politicienne mais la "propriété de tous".

Quatrièmement, la république est un projet porté par les luttes des milieux populaires pour que leur droit à la vie soit pris en compte prioritairement par le pouvoir politique. Tel est le cas durant l’Antiquité, mais aussi le Moyen Age, la Renaissance et les temps modernes. Tel doit être encore plus aujourd’hui le sens fondamental du combat républicain.

B3) République française et universalisme

L’auteur du texte en ligne sur le site national du PG affirme La République est une revendication des classes les plus populaires contre l’ordre injuste de la société : République et Révolution sont liées depuis 1792 en France.

- > Je suis en total accord sur le lien entre république et révolution mais si république et révolution sont liées en France depuis 1792, pourquoi restreindre l’activité politique des citoyens au seul droit de vote dans ce texte ?

- > De plus, cette phrase ancre "la république" dans la seule histoire de France depuis 1792. Le lecteur s’attend alors à une concrétisation, une analyse au travers d’évènements et personnalités dans ce pays, comme Robespierre, Saint Just, Lindet, Antonelle, Buonarotti, Lamarque, Hugo, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Gambetta, Jules Ferry, Combes... Or, la suite définit une république universaliste abstraite. Cette oscillation entre ancrage national français et théorie universaliste abstraite empêche une réflexion approfondie. Prétendre par exemple que la Turquie de Mustapha Kemal s’est construite sur le modèle républicain français, immense bêtise, demande à être débattu concrètement à partir de l’expérience française concrète et de l’histoire turque concrète.

- > L’oscillation entre république ancrée en France et théorie républicaine abstraite universaliste empêche aussi d’analyser concrètement les contradictions vécues par la tradition républicaine française entre patriotisme et internationalisme

- > Plusieurs courants se sont réclamés en France de la république, les uns faisant rimer république et révolution émancipation, d’autres république et légalisme sécuritaire au profit des puissants , sans compter les champions de la république en paroles et de la trahison en actes. Ainsi, 1792 s’est vu contredit par 1794, février 1848 par juin 1848, mars 1871 par mai 1871, 1946 par 1958...

Au niveau international, le terme de Républicains rappelle surtout une organisation politique parmi les pires de la planète : le parti républicain US, ses liens avec les multinationales, ses coups d’état et actes de génocide un peu partout sur les cinq continents. Plus près de la France, Les Républicains allemands, courant d’extrême droite, ont été créés par Franz Schönhuber, ancien membre de la Waffen-SS qu’il glorifie dans son ouvrage « J’en étais ».

En France, la référence « républicaine » n’a pas toujours désigné des courants progressistes. Ainsi, le Bloc républicain national représente la coalition gouvernementale (1919 à 1924) la plus à droite depuis un siècle et demi, la seule qui ait compté une trentaine de parlementaires royalistes. La Fédération républicaine servit de cache sexe à des royalistes et fascistes entre 1919 et 1939. Personne ne peut oublier que des dirigeants de droite ont pris pour nom ce qualificatif de républicain tout en se réclamant par exemple du fascisme pour Xavier Vallat (vice-président du groupe parlementaire de la Fédération républicaine dans les années 1930).

Xavier Vallat... symbole de la droite "républicaine, catholique, économiquement libérale" et fasciste si nécessaire

- > Si « La République est une revendication des classes les plus populaires contre l’ordre injuste de la société" et que « République et Révolution sont liées depuis 1792 en France » pourquoi l’ordre social est-il encore injuste, encore plus injuste qu’en 1946 ou 1968 par exemple.

- > Enfin, si la république se définit depuis 1792 par le fait que « la puissance publique doit se soumettre à leur volonté d’hommes libres et émancipés », que « L’Etat n’est plus la propriété de quelques uns mais le moyen d’agir pour le bien commun »... il est évident que nous ne sommes plus en république en cette fin du 20ème siècle, début du 21ème. Ainsi, depuis quand précisément ne sommes-nous pas en république ?

B4) L’abolition de la royauté ne crée pas automatiquement une citoyenneté idyllique

Je cite ci-dessous en italique le morceau de bravoure concerné sur le site national et y ajoute quelques remarques personnelles :

En abolissant la monarchie, les républicains ont ouvert à tous l’espace où s’exprime la volonté de décider pour l’ensemble de la communauté. Ce raccourci élimine cinq problèmes :

- celui de la conscience politique nécessaire pour que "tous" décident en connaissance de cause,

- celui du poids de tous les moyens idéologiques qui obscurcissent la conscience des citoyens au profit de la classe capitaliste

- celui des marionnettes politiciennes dont le rôle dans le système est de tromper l’opinion

- celui des élections comme instant de validation du pouvoir durant lesquelles le marketing pèse plus que la réflexion

- celui des élus dans la démocratie représentative qui ne respectent pas toujours (loin de là), les engagements sur lesquels les citoyens les ont élus.

Dans ce nouvel espace conquis, les individus y deviennent citoyens : ils ne sont plus les sujets du roi et ils ne sont plus enfermés dans l’identité que leur a donné l’appartenance à un métier, à une origine, à un groupe. Je suis très prudent sur les qualités de citoyenneté de cet individu seul dans l’isoloir, censé capable de "décider pour l’ensemble de la communauté".

La République est donc émancipatrice car elle délie la politique du social « pour lui donner cette dimension d’universalité libératrice qui élève chaque individu au-dessus de sa particularité, sans le conduire pour autant à la renier » (Henri Pena-Ruiz). Je ne suis pas d’accord pour définir la république comme émancipatrice sur la base de ce seul argument abstrait de l’individu lambda atteignant le nirvana de la citoyenneté universaliste libératrice parce qu’il ne participe plus aux assemblées générales du village, du quartier ou de l’usine. Les communautés locales comme professionnelles d’artisans représentaient des lieux d’auto-organisation à la démocratie interne très vivante par rapport aux modes d’élection actuels.

B5) La république rêvée sans concrétisation n’est qu’une religion trompeuse dans le contexte politique actuel

Le troisième paragraphe développe les grands principes de la république à un tel niveau d’abstraction que celle-ci est compatible avec tous les courants politiques possibles et surtout malheureusement haïssable par celles et ceux qui subissent la république réelle actuelle : la 5ème de Chirac, Sarkozy puis Hollande.

En République, les citoyens décident que la puissance publique doit se soumettre à leur volonté d’hommes libres et émancipés. Est-ce que l’Union européenne "se soumet à la volonté d’hommes libres et émancipés ?" Est-ce que les communes dirigées par des élus du Front National "se soumettent à la volonté d’hommes libres et émancipés ?" Est-ce que la 5ème république "se soumet à la volonté d’hommes libres et émancipés ?" Bien sûr que non ; au moins pour la raison simple que le coeur du mode de production capitaliste n’est pas constitué par "la politique" mais par le patronat des entreprises et des banques, la concurrence libre et non faussée...

L’Etat n’est plus la propriété de quelques uns mais le moyen d’agir pour le bien commun. Bigre ! Quelle découverte ! Depuis que la France est une république, sous quel président, en quelle année "L’Etat" a-t-il été "le moyen d’agir pour le bien commun"

C’est pourquoi la loi, par sa valeur universelle, est l’outil utilisé pour imposer l’intérêt général face aux intérêts particuliers. Cette définition de la loi qui impose l’intérêt général grâce aux CRS n’est pas acceptable. Elle a fleuri dans la bouche de tous les ministres de l’intérieur, tous les préfets autoritaires.

La somme de ces intérêts particuliers ne forme pas l’intérêt général car ils sont contradictoires entre eux et entrent en concurrence. De même que la volonté générale ne peut être divisée en plusieurs intérêts particuliers, la République est indivisible. Cette tirade me paraît contradictoire avec le constat des intérêts de classe divergents dans la système capitaliste et le choix délibéré opéré par le socialisme de défendre le camp social des salariés et des couches populaires.

B6) La république ne peut désigner une forme institutionnelle intemporelle

Ce texte fait de la république une forme institutionnelle ahistorique depuis l’Antiquité. Or, aucun système politique n’est indépendant du mode de production concerné, par exemple esclavagisme à Rome, féodalité pour les républiques italiennes du Moyen Age et surtout luttes sociales face au capitalisme plus récemment.

Je trouve ce texte maladroit, surprenant parce qu’il laisse de côté tous les débats de la gauche française et du syndicalisme depuis 150 ans, en particulier celui du rapport entre république et capitalisme :

- étant entendu que la logique naturelle du capitalisme est de favoriser le profit privé aux dépens de l’intérêt général, indépendamment de la forme institutionnelle. Les cinq républiques se sont cassé les dents sur cette question, particulièrement de nombreux élus dits "républicains" souvent vautrés dans le double discours, républicain pour les électeurs mais aussi protecteur des intérêts patronaux pour toucher des enveloppes bien garnies sous la 3ème république.

Le patronat français au coeur de la 3ème république

- étant entendu que la logique naturelle du capitalisme est de mondialiser le capital, la production, la division du travail et les échanges. Aussi, toute république "nationale" se heurte au "mur de l’argent" international. Le mouvement ouvrier et socialiste a essayé d’affronter cette réalité par la constitution d’organisations internationales, pas le mouvement républicain qui est resté dépendant de réalités seulement nationales.

- étant entendu que la logique naturelle du capitalisme est de soustraire l’économie et les mouvements de capitaux du rôle du politique. Or, un gouvernement "républicain" se basant sur le principe que l’Etat ne peut pas tout, en particulier vis à vis des entreprises, n’a plus aucune capacité à porter l’intérêt général, encore moins permettre l’émancipation des individus, hors les plus riches.

B7) Sur le rapport entre république, patronat et grèves ouvrières

Je suis effaré par la phrase du texte "En abolissant la monarchie, les républicains ont ouvert à tous l’espace où s’exprime la volonté de décider pour l’ensemble de la communauté." C’est faux ! en maintenant la totalité du pouvoir patronal au sein des entreprises, "les républicains opportunistes" ont fétichisé (lentement ) un espace politique largement mensonger puisque les femmes en ont été exclues jusqu’en 1944, puisque les lieux véritables de pouvoir (là où se trouve le travail et où se produit la richesse) ne sont pas intégrés dans la responsabilité du pouvoir politique.

La naissance du mouvement socialiste par scission gauche du camp républicain s’est cristallisée sur la grève de Decazeville (1886). Peut-on parler de république lorsque les patrons et actionnaires de la Compagnie des Houillères et Fonderies baissent en huit ans les salaires ouvriers de 200 francs par mois à 33 francs par mois ? Lorsque le salaire est encore baissé de 34% en 1886, les travailleurs se mettent en grève, bafouant la "liberté du travail"...

Le Courrier républicain s’indigne, non contre les patrons mais contre les grévistes :

" Trop souvent, la plus grande partie du mal vient de l’excessive prédisposition de l’ouvrier à se laisser tromper par tous les marchands de panacée, ces fameux docteurs en socialisme dont l’ignorance et l’outrecuidance éclatent dans les unions publiques... ces faux ouvriers que nous avons vu récemment à l’oeuvre dans les grèves d’Anzin et qui ne poursuivent qu’un but : exciter les ouvriers contre le patronat et le capital pour conquérir une popularité malsaine...

Jamais peut-être, grâce au régime républicain, l’ouvrier n’a été assuré d’aussi grandes facilités pour la discussion de ses intérêts. Mais dans les ateliers, les usines, les mines... il s’est glissé des meneurs, des ouvriers indignes de ce nom, qui n’ont pas craint de répandre parmi les travailleurs la calomnie, l’erreur et le mensonge...

La République a donné aux ouvriers la plus grande somme de liberté. Ils ont pour eux l’organisation professionnelle et la Fédération des syndicats. Qu’ils en profitent pour discuter pacifiquement leurs intérêts mais qu’ils repoussent la colère et la violence. Nous les en adjurons. Autrement ils laisseraient croire qu’ils sont indignes de la liberté". (Le Courrier Républicain).

Ce discours républicain abstrait mais despotique contre les ouvriers n’est malheureusement pas contradictoire au texte "La république " du site national.

En 1886, La Justice républicaine distribue des peines de prison ferme ; l’armée républicaine fait régner la terreur dans les quartiers. A l"assemblée, le républicain Clémenceau déploie toute son énergie contre l’idée d’un salaire minimum. Pour lui, "le minimum des salaires lui semblait du communisme pur et il n’admettait pas cette doctrine. C’était pour lui organiser une prime à la paresse et amener fatalement les patrons à rogner le gain du laborieux pour aider à celui du fainéant". Des délégués ouvriers sont directement amenés en prison par la police républicaine, sans jugement (Soubrié par exemple).

Camarade du Parti de Gauche qui a écrit ce texte, prends-tu parti contre la Maheude en lisant Germinal, j’espère que oui !

B8) Il existe un droit supérieur à la loi (Victor Hugo)

Ce droit supérieur à la loi, c’est le droit à l’existence ! En 1886, les ouvriers de Decazeville ne pouvaient plus vivre et faire vivre leurs familles. Ils avaient donc raison contre la loi, contre le préfet, contre la Justice, contre l’armée, contre le gouvernement.

Je trouve ce texte maladroit, surprenant parce qu’il laisse de côté tous les débats de la gauche française et du syndicalisme depuis 150 ans, en particulier celui sur le rapport entre pouvoir politique républicain et mouvements sociaux.

Les républicains de la Seconde république ont explosé sur cette question lors du carnage de juin 1848.

L’engagement politique de Victor Hugo, jeune député, date de ce moment-là. Je laisse Henri Pena-Ruiz résumer son cheminement intellectuel : « Le peuple attend à juste titre que le régime républicain ne soit pas uniquement le régime de la bourgeoisie et de l’alliance de la bourgeoisie et de ceux qui, parmi les anciens aristocrates libéraux, se sont ralliés à la République. En juin 1848, la révolte éclate et les journées populaires sont réprimées avec beaucoup de violence. Victor Hugo assiste à cela avec des sentiments très partagés. Une formidable prise de conscience s’effectue en lui, conscientisation qui ne le quittera plus. Quand il se rallie à la 
République, Victor Hugo adhère à l’ordre républicain, c’est-à-dire à l’idée que la loi, codification du droit, doit être respectée. Il est légaliste. Pour lui, en République, il faut respecter l’ordre républicain, conquête de l’esprit progressiste. Après les journées de juin 1848, il souligne que, s’il est normal de réprimer ceux qui troublent cet ordre républicain, c’est avec une restriction majeure. Cette foule de démunis qui réclament le paradis avec le gourdin de l’enfer, selon sa poétique révolutionnaire, Victor Hugo souligne qu’elle a, à la fois, tort et raison. L’ordre républicain dans son formalisme est légitime mais s’il laisse de côté la question sociale qui engendre la violence et les souffrances de ceux qui se révoltent, cet ordre perd de sa légitimité, c’est-à-dire que la loi, appliquée dans sa rigueur, peut enfreindre le droit. Il a cette formule  : «  Il est des jours où ceux qui ont raison se donnent tort.  » Victor Hugo souligne ainsi que l’ordre républicain, avec son formalisme, peut devenir une sorte de mensonge lorsqu’il se fait aveugle à la question sociale. »

A la grande époque républicaine des Gambetta, Jules Ferry et Clémenceau, un grand débat s’est posé : celui de l’amnistie ou non des Communards. Il serait trop long d’en reprendre les données ici.

Agnès Spiquel a bien résumé la position de Victor Hugo : « En 1875, il publie, en préface au premier volume d’Actes et Paroles, le recueil de ses articles et discours qui retrace son itinéraire politique, un long texte où il affirme l’existence d’un droit supérieur à la loi, au nom duquel l’homme peut se retourner contre la loi. C’est ce droit qui dit le juste, y compris contre la légalité républicaine. »

B9) Attention au baratin qui peut nous faire assimiler aux politiciens spécialistes en marketing

Programme de l’UMP : le marketing comme credo

La politique, la presse et les sondages à l’ère du marketing commercial (1) !

Le texte signalé ci-dessus en A affirme comme une vérité divine « En République, les citoyens décident que la puissance publique doit se soumettre à leur volonté d’hommes libres et émancipés. L’Etat n’est plus la propriété de quelques uns mais le moyen d’agir pour le bien commun. C’est pourquoi la loi, par sa valeur universelle, est l’outil utilisé pour imposer l’intérêt général face aux intérêts particuliers. »

Bigre mais cela ne tient pas debout.

Premièrement, sous les 2ème, 3ème, 4ème et 5ème république la puissance publique n’a pas été soumise à la « volonté d’hommes libres et émancipés ».

Deuxièmement, « l’Etat » n’a pas été un « moyen d’agir pour le bien commun ».

Troisièmement, écrire que « la loi est l’outil utilisé pour imposer l’intérêt général face aux intérêts particuliers », c’est donner la même définition de « la loi » que Poincaré en 1914, Pétain en 1940, Marcellin en 1974, Sarkozy, Guéant et Valls en 2008.

B10) Sur les limites de "la république"

Le texte du site national affirme que « Le colonialisme de même que l’hyperprésidentialisation n’invalident pas le projet républicain. » Pour le moins, ils posent question car des gouvernements et grands élus souvent présentés comme typiquement républicains ont trempé lamentablement dans le colonialisme le plus sanglant comme Jules Ferry, comme le gouvernement Gouvernement Pierre Waldeck-Rousseau du 22 juin 1899 au 3 juin 1902.

Colonisation française du Niger et du Tchad par la colonne Voulet Chanoine Joalland : un crime contre l’humanité

22 juin 1899 Waldeck-Rousseau et la gauche républicaine au gouvernement

Attention, l’Eglise catholique fait valoir le même type d’argument : l’Inquisition, la chasse aux sorcières et le soutien jusqu’auboutiste aux royautés n’invalident ni la foi ni le dogme catholiques.

Pour que « le » projet républicain ne soit pas invalidé par le colonialisme, il faudrait préciser notre propre projet républicain, sur cette base-là critiquer précisément la politique coloniale des 3ème, 4ème et même 5ème république (Françafrique), développer les relations économiques et politiques que nous souhaitons voir construites au niveau international. Par ailleurs, les républicains qui ont dénoncé le colonialisme à l’époque se réclamaient d’une république sociale et du socialisme, pas seulement de la "république".

Pour que « le » projet républicain ne soit pas invalidé par l’hyperprésidentialisation, il faudrait préciser notre propre projet pour une 6ème république dans le sens d’une souveraineté plus réelle des citoyens, dans le sens d’une constitution plus démocratique que la 5ème (suppression du conseil constitutionnel par exemple).

B11) Quelques remarques pour conclure

M’étant toujours vécu et affirmé comme intensément républicain, en quoi ce texte « La république » me gêne-t-il encore ?

- Premièrement, je ne comprends pas de fonder le concept de "république" à partir de l’ expérience historique romaine sans souligner l’importance de la démocratie directe à cette époque comme pour la Grèce antique ou les communes du Moyen Age. De même affirmer que "République et Révolution sont liées depuis 1792 en France" m’apparaît comme un résumé fort elliptique. Le socialisme révolutionnaire français lie république et révolution mais ce n’est le cas ni de Charles X, ni de Louis-Philippe, ni de Cavaignac, ni de Napoléon 3, ni de Mac-Mahon, ni de Thiers... ni de Pétain, ni de Sarkozy...

-  Deuxièmement, comme d’habitude dans la mouvance dite "républicaine", poser la république en paradigme central permet d’éviter la confrontation aux fondamentaux du socialisme comme le matérialisme historique, la lutte des classes, la nature de l’Etat. Or, lorsque la démarche intellectuelle "républicaine" pose le choix institutionnel comme premier et indépendant de l’économique et des classes sociales, je ne peux être d’accord.

Le matérialisme historique permet de comprendre l’aspiration au bien commun porté sous différentes formes et dans différents modes de production par les classes populaires. Or, la lutte des classes n’est pas une réalité secondaire soluble dans « la valeur universelle de la loi pour imposer l’intérêt général face aux intérêts particuliers ». Le rôle des forces de l’ordre de l’Etat capitaliste dans la mise en place des fascismes et des dictatures militaires ne valide pas la seule définition de « l’Etat » comme « moyen d’agir pour le bien commun ».

-  Troisièmement, ce texte pose « la république » comme paradigme politique central pour les combats progressistes de ce début de 21ème siècle. Tel n’est pas le cas du Parti de gauche qui l’insère dans un tryptique dialectique avec le socialisme et l’écologie. Or, si la preuve du pudding c’est qu’on le mange, la preuve des carences du paradigme républicain posé comme principe politique central, c’est qu’il n’a pas franchi le cap du XXème siècle, évaporé dans les sermons sans suite des banquets, disputé entre les charognards carriéristes qui l’ont utilisé de l’extrême droite à l’extrême gauche, pourri dans les liens entre parti radical et grand capital. Il reste seulement la trajectoire des tenants de la République sociale, la nôtre !

-  Quatrièmement, durant la crise révolutionnaire de Mai 1968 comme ensuite, j’ai contribué à porter une démarche affirmant que dans le cadre de la société capitaliste, le meilleur moyen de faire valoir l’intérêt général était de partir des intérêts particuliers et aspirations des classes populaires. En 1968, j’étais favorable à une représentation des « corps professionnels » au conseil général du département comme au niveau politique national. La République n’est pas émancipatrice par nature parce qu’elle délie la politique du social.

-  Cinquièmement, je refuse d’affirmer la validité du « projet républicain » indépendamment d’une analyse du capitalisme comme mode de production séparant la politique du social, valorisant « le politique » mais le limitant le plus possible à un théâtre d’ombres pour bavards peu scrupuleux pendant que les requins de la finance se partagent les richesses

-  Sixièmement, la République ne permet pas « aux individus de s’émanciper de leur condition première » sans combat collectif. Le syndicalisme salarié, le féminisme… en apportent chaque jour la preuve.

-  Septièmement, l’oubli du combat écologique dans ce texte est révélateur de son aspect ahistorique et « idéologique » (au sens de masquer la réalité).

-  Huitièmement, le texte conclut « Quand les principes républicains sont réellement respectés, quand la loi vise à défendre l’intérêt général indépendamment des intérêts particuliers, la République permet aux individus de s’émanciper de leur condition première. Liberté et Egalité ne sont plus alors des mots illusoires et la Fraternité entre tous les membres de la Nation, quelle que soit l’origine ou l’appartenance de chacun, devient possible. » Diantre, quel Dieu porte ces « principes républicains » (non cités) pour qu’ils répondent ainsi par la seule force de leur vertu aux difficultés rencontrées depuis des millénaires par l’humanité pour construire une société sans exploitation, sans aliénation, répondant à l’intérêt individuel et général.

- Neuvièmement, ce texte sur "la république"ne permet pas à nos camarades de contester le discours républicain conservateur d’un Pasqua, d’un Sarkozy ou d’un... Valls.

Je vais conclure en citant à nouveau Henri Pena-Ruiz (débat dans L’Humanité) à propos du refus de l’amnistie sociale par François Hollande et le gouvernement en ce printemps 2013 :

« Il y a deux problèmes. L’un porte sur l’hypocrisie sociale qui consiste à fermer les yeux sur le fait qu’on applique aux plus démunis la rigueur qu’on n’applique pas aux plus favorisés. L’autre problème est lié à ce qui est l’essence d’une décision de justice, le fait que la loi, générale et universelle, est toujours appliquée de manière singulière au sens où chaque cas est unique, le rôle du juge étant justement d’apprécier comment le cas singulier tombe sous le coup de la loi. Sur les deux versants, l’invocation abstraite, depuis les représentants du Medef jusqu’à Manuel Valls, de la normativité de la loi contre la loi d’amnistie pour les syndicalistes, soit pour la combattre, soit pour en réduire le champ d’application, est scandaleuse. Elle est d’une hypocrisie sans nom d’abord parce qu’elle frappe sélectivement. Elle n’est pas juste au niveau de l’essence même de l’acte judiciaire en ce qu’elle pousse la puissance exécutive à se dessaisir de son pouvoir d’appréciation. Cela rejoint l’oubli de l’extraordinaire combat de Victor Hugo en faveur de l’amnistie des communards. Comme le soulignait Marx, l’idéologie dominante tend à être l’idéologie des classes dominantes. Une république qui, au lieu de devenir une république populaire, laïque et sociale comme en rêvaient Jaurès et Victor Hugo, une république qui reste profondément attachée au formalisme de l’État de droit sans poser la question sociale, forcément, filtre de manière orientée idéologiquement les grands moments de son histoire. »

Jacques Serieys

texte originel de 2008, remanié en juin 2009 puis ce 26 avril 2013 pour l’actualiser


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