Enseignants stagiaires en désarroi

mardi 26 septembre 2017.
 

1) 22 mai 2017 : suicide d’une enseignante stagiaire

2) Professeurs des Ecoles Stagiaires : le mépris de la hiérarchie

3) Appel d’Orléans

4) "Laurence, si vous ne vous sentez pas capable de faire ce métier, il faut démissionner."

5) Adresse au Ministre de l’Éducation Nationale pour des améliorations immédiates des conditions de stage en collège et en lycée !

6) Réaction d’un maître de conférences en sciences de l’information

7) Luc Chatel méprise tellement le métier d’enseignant qu’il croit possible de l’apprendre en visionnant un clip video

8) Les profs stagiaires d’Aquitaine ont enfin reçu une formation ... militaire

9) Témoignages d’enseignants stagiaires (Le Monde)

10) Bernard Rey «  On n’assimile pas un savoir-faire en visionnant une vidéo  »

1) 22 mai 2017 : suicide d’une enseignante stagiaire de Livry Gargan

Après les suicides le 7 mars 2017 d’une infirmière à l’hôpital Cochin et d’un cheminot le 10 mars 2017 à la gare St Lazare, c’est une collègue-stagiaire de l’Éducation Nationale qui a mis fin à ses jours le 22 mai 2017. Le syndicat Sud Éducation 93 présente ses condoléances à la famille, aux proches de notre collègue.

Depuis plusieurs années, nous dénonçons la dégradation de nos conditions de travail : ça suffit ! Notre collègue (EFS) était en grande souffrance ; celle-ci avait coupé tous liens avec ses collègues-stagiaires depuis une visite d’inspection, qui s’était très mal passée, sans que sa hiérarchie ou ses formateurs ne s’en inquiètent. Le drame survenu le 22 mai rappelle que les conditions de titularisation et de formation des stagiaires sont déplorables. Pour SUD éducation, le recrutement doit s’effectuer à Bac + 3 ; les stagiaires devenus alors des fonctionnaires doivent bénéficier de 2 années de formation rémunérées ; ces conditions seules permettront qu’un réel soutien soit apporté aux nouveaux et nouvelles enseignant-es. La formation à mi-temps remise en place sous la mandature Hollande est une formation au rabais. Force est de constater que la pression des contrôles, les ordres contradictoires, le manque de bienveillance et la surcharge de travail sont malheureusement monnaie courante, alors que les conditions d’enseignements continuent de se dégrader dans le 93.

Notre administration refuse toujours de nous communiquer le nombre de démissions ce qui donnerait un état des lieux de la situation. Pour tous les collègues en souffrance, nous exigeons d’urgence les moyens à la hauteur des besoins de nos écoles. La maltraitance, ça suffit !

Le syndicat Sud Éducation 93 ne cesse de dénoncer la casse du service public, les politiques managériales, les pressions hiérarchiques qui portent atteinte à la santé des travailleur-euse-s. Partout, les directions cherchent à rendre invisibles les suicides liés aux conditions de travail. C’est le cas à la SNCF, à l’APHP, à La Poste, dans l’Éducation nationale,dans de trop nombreuses entreprises publiques et privées, petites et grandes avec parfois aucune équipe syndicale pour témoigner. Après la mort de notre collègue-stagiaire, l’ESPE parle d’un "décès soudain" et non d’un suicide, or il est urgent de briser le silence et de dénoncer les conditions de travail dans l’Éducation Nationale qui conduisent au "burn-out", à la dépression ou encore au suicide.

Il est indispensable aujourd’hui de rendre visible les suicides liés aux conditions de travail, il est temps pour nous toutes et tous d’agir pour ne plus perdre sa vie à la gagner.

SUD Éducation 93 appelle tous les personnels de l’Éducation Nationale à se rassembler le mercredi 7 juin à 13h devant la DSDEN (rue Claude Bernard – Bobigny) pour rendre hommage à notre collègue et exprimer notre colère quant aux conditions de travail déplorables qui nous sont imposées.

Le 30 mai

2) Professeurs des Ecoles Stagiaires : le mépris de la hiérarchie

Pour accéder à cet appel, cliquer sur le titre ci-dessus

3) Appel commun du Collectif Orléanais Stagiaire Impossible et des organisations syndicales CGT Educ’Action, FSU, SE-UNSA, SGEN-CFDT et SUD éducation

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4) "Laurence, si vous ne vous sentez pas capable de faire ce métier, il faut démissionner."

Elle s’appelle Laurence. Comme 16 000 autres enseignants, elle est la génération "master". Elle s’est retrouvée en septembre devant une classe pour faire cours. Et elle n’y est pas arrivé. On ne le lui avait tout simplement pas appris. Depuis elle est sous anxiolytiques. Des histoires comme celle de Laurence, des histoires de jeunes profs en dépression après quelques semaines d’enseignement, il y en avait déjà plein, bien avant la réforme de la masterisation. Et puis, il n’y a pas que des Laurence dans la vie. Il y a aussi des Claire, Claire qui n’est pas tombée dans un lycée difficile, qui n’est pas en face d’enfants difficiles, qui, pour différentes raisons, a peut être plus de facilités que Laurence avec la gestion d’un groupe, avec la discipline, avec le rapport aux autres. Bien sûr qu’enseigner est un métier qui s’apprend. Mais l’on sait également que chacun fera des choses différentes de l’enseignement reçu, en fonction de ses capacités personnelles, de son milieu social et culturel, des classes et des élèves en face desquels il finira par se retrouver. Oui mais voilà.

Laurence a reçu une lettre. Une lettre de l’inspecteur d’académie. Dans sa lettre l’inspecteur lui écrit : "Laurence, si vous ne vous sentez pas capable de faire ce métier, il faut démissionner." C’est vrai quoi, les places sont chères, et il y a sûrement plein de Claire qui attendent un poste. Dans sa lettre l’inspecteur lui écrit aussi : "Laurence, les elèves ont le droit d’avoir devant eux des enseignants compétents". C’est vrai quoi, surtout quand il s’agit d’élèves difficiles.

Oui mais voilà. Laurence, elle avait envie et tout aussi certainement besoin de faire ce métier. Apprendre le programme d’histoire ou de mathématiques ou de français, ça Laurence y est très bien arrivée. C’est une partie du métier qu’elle avait choisi. Mais apprendre comment on fait passer un programme d’histoire, de mathématiques ou de français à une classe de 32 élèves de 13 ou 14 ans, ça, on ne le lui apprend plus à Laurence. On la met devant les élèves, on lui colle un "tuteur" enseignant - qui n’est souvent même pas dans le même lycée ou collège qu’elle - et on lui dit débrouille-toi Laurence.

5) Adresse au Ministre de l’Éducation Nationale pour des améliorations immédiates des conditions de stage en collège et en lycée !

Monsieur le Ministre,

Jusqu’ici vous avez refusé d’entendre la voix des personnels massivement mobilisés contre la réforme de la formation des maîtres. Aujourd’hui, jetés dans le bain du temps complet, sommés de se former en plus de leur temps de service et d’apprendre sur le tas, 6000 stagiaires expérimentent les conséquences catastrophiques de cette réforme qui a servi à supprimer 5600 emplois à la rentrée dans le second degré et à imposer une conception du métier réduite à l’application de quelques « bonnes recettes ». Placés dans des conditions d’exercice intenables, beaucoup de stagiaires ont d’ores et déjà, après quelques semaines de cours, le sentiment de ne plus pouvoir faire face, faute de véritable décharge de service et de formation professionnelle réelle à laquelle ne peut se substituer un compagnonnage par un tuteur ou quelques stages en master à compter de l’an prochain. Vous ne pouvez continuer d’ignorer cette réalité qui se traduit par le risque, dès à présent, de voir des stagiaires renoncer à la carrière qu’ils ont choisie. Vous ne pouvez continuer de mépriser un métier qui exige, pour faire réussir les élèves, à la fois un haut niveau de qualification et de formation professionnelle. Nos métiers comme l’avenir de la jeunesse méritent davantage de respect et d’ambition.

Nous exigeons :

− l’abandon de la réforme actuelle et le rétablissement des emplois de stagiaire ;

− une formation didactique et pédagogique renforcée, s’effectuant sur le temps de service, délivrée par des formateurs ;

− un allégement de service réel pour tous ;

− des conditions de titularisation transparentes, reposant sur des avis contradictoires.

− un plan pluriannuel de recrutement couvrant les besoins du système éducatif ;

− un service devant élèves de l’ordre d’un tiers du maxima de service ;

− une vraie formation au métier d’enseignant qui permette un aller-retour entre la théorie et la pratique, formation qui doit être assurée par un IUFM rénové et amélioré ;

− une vraie décharge pour le tuteur du stagiaire pour qu’il puisse suivre l’enseignant stagiaire régulièrement ; − une entrée progressive dans le métier.

6) Réaction d’un maître de conférences en sciences de l’information

Monsieur l’inspecteur d’académie dont je ne connais pas le nom,

Monsieur Luc Châtel, ministre du management national et de l’éradication nationale des psychologues scolaires,

Monsieur Xavier Darcos, ancien ministre de l’éradication nationale de la formation des enseignants,

Vous avez tous les trois des métiers qui doivent certains jours vous paraître aussi difficiles que celui de Laurence. J’ignore si vous êtes ou si vous avez été sous anxiolytique. Que vous portiez tous les trois l’écrasante responsabilité de l’effondrement programmé d’un système, celui de l’instruction publique, passe encore. Que vous ou votre mentor, vous réclamiez régulièrement de l’héritage de Jaurès ou de Jules Ferry, passe encore. Vous pouvez "jouir pleinement de la supériorité reconnue que les chiens vivants ont sur les lions morts" (Jean-Paul Sartre). Après tout, vous êtes nommés ministres ou inspecteur, vous êtes convaincus que le secteur privé peut assurer des missions qui incombaient jusqu’ici aux services publics, dans l’éducation comme ailleurs, et vous mettez en oeuvre le programme permettant de faire aboutir vos idées. Donc acte. "C’est le jeu". Mais la lettre que vous venez tous les trois d’envoyer à Laurence signe la fin de la partie.

Avec cette lettre cesse le jeu et commence l’indéfendable. Supprimer la formation des maîtres, placer ces nouveaux maîtres "dans des classes", attendre que certains d’entre eux s’effondrent, et leur signifier par courier hiérarchique que "les élèves ont le droit d’avoir devant eux des enseignants compétents" et que le cas échéant ils feraient mieux "de démissionner", est une stratégie managériale ayant effectivement déjà fait ses preuves, et dont l’avantage est de révéler à ceux qui l’ignoreraient encore l’étymologie du mot "cynisme". Comme des chiens. Vous avez, "messieurs qu’on nomme grands", merveilleusement contribué à l’enrichissement de l’horizon sémantique du cynisme : ce qui était au départ le seul mépris des convenances sociales, désignera désormais également le total et absolu mépris de l’humain.

Un nouveau cynisme dont l’alpha et l’oméga est constitué de la seule doctrine managériale. Une machinerie implacable, chez France Télécom comme dans l’éducation nationale désormais, qui fabrique des Laurence dans le seul but de les broyer, pour s’économiser l’annonce d’un énième plan social, pour accélérer encore un peu le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.

Vous avez, messieurs, parfaitement raison sur un point : les élèves ont le droit d’avoir devant eux des enseignants compétents. Mais vous avez patiemment, minutieusement, laborieusement transformé l’école de la république en un immense tube digestif. Une machine à bouffer de l’humain.

D’un tube digestif il ne peut sortir que de la merde. C’est pas du management, c’est de la biologie.

J’ai souvenir d’une école de la république d’où sortaient des citoyens.

Source : http://affordance.typepad.com/mon_w...

7) Luc Chatel méprise tellement le métier d’enseignant qu’il croit possible de l’apprendre en visionnant un clip video

Le ministère a mis en ligne des clips vidéo censés apprendre aux jeunes enseignants à « tenir leur classe ». Le degré zéro de la formation, fustige le Snes.

« Les nouveaux enseignants stagiaires ne sont pas laissés seuls, sans recours, face à leurs élèves  : ils disposent de vidéos leur apprenant le métier. » C’est en substance ce qu’a plaidé le ministre Luc Chatel lors de la présentation de la plate-forme Internet Tenue de classe, il y a une semaine.

Réalisée par le Centre National de Documentation Pédagogique, cette série de vidéos vise à compenser la suppression de la formation des maîtres, en délivrant aux jeunes professeurs les ficelles du métier. De courtes séquences de trois à dix minutes sont censées montrer aux stagiaires la meilleure manière d’entrer en classe, de se comporter face aux élèves ou à l’équipe éducative.

« Les vidéos ne poussent à aucune réflexion », réagit Emmanuel Mercier, responsable de la formation professionnelle au Snes. Le syndicaliste met en avant le « contenu assez affligeant », qui ne correspond pas aux véritables besoins des jeunes enseignants. « Les stagiaires se rendront vite compte de la supercherie, et encore, je ne sais même pas s’ils auront le temps de les visionner », prévient-il.

La classe apparaît dans ces mises en situation comme un milieu hostile, face auquel le professeur se doit de toujours rester vigilant. Pour cela, le stagiaire se voit délivrer une série de conseils, du plus fondamental au plus anodin. « Ces vidéos prétendent donner des recettes magiques », regrette aussi Emmanuel Mercier. Enseigner peut paraître alors facile. Or ce n’est pas toujours le cas. Et, poursuit le syndicaliste, « si positionner la trousse à gauche du bureau ou se présenter bien habillé face aux élèves ne fonctionne pas, le risque est de renvoyer la responsabilité de ces problèmes vers les élèves ». Ce qui ne résoudra rien.

par Julien Cholin, L’Humanité, 5 octobre 2010

8) Les profs stagiaires d’Aquitaine ont enfin reçu une formation ... militaire

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9) Témoignages d’enseignants stagiaires (Le Monde)

En septembre, les enseignants stagiaires qui ont réussi leur concours en juin ont effectué leur première rentrée. Un mois après, ils font part de leur malaise face au manque d’encadrement et de formation.

9a) "Je mets en moyenne quatre heures pour monter un cours d’une heure", par Lilas F.

J’aimerais bien vous faire partager mon expérience, malgré tout enrichissante, durant ce premier mois de travail, mais je n’en ai pas le temps. Je dois monter dix-sept heures de cours par semaine et lorsque l’on n’a pas été formé pour faire cela, c’est une affaire laborieuse.

Je mets en moyenne quatre heures pour monter un cours d’une heure. Calculez : sachant que j’ai deux niveaux de classe, cela fait environ 30 heures de préparation de cours auxquelles s’ajoutent les 17 heures de cours hebdomadaires, soit un total approximatif de 50 heures consacrées à mon travail par semaine (sans compter tout ce qui est du ressort de la recherche de matériel, de la communication avec les membres de l’équipe éducative, et puis la correction des copies qui peut être longue surtout quand on ne sait pas créer un barème).

En plus de cela, étant domiciliée à Melun, je dois suivre des cours de formation un jour par semaine à l’IUFM de Saint-Denis, qui me coûtent – car ils ne sont pas toujours très utiles – douze heures supplémentaires de mon temps. Comble de l’absurde : la semaine dernière, ces cours de formation se déroulaient sur trois jours, dont deux pendant lesquels je suis normalement en classe.

Heureusement, c’est un beau métier et quand ça se passe bien en classe, la sensation du travail bien accompli que l’on éprouve n’a pas de prix.

9b) "La prise de fonction est beaucoup plus difficile que ce qu’on nous avait fait croire", par Anonyme

Actuellement en ZEP dans la région nord-parisienne, j’ai appris mon affectation directe en école élémentaire, ainsi que le niveau de ma classe, seulement trois jours avant la rentrée. Deux réunions peu préparées à l’inspection de circonscription nous ont donné "les armes" a priori suffisantes pour nous lancer. Autant vous dire que nous avons été jetés dans une véritable fosse aux lions : des niveaux scolaires extrêmement différents dans ma classe, conjugués à une équipe pédagogique remodelée à maintes reprises et donc très individualiste. Ajoutons à cela un nouveau directeur devant prendre en charge 17 classes. Tout cela fait que la prise de fonction est beaucoup plus difficile que ce qu’on nous avait fait croire.

Ma formatrice est venue me voir au bout de trois semaines et demie, pour me donner une longue série d’objectifs théoriques dans le but de faire de moi le parfait professeur des écoles. Il n’en fallait pas plus pour m’enfoncer et me faire sentir incapable.

Au-delà de la détresse de certains de mes collègues qui sont dans la même situation que moi, je ne comprends toujours pas comment des élèves en difficulté, dans une école avec si peu de moyens, peuvent se sortir de cet échec programmé. Est-ce cela la République ? Est-ce ainsi que les institutions favorisent l’égalité des chances ?

9c) "Une rentrée mi-figue mi-raisin", par Violaine J.

Mi-figue parce que ça y est, je l’ai fait ! Je suis entrée dans "ma" classe, je me suis installée derrière "mon" bureau, j’ai donné un cours à des élèves et j’ai adoré ça ! Enfin, après toutes ces années à galérer pour obtenir le concours, j’ai accompli mon rêve. Par chance, j’ai deux classes très agréables et je me suis sentie à l’aise face aux élèves.

Mais aussi mi-raisin. Après un mois de cours, je n’ai toujours pas de tuteur. Pas évident pour une jeune prof de savoir où sont ses défauts et ses qualités. On m’a annoncé qu’un inspecteur pédagogique régional deviendrait à l’occasion mon tuteur en venant assister à certains de mes cours. C’est bien, je vais avoir un regard objectif sur mon travail. Mais quid de la relation privilégiée que l’on peut avoir avec un tuteur qui nous suit et nous voit progresser ?

Je n’ai aucun contact avec l’inspecteur en dehors de cette visite dans ma classe, alors comment et à qui poser mes questions ? Elles sont nombreuses et jusqu’à présent j’ai dû y répondre seule. Comment faire si je panique ? Si je perds pied ? Pis, comment vais-je faire lorsqu’à la rentrée de la Toussaint, j’aurai deux classes supplémentaires ?

En réalité, je ne m’en sens pas capable. Ereintée par le travail que je fournis déjà, dans quel état serai-je lorsque mon temps de travail aura doublé ? Réponse à Noël, si je ne me suis pas écroulée avant.

9d) "Je passe mon temps à m’organiser pour gérer 160 gamins", par Anonyme

Commencer ma carrière de professeur par un appel à la considération et une protestation n’est pas pour me plaire, mais reste qu’après ce premier mois, il faut bien pointer du doigt de sérieux problèmes. En charge de près de 160 enfants que je vois trois fois par semaine, il me faut comprendre très vite tout un ensemble très disparate de repères qui mènent tous au même but : comment faire pour créer dans la classe une ambiance de travail dynamique ?

Et ça, c’est terriblement compliqué. Ça passe par la maîtrise des "armes" de dissuasion, mais surtout par l’adaptation à son public. Et cette question d’adaptation est celle qui devrait prendre l’essentiel de mon temps : le temps de réfléchir aux notions que je dois développer, les techniques à mettre en œuvre pour que mes élèves apprennent sans trop de fastidieux les repères méthodologiques pour se construire. Et ça, je ne peux pas.

Je passe mon temps à tenter de comprendre comment m’organiser pour gérer 160 gamins qui font tout pour passer à travers les mailles du filet, corriger ces 160 copies toutes les trois semaines, gérer des comportements qui dépassent mes capacités – des diagnostiqués handicapés mentaux, des illettrés, des violents. Au bout d’un mois, le bilan est très sombre. L’année dernière, les stagiaires avaient six heures de cours et le reste pour réfléchir et s’adapter, aujourd’hui j’ai juste le temps de m’épuiser devant eux. Mais plus de réfléchir.

9e) "C’est face à mes élèves que je ressens le manque de formation"

Au bout d’un mois de cours, ma situation est relativement bonne. Mes relations avec les élèves sont globalement intéressantes, au vu du dynamisme de la plupart de mes classes. Ma tutrice est présente mais son attitude se résume à des conseils pratiques nécessaires, mais pourtant loin d’être suffisants. Ces premières semaines confirment ma passion pour ce métier. Mais ce qui me frappe le plus, c’est l’écart énorme entre les exigences requises pour l’obtention du Capes et la réalité du terrain.

Une de mes premières impressions a été les écarts de niveau entre les élèves, qui peuvent être énormes. Or, en six années de formation à l’université (cinq années jusqu’au master, puis une année de préparation au Capes), pas une seule heure n’a été consacrée à ce sujet dans ma formation. De plus, des compétences en matière de relations humaines sont indispensables à la transmission de la connaissance (dosage entre l’autorité et la pédagogie, gestion de la sanction). Pourtant, pas une seule heure de formation à ce sujet.

Enfin, et c’est peut-être le plus grave, rien ne m’a été dit sur la manière d’évaluer les élèves, alors même que c’est un sujet en débat. Ainsi, au-delà de ma fatigue – réelle –, je suis dans l’obligation de constater que les premières victimes de cette réforme sont bien les élèves, et notamment ceux ayant le plus de difficultés scolaires. C’est peut être face à eux que je ressens le plus mon manque de formation.

9f) "Dire que je viens d’en prendre pour quarante ans !", par Cédric

Me voilà nommé dans une école rurale, avec un double niveau. Jusque-là tout va bien : je suis loin des clichés sur les jeunes profs envoyés en ZEP et dans les cités. Je découvre des élèves charmants, bons mais plutôt prétentieux. Et très vite je découvre la présence envahissante des parents, qui se montrent fort désagréables et considèrent que puisque je suis jeune, je suis mauvais.

J’ai une tutrice sympathique qui m’aide à faire face à cet aspect du métier, que je ne connaissais pas : des enfants-rois qui ont tout et à qui tout est dû, et des parents qui leur donnent raison quoi qu’il arrive. De plus, ma tutrice n’a pas encore reçu de formation. Pour l’instant, elle me dit surtout ce qu’elle veut que je fasse et me laisse très peu de liberté. Finalement, je me demande déjà si la ZEP, avec ses enfants en difficulté ou livrés à eux-mêmes, n’est pas plus riche pour l’enseignement. Et dire que je viens d’en prendre pour quarante ans !

9g) "Je n’ai pas assez de temps pour préparer correctement mes cours", par Marina

J’ai 31 ans et j’ai travaillé sept ans dans l’insertion professionnelle avant de me réorienter dans l’enseignement. J’aime mon nouveau métier même si les conditions d’entrée sont particulièrement difficiles. Je suis affectée dans un lycée à 100 km de chez moi. Je dois assurer 18 heures de cours par semaine et suivre également des formations. Je n’ai pas assez de temps pour préparer correctement tous mes cours, TD, TP, évaluations...

Mon tuteur me laisse me débrouiller, il n’est pas du tout disponible et ne souhaitait pas suivre de stagiaire cette année. Le bilan que je tire de ce premier mois de cours ? Eh bien, j’ai déjà perdu 5 kg car je n’ai même plus le temps de manger correctement. Je vais essayer de tenir le rythme infernal imposé à tous les professeurs stagiaires 2010-2011 dans le cadre de la réforme de la formation des nouveaux enseignants.

9h) "Jamais on ne m’avait déshumanisée à ce point", par A. B.

Après un mois de cours, je m’aperçois que finalement le pire, quand on est professeur, ce ne sont pas les élèves (difficiles, certes, mais ça on le savait déjà). Le pire, c’est l’administration : chefs d’établissement et services du rectorat confondus. Je ne me suis jamais sentie aussi peu respectée qu’en ce moment. Jamais on ne m’avait déshumanisée à ce point.

Tout d’abord, j’ai connu mon établissement d’affectation le 27 août, pour une pré-rentrée le 1er septembre. Pendant un mois, j’ai fonctionné en "sous-service", c’est-à-dire que je ne faisais pas le temps plein exigé par la loi, car l’établissement dans lequel on m’a affectée n’avait pas assez d’heures à me donner. Et puis le proviseur adjoint me convoque dans son bureau : il a trois heures de plus à me faire faire. La collègue à qui je les prends sera avertie quelques jours plus tard par un vulgaire arrêté du rectorat déposé dans son casier. Personne n’a pris la peine de lui annoncer de vive voix.

La loi dit que je dois 16 heures, alors il faut que je fasse 16 heures. La loi dit aussi que je ne dois avoir, dans la mesure du possible, que 2 niveaux différents, alors que j’en ai quatre. Cette logique-là, seule l’administration peut la comprendre. Une administration qui pense avant tout "budget et économies", qui s’appuie sur la loi lorsque celle-ci joue en sa faveur et qui ne prend jamais en compte l’humain, c’est-à-dire les professeurs, mais aussi les élèves.

9i) "Je me sens débordée", par Anonyme

Je suis professeur stagiaire de français en collège. Je ne suis pas dans la pire situation : l’administration de mon collège est soudée et compétente, mes collègues m’aident, j’ai un tuteur. Pourtant, mon bilan est mitigé.

Je me sens débordée. J’ai beaucoup de mal à construire certains cours, je passe des heures à les préparer. La discipline m’a donné beaucoup de fil à retordre en début d’année (et elle m’en donne toujours), surtout avec une de mes classes, et j’ai donc pris énormément de retard. Mon tuteur m’aide, il me donne des conseils, mais il n’est pas dans mon collège : il nous faut donc communiquer par mail (mais il n’aime pas les mails) ou par téléphone (mais cela n’est pas toujours pratique), car nos emplois du temps sont peu compatibles.

Je tâtonne beaucoup. J’ai essayé des choses que j’ai ensuite abandonnées car elles ne fonctionnaient pas, mais les élèves ont besoin de rigueur et de clarté. La discipline reste toujours un problème et je ne parviens pas toujours à faire cours dans le calme. Je perds beaucoup de temps à écrire des mots dans les carnets, donner des colles, et ce n’est pas toujours efficace.

Je n’ai pas passé, depuis le 25 août, une seule journée sans travailler, week-end compris. Je dors mal, j’ai déjà été arrêtée une journée pour maladie, la fatigue se fait sérieusement sentir. J’ai peur de ne pas arriver à tenir le rythme toute l’année.

Source : http://www.lemonde.fr/societe/artic...

10) Bernard Rey «  On n’assimile pas un savoir-faire en visionnant une vidéo  »

Directeur du service des sciences de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles, Bernard Rey explique en quoi il est indispensable aux futurs enseignants d’apprendre à transmettre leurs savoirs. Ce que ne règle pas, selon lui, une simple vidéo sur la « tenue de classe ».

Bernard Rey est responsable de l’unité de recherche en sciences de l’éducation de l’université libre de Bruxelles. Longtemps enseignant en école normale et en IUFM, il a publié Faire la classe à l’école élémentaire » . Il revient sur les conséquences pédagogiques de la suppression de la formation des maîtres.

Luc Chatel a présenté la semaine dernière la série de vidéos destinée aux enseignants stagiaires. Comment jugez-vous ce dispositif ?

Bernard Rey. Le ministre veut essayer 
de combler la disparition de la formation des enseignants. Il cherche donc des moyens rapides pour aider les jeunes enseignants. Face à cela, je plaide évidemment pour une vraie formation, notamment sur les questions 
de « conduite de classes », et non 
de « tenue de classe ». Un enseignant 
doit arriver à mettre ses élèves au travail, à les faire écouter, participer au cours, répondre aux questions des enseignants. C’est très difficile. Notamment avec un certain type de public qu’on rencontre 
de plus en plus au collège.

Quel sera l’impact de la suppression 
de la formation face à ce type 
de comportement ?

Bernard Rey. Cette suppression sera très dommageable. Devant ces publics difficiles, des enseignants sans formation vont avoir les pires difficultés. Ils en avaient 
déjà avec une formation, alors maintenant... Une classe d’adolescents, 
il faut les intéresser. Et pour cela, il ne suffit pas de leur raconter de petites histoires 
qui leur plaisent. Il faut les intéresser 
aux matières scolaires. Il faut les intéresser à la notion de fonction en mathématiques, aux causes de la Seconde Guerre mondiale, aux problèmes de chimie... Autant de domaines qui n’intéressent
 pas spontanément des adolescents. 
Pour Philippe Meirieu (professeur en sciences de l’éducation – NDLR), il faut créer l’énigme. Or, pour cela, il faut une véritable formation, avoir appris la didactique. Sinon, on ne sait pas faire, tout simplement.

Que pourrait apporter cette série de vidéos ?

Bernard Rey. Pas grand-chose. 
Car on n’assimile pas un savoir-
faire en visionnant une vidéo. 
Apprendre le métier d’enseignant, c’est aussi réfléchir sur les aspects éducatifs. Ce n’est pas tout d’enseigner les mathématiques, il faut encore 
se demander à quoi sert cet enseignement. C’est une véritable question. 
Il faut y avoir réfléchi spécifiquement. C’est pour cela que des cours de philosophie de l’éducation sont indispensables pour comprendre pourquoi on enseigne l’histoire aux jeunes, les mathématiques ou la physique. 
Pourquoi enseigne-t-on la physique alors que la plupart d’entre eux ne feront plus de physique pendant le reste de leur vie ? Il y a des raisons.

Comment vont réagir les enseignants stagiaires, comment vont-ils s’organiser ?

Bernard Rey. Je pense qu’ils vont souffrir. En Belgique, nous avons énormément d’enseignants qui quittent le métier dans les cinq premières années. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été envoyés sur le terrain avec une formation insuffisante. Du coup, ils n’arrivent pas à capter l’attention des élèves, ils n’arrivent pas à les mettre au travail, et évidemment, ils sont malheureux. Ils rentrent chez eux chaque soir en se sentant incapables, sans autorité, et ils baissent les bras.

Peut-on y voir une transformation du métier de l’enseignant ?

Bernard Rey. En partie. Il y a un risque de transformer les enseignants en une sorte de gardien qui ne s’occuperait plus que du maintien de l’ordre. Maintien de l’ordre oui, mais au service des apprentissages scolaires. C’est pour cela que je parle de philosophie de l’éducation. Ne proposons pas aux jeunes enseignants des « techniques » de manipulation des élèves. Le maintien de l’ordre pour une activité intellectuelle nécessite un savoir-faire plus compliqué. Sinon, l’élève apparaît comme un danger…

Entretien réalisé par Julien Cholin


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