L’Union du Peuple russe, organisation pré-fasciste

jeudi 9 novembre 2017.
 

A) Etat tsariste, nobles et réactionnaires face à la révolution de 1905

La Russie d’Alexandre III (1881 1894) puis de Nicolas II (1894 1918) présente un aspect politique arriéré avec des tsars qui se considèrent de droit divin chargés de commander et manipuler leurs sujets.

La Russie tsariste de Nicolas 2 : un état autocratique à caractéristiques pré-fascistes

Grève de masse, parti et syndicat (en Russie de 1896 à 1906) par Rosa Luxembourg

Soudain, déferle la puissante vague révolutionnaire de 1905.

Dimanche sanglant de Saint Petersbourg le 22 janvier 1905

Mutinerie du cuirassé Potemkine et grève générale d’Odessa

La Révolution russe de l’automne 1905 commence par le mouvement étudiant (30 septembre 1905)

Révolution russe d’Octobre 1905 2) La grève ouvrière relaie les étudiants (3 octobre Formation du Soviet des ouvriers de Moscou)

Révolution russe d’Octobre 1905 3) Grève générale des cheminots le 7 octobre)

Quelle est la réaction de l’Etat tsariste, des nobles et des réactionnaires face à cette révolution de 1905 ?

Ils jouent sur trois tableaux :

- des concessions conjoncturelles

- des attaques physiques ciblées visant des cadres du mouvement

- une énorme vague d’antisémitisme (700 pogromes) pour détourner la fureur populaire contre les juifs

Les deux derniers objectifs relèvent typiquement du rôle des groupes fascistes au 20ème siècle. L’Union du Peuple Russe en est le premier exemple évident.

L’article de Wikipedia a raison de noter la différence par rapport au royalisme traditionnel : « Le mouvement apparut au début du XXe siècle, mais se manifesta après la révolution de 1905, lorsque des personnalités souhaitant réconcilier la monarchie avec le peuple décidèrent de puiser dans les ressources historiques et religieuses de la Russie ancienne pour donner au pays un dynamisme qu’il semblait perdre »

B) Rôle des pré-fascistes comme escadrons de la mort face aux mouvements populaires

Dès le début des mobilisations populaires, des groupes violents sont constitués par les privilégiés pour attaquer des piquets de grève, des militants isolés... Il s’agit des Centuries noires (dont les membres s’intitulent Cent-Noirs), de l’Union russe, de l’Assemblée russe, de cercles locaux du parti monarchiste et quelques petits groupes plus ou moins liés à l’appareil d’Etat. Notons que le 27 juillet 1905, un antisémite extrémiste (Ratchkovski), auteur des célèbres Protocoles des sages de Sion est nommé par le tsar vice-directeur du Département de la police chargé des affaires politiques. Beaucoup de tracts antisémites appelant à des pogromes seront ronéotés par la police elle-même.

Lors des immenses mobilisations ouvrières d’octobre 1905, en particulier pendant la grève générale (qui débute le 13 octobre) :

- ces groupes pré-fascistes s’attaquent violemment à des piquets de grève et même à des manifestations. Ainsi, le 18 octobre, ils font une incursion dans le défilé gréviste de Rostov, s’emparent de la jeune Clara Reizmann (dont le frère venait d’être également tué), lui empalent son drapeau rouge par la gorge, d’où son décès.

- ces groupes pré-fascistes mobilisent des gens de milieux populaires pour s’attaquer aux juifs, présentés comme cause de leurs difficultés. Ces pogromes prennent souvent l’aspect d’actes locaux de génocide. Ils complètent la propagande gouvernementale qui rend les Juifs responsables des grèves ; dans le même temps, ils veulent prouver que les forces de défense du régime et de la hiérarchie sociale restent capables d’initiative. Parmi les multiples pogromes, signalons, du 21 au 23 octobre, celui d’ Elisabethgrad, sans intervention des forces de l’ordre ; ils détruisent 311 boutiques et ateliers artisanaux de juifs, incendient complètement une quarantaine d’immeubles d’habitation, font 95 morts et 245 blessés graves. Des affiches annoncent le même sort pour les juifs de la capitale Saint Petersbourg ; heureusement, le mouvement ouvrier prévient qu’il prendra en charge la défense des juifs stoppant immédiatement le projet.

C) L’Union du Peuple Russe rassemble nationalement en 1905 la majorité des pré-fascistes

Devant la puissance des mobilisations populaires, des Cent-Noirs commencent à se rencontrer régulièrement. C’est le cas en particulier du médecin Alexandre Doubrovine, du peintre Apollon Maïkov et du moine Arsène Alexeïev qui met l’Union sous le patronage de Notre-Dame-de-Tikhvine en octobre 1905. Ce groupe convoque avec l’appui de l’organisation Assemblée russe, une réunion nationale à Saint Pétersbourg pour le 8 novembre 1905. Ce congrès de fondation met en place un Conseil de l’Union dont Doubrovine assure la présidence.

Dans son magnifique ouvrage sur "L’antisémitisme en Russie de Catherine II à Poutine", Jean-Jacques Marie apporte des précisions très intéressantes sur le groupe fondé lors de cette réunion :

« L’Union du Peuple Russe rassemble des aristocrates et des évêques (Hermogène de Saratov, Antoine de Volhynie) ; le prédicateur Jean de Cronstadt (canonisé depuis) en est membre honoraire... Les Cent-Noirs recrutent surtout dans la noblesse, l’armée et la petite intelligentsia... Leur influence est aussi mince dans la population ( aux élections de 1906, ces groupes réunis obtiennent 5,1% parmi les paysans, 16,5% parmi les grands propriétaires, presque rien ailleurs) qu’elle est forte dans l’appareil d’Etat. La composition du Conseil principal de l’Union du Peuple Russe est aussi éclairante ; sur 34 membres, on compte 17 nobles, 5 notables, 4 marchands et entrepreneurs dont Baranov vice-président, 4 paysans. »

Comme dans le pré-fascisme français (Action française) et allemand, nous notons l’importance :

- du fascisme post-féodal au travers des nobles

- du fascisme clérical.

- du racisme antisémite. Pour le prédicateur Jean de Cronstadt, c’est Dieu qui organise les pogromes de juifs pour les punir de leurs péchés contre l’Etat russe.

Comme dans les cas de fascisme victorieux entre 1918 et 1945, le soutien de l’appareil d’Etat pèse lourd. Le 5 janvier 1906, le tsar reçoit une délégation de l’UPC. Le compte rendu officiel donne une idée de la violence anti-sémite qui a présidé à la discussion ; il signale que l’empereur accepte de porter l’insigne.

D) Multiplication et radicalisation des pré-fascistes

Dans les deux ans suivant le mouvement révolutionnaire de 1905, les groupes pré-fascistes se créent dans tout le pays, continuent à bénéficier de soutiens et se coordonnent (février 1906 à Saint Pétersbourg, avril 1906 à Moscou, octobre 1906 à Kiev...). Notons aussi :

- En mars 1906, se constitue l’Union des Gens de Russie

- Du 21 au 28 mai 1906, se tient un grand congrès de la noblesse russe qui élit un Conseil permanent présidé de 1906 à 1912 par un pré-fasciste violemment antisémite, le comte Bobrinski, grand propriétaire terrien.

- Le 26 novembre 1906, au Manège Saint-Michel de Moscou, Ioan de Cronstadt, vient solennellement bénir la bannière (gonfalon) de l’Union représentant Saint Georges, protecteur de Moscou, devant 30 000 personnes.

La composition sociale de ces organisations reste cependant peu populaire. Pour l’Assemblée Russe, 33% de fonctionnaires (dont le statut sous le tsarisme ne peut être évidemment comparé à la France d’aujourd’hui), 22,3% de militaires, 18,3% de membres des professions libérales, 6,3% de marchands et entrepreneurs, 3% de religieux orthodoxes, 2,6% de grands propriétaires...

L’Union du Peuple Russe connaît une radicalisation vers un pré-fascisme plus dur, plus militant, plus violent. Parmi les dirigeants issus du congrès du 8 novembre 1905, membres du Conseil, on pouvait noter la présence de Gueorgui Vassilievitch Boutmi de Katzman, officier d’active, idéologue pré-fasciste violemment antisémite et antimaçonnique, éditeur des Protocoles des Sages de Sion. En accord avec des nobles comme Vladimir Pourichkevitch et Pavel Krouchevan, il fonde le 8 novembre 1908 une scission encore plus marquée à l’extrême droite que l’UPC. Malgré la scission, celle-ci va également connaître une radicalisation derrière un de ses fondateurs Nikolaï Markov.

Cette extrême droite pré-fasciste russe influence fortement les associations d’officiers et divers périodiques nationalistes. Plusieurs grands peintres, poètes, journalistes, historiens... sont membres de l’Union du Peuple Russe comme Mikhaïl Nesterov, Mikhaïl Kouzmine, Viktor Vasnetsov et Vassili Rozanov.

Signalons pour conclure que ce pré-fascisme russe de la période 1905 à 1917 prépare le combat des armées blanches contre la révolution russe durant la guerre civile de 1917 à 1922.

Jacques Serieys


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