Le drapeau rouge, drapeau ouvrier, étendard d’espérance humaine

dimanche 14 mai 2017.
 

Le drapeau rouge représente le premier symbole vraiment universel. Sa puissance émotionnelle, évocatrice et mobilisatrice est aussi forte depuis 160 ans que la croix pour les chrétiens ou le croissant à l’étoile pour les musulmans.

J’ai connu de nombreux symboles rouges depuis mon enfance ; tous portaient une grande charge émotionnelle.

- les brassards rouges des FTP que mon père et ses amis sortaient pour l’occasion

- les bannières rouges des mineurs de Decazeville en grève

- le tissu rouge que le piquet de grève de mon lycée de Rodez décida un dimanche après-midi, de faire pendre à la fenêtre au dessus de l’entrée fin mai 68. La peinture rouge qui métamorphosait dans le même temps la statue de la Vierge Marie dans le principal lycée confessionnel local

- les drapeaux rouges pour le centième anniversaire de la Commune à Paris

- les étendards rouges pour l’enterrement de quelques amis dans les années 1970

- les grands camions de la mine foisonnant de drapeaux rouges lors des manifestations de décembre 1995 et avançant sur les paroles du Chiffon rouge

Que symbolisaient ces apparitions du rouge ? à coup sûr le camp social ouvrier et populaire, à coup sûr des idées progressistes, démocratiques, émancipatrices et internationalistes, à coup sûr aussi l’espoir d’un autre monde possible.

Ces emblèmes rouges étaient-ils chargés d’agressivité ? Non. Ils exprimaient plutôt la détresse des anciens maquisards oubliés, la détresse et la solidarité des salariés d’entreprises en cours de fermeture, la détresse et la solidarité pour les amis enterrés. Fin mai 68, notre calicot rouge signifiait : Nous avons perdu mais vous ne gagnerez jamais contre le besoin de justice du peuple, contre l’envie de vivre de la jeunesse ; nous reviendrons, nous ou nos enfants, petits enfants et probablement même les vôtres.

Dans les années après mai 68, il m’est arrivé de participer à des manifestations avec drapeaux rouges et quelques casques. Nous voulions exprimer notre solidarité avec les Espagnols victimes du fascisme franquiste, avec les Chiliens victimes du fascisme pinochétiste... et le gouvernement de droite interdisait systématiquement nos défilés pour tranquillement recevoir dans les palais de la République les envoyés de ces régimes. Que la droite française ait alors choisi le camp de l’amitié avec le fascisme n’est pas nouveau dans son histoire ; nous voulions marquer une autre tradition, celle de la solidarité antifasciste et internationaliste : l’histoire donnera raison à nos drapeaux rouges.

Les classes possédantes ont toujours eu pour symbole des palais, des militaires (Napoléon, De Gaulle, Franco, Pinochet...) et des hymnes guerriers. Le rouge va bien aux pauvres parce qu’on peut l’inventer au dernier moment avec une chemise, le porter en écharpe, le glisser par une rose dans le caveau d’un camarade, le brandir dans une manifestation, le chanter en promenant, le cacher dans son coeur, le faire éclore comme une tulipe éternelle...

A) Le drapeau rouge s’impose en France de 1789 à 1871 comme symbole de la République sociale puis comme étendard ouvrier et républicain

" ... C’est dans la Révolution française que se trouvent ses véritables origines. Entre 1830 et 1848, il est adopté par les sociétés révolutionnaires et les classes laborieuses... comme signe de la puissance populaire et des aspirations à la justice sociale et à la réconciliation des peuples. Le développement du mouvement ouvrier en Europe puis dans les autres continents ne feront guère que préciser la symbolique de l’étendard rouge, dont l’essentiel était déjà établi en 1848. A mesure qu’il s’est popularisé, le drapeau rouge, s’est cependant chargé d’une énorme puissance émotionnelle" ( Souyri Pierre François. Maurice Dommanget, Histoire du drapeau rouge des origines à la guerre de 1939., Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1967, vol. 22, n° 6, pp. 1353-1354)

A1) L’origine du drapeau rouge remonte à la Révolution française

Tous les auteurs d’un ouvrage sur l’origine du drapeau rouge s’accordent sur ce point.

- " La France a ouvert l’époque contemporaine du drapeau rouge... lors... de la Révolution française." (Pierre Znamenski)

1a) Le premier drapeau rouge de la Révolution française : un héritage des révoltes sociales passées ?

Le drapeau rouge avait déjà été choisi comme symbole de ralliement lors de révoltes sociales précédentes.

Le premier couplet du Drapeau rouge y fait référence :

- Les révoltés du Moyen Age
- L’ont arboré sur maints beffrois
- Emblème éclatant du courage
- Toujours il fit pâlir les rois.

Les historiens sont certains de ce rôle du drapeau rouge lors de la grande jacquerie des paysans de la région de Baltringen (février 1525) durant la fameuse Guerre des paysans allemands (1524 à 1526).

Maurice Dommanget comme Marc Angenot notent l’emploi du drapeau rouge comme étendard au début de la Révolution française : " dès 1790, diverses foules en émeute avaient emprunté, par dérision ou provocation, le fanion rouge".

1b) Le premier drapeau rouge durant la Révolution française : un symbole répressif ?

Au début de la Révolution, le drapeau rouge est utilisé par les forces de l’ordre pour annoncer qu’elles vont tirer. La loi du 21 octobre 1789 prévoit en effet son déploiement par l’armée ou la garde nationale pour signaler aux attroupements populaires d’avoir à se disperser rapidement avant que les balles ne partent. C’est pour cette raison que, dans la Marseillaise, Rouget de l’Isle évoque : « contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé ».

En juillet 1791, la gauche (club des Cordeliers) et le mouvement populaire parisien sont furieux et très préoccupés après la fuite du roi (arrestation de Varennes) qui voulait se joindre aux envahisseurs contre la France, leur patrie républicaine.

21 juin 1791 La fuite de Louis XVI s’arrête à Varennes

Ils pétitionnent en demandant « un nouveau pouvoir constituant » pour « procéder d’une manière vraiment nationale au jugement du coupable et surtout au remplacement et à l’organisation d’un nouveau pouvoir exécutif ». Le 17 juillet 1791, la Garde nationale commandée par La Fayette lui-même tire sur les pétitionnaires assemblés au Champ de Mars.

C’est ce que raconte le deuxième couplet du Drapeau rouge.

Il apparut dans le désordre

Parmi les cadavres épars,

Contre nous, le parti de l’Ordre

Le brandissait au Champ de Mars

1c) Le premier drapeau rouge durant la révolution française : affirmation d’une filiation avec les esclaves affranchis de l’Antiquité ?

Dans "Le drapeau rouge : rituels et discours" (Colloque d’Amiens, L’esthétique de la rue), Marc Angenot défend ce point de vue, non contradictoire avec le précédent.

" II est dans l’ordre des choses que l’origine du drapeau rouge comme « étendard du socialisme » se perde dans les obscurités et dans les mythes. Tôt dans le siècle passé, des érudits socialisants ont publié de petites études destinées à prouver la haute antiquité du rouge, - fanion, bonnet, etc. - comme symbole du peuple et de ses révoltes.

" Le bonnet rouge ou « bonnet phrygien », coiffure des esclaves affranchis en Grèce et à Rome, est adopté par les sans-culottes dès 1789"

La nombreuse iconographie où les sans-culottes portent le bonnet rouge lui donne raison, de même que la célèbre chanson Le voyage du bonnet rouge :

Le voyage du bonnet rouge (chant, 1792)

1d) Pourquoi cette couleur rouge ?

J’avoue n’être convaincu par aucune explication isolée :

- ni par le seul symbole répressif retourné contre les oppresseurs

- ni par la seule filiation avec les affranchis de l’Antiquité

- ni par la seule référence à la couleur des bannières gauloises (lien fréquent durant la Révolution française entre peuple gaulois et peuple français alors que les conservateurs insistaient sur leurs aieux symboliques : les Francs aimés du Christ et leur roi Clovis)

- ni par le fait que quelques luttes sociales s’étaient déjà déroulées sous l’emblème du drapeau rouge.

En attendant que cette origine du drapeau rouge soit (peut-être) éclaircie, constatons seulement sa présence durant la Révolution française, petit rôle pour l’histoire générale, rôle significatif pour les sans-culottes parisiens, aile avancée du mouvement populaire.

1e) Le drapeau rouge apparaît le 10 août 1792 (prise des Tuileries) avec son sens actuel de drapeau du mouvement populaire, de drapeau du mouvement révolutionnaire contre les nantis

Le drapeau rouge, qui fut le symbole sanglant des révolutions bourgeoises, les révolutionnaires du 10 août s’en emparent. Ils en font un signal de révolte, ou plutôt l’emblème d’un pouvoir nouveau. (Jean Jaurès, Histoire socialiste)

Durant l’été 1792, les armées coalisés de l’Empereur d’Autriche, du Roi de Prusse, des nobles émigrés... envahissent la France et menacent de détruire Paris ainsi que sa population. L’Assemblée vote des décrets pour assurer la défense du pays mais le Roi refuse de les signer, ce qui en empêche l’application. Un mouvement populaire radical et autonome se développe alors. 47 sections parisiennes sur 48 demandent la déchéance du roi, le suffrage universel, l’élection d’une nouvelle assemblée... Des Fédérés encore plus déterminés arrivent dans la capitale (en particulier Brestois et Marseillais). A 0 heure le 10 août, l’insurrection populaire commence ; armés de piques, plusieurs milliers de Parisiens, surtout venus des quartiers ouvriers et des faubourgs, arborent des bonnets rouges, quelques oriflammes rouges ; bientôt le palais des Tuileries est pris malgré les forces imposantes qui le défendent.

10 août 1792 La prise des Tuileries engage la 2ème phase de la Révolution française, portée par le peuple

Le Père Duchêne, journal bihebdomadaire des hébertistes, y fait référence : « Le Père Duchêne après avoir foutu trois sommations au nom du peuple souverain quand il est assemblé, déploiera le grand drapeau rouge de l’Opinion publique. » (cité par G. Perreux, Les Origines du drapeau rouge en France, Paris, p. 8.)

1f) Le drapeau rouge durant la Convention de 1792 à 1794

"Entre 1791 et 1793, le bonnet rouge apparaît aussi à la pointe du drapeau tricolore des Marseillais et d’autres formations militaires" (Marc Angenot)

Dans son livre "Histoire du drapeau rouge des origines à la guerre de 1939" (Paris, 1967, Librairie de l’Etoile), l’excellent Maurice Dommanget précise "Après le 10 août 1792 : dans certains milieux révolutionnaires l’idée apparaît, par instants, de l’arborer comme signe de répression des menées contre-révolutionnaires".

1g) Le drapeau rouge comme lien symbolique, des Sans-culottes de l’An II au mouvement ouvrier et au socialisme, présente un intérêt majeur et logique

- Premièrement, le mouvement populaire animé par la Commune de Paris en 1793 et 1794 n’est pas contradictoire avec la fonction politique ultérieure du drapeau rouge comme étendard du mouvement ouvrier, des révoltes populaires, du socialisme, du communisme et de l’internationalisme.

- Deuxièmement, la Convention montagnarde représente la première période de l’histoire où le pouvoir politique échappe à la fois à la féodalité et à la haute bourgeoisie grâce à la pression du mouvement populaire.

- Troisièmement, la Révolution française constitue l’expérience la plus avancée du long cycle de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire que connaît le monde entre 1773 et 1802. Elle a généré les premiers groupes ouvriers et des groupes républicains puis jacobins, un peu partout en Europe et même en Amérique.

Le drapeau rouge ne disparaît pas avec la fin du mouvement sectionnaire, de la Convention montagnarde puis de la Conjuration des Egaux. Il symbolise le maintien de l’idéal social et démocratique matérialisé durant la Révolution :

- par la déclaration des Droits de l’homme et des citoyens de 1793

Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 23 juin 1793, un document d’importance historique universelle

- par la Constitution de 1793

24 juin 1793 Constitution de l’An 1

- par l’intense vie politique des milieux populaires durant cette époque...

En 1815, les armées blanches des empereurs et rois directement sortis du Moyen Age (Russie, Autriche, Prusse, Espagne...) ou du grand business (Royaume-uni) imposent une camisole de force sur les aspirations des peuples. Cependant, la taupe révolutionnaire des aspirations populaires continue son travail en Espagne, en Amérique latine, en Belgique...

A2) Le drapeau rouge en France dans les années 1830 et 1840

Le drapeau rouge ne disparaît pas avec la Révolution française. Au contraire, il gagne de plus en plus un rôle symbolique comme étendard des héritiers des Sans-culottes et des Montagnards, comme étendard des pauvres qui ne supportent plus leur exploitation, comme étendard du progrès humain.

" Entre 1830 et 1848, il est adopté par les sociétés révolutionnaires et les classes laborieuses, non plus d’ailleurs pour signifier une volonté de terroriser l’adversaire et de retourner à 1793, comme le croit la bourgeoisie, mais comme signe de la puissance populaire et des aspirations à la justice sociale et à la réconciliation des peuples" (Maurice Dommanget).

2a) Le drapeau rouge lors de la révolution de 1830

27, 28 et 29 juillet 1830 : les "3 glorieuses" d’une révolution réussie puis confisquée

2b) Les canuts font du drapeau rouge le drapeau de la classe ouvrière

Le soulèvement des canuts constitue la première grande insurrection ouvrière. 30000 soldats sous des drapeaux bleu, blanc, rouge à fleur de lys les écrasent. Ne pouvant arborer le même étendard, le drapeau rouge devient "l’emblème du peuple ouvrier".

Le récent et splendide ouvrage de Pierre Znamenski confirme ce point de vue quant à la fonction du drapeau rouge "prenant son caractère révolutionnaire à l’occasion des soulèvements de 1831 à Lyon."

Les canuts de Lyon, première grande insurrection ouvrière du 21 novembre au 3 décembre 1831

2c) Le drapeau rouge lors des obsèques du général Lamarque

" C’est contre ce régime (du roi Louis Philippe) que des drapeaux rouges étaient « apparus » dans quelques manifestations, et d’abord aux funérailles du Général Lamarque, prélude à l’insurrection de juin 1832 (narrée dans Les Misérables). Le drapeau rouge n’avait pas été identifié alors comme celui d’un parti déterminé, mais la presse orléaniste en avait fait le pavillon du désordre, de la terreur et s’était mise à parler de drapeau « sanglant », des « rouges », du « spectre rouge ». ( Le drapeau rouge : rituels et discours, par Marc Angenot- Colloque d’Amiens, L’esthétique de la rue)

5 juin 1832 : Les funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire

A partir de cet évènement nous disposons de témoignages certains concernant l’emploi et la fonction du drapeau rouge. Victor Hugo donne de nombreux détails (telle barricade, tel combat, telle unité de l’armée qui découpe le tissu rouge en lambeaux portés en trophée au bout des baïonnettes...).

2d) La rencontre entre le mouvement ouvrier et le drapeau rouge

La période 1840 1850 est celle qui voit s’opérer :

- l’appropriation du drapeau rouge par le mouvement ouvrier naissant

- l’adéquation entre l’objet (drapeau rouge) et le sens donné à cet objet (ouvrier, socialiste, lutte sociale, république sociale internationaliste...)

Marc Angenot avance une remarque intéressante " Les symboles publics n’ont jamais de signification vraiment stable (étant l’objet de polémiques qui justement en disputent), ni de valeurs symboliques nécessaires (ce sont leurs discours d’accompagnement qui, par analogies, métonymies, synecdoques..., cherchent à fixer des symboles sur un signifiant donné). Pour ce qui est du drapeau rouge, la « rencontre inattendue » de ce symbole et de l’entité composite mouvement ouvrier socialiste révolutionnaire, mouvement qui, dans les années 1840-1850, s’impose sur la scène publique européenne comme pourvu d’une identité évidente, cette rencontre apparaît comme une adequatio rei et intellectus (adéquation entre chose et sens de cette chose) prédéterminée par tous les paramètres auxquels on peut songer, et ce au point de donner l’illusion d’une nécessité".

L’utilité, le besoin du drapeau rouge par le mouvement ouvrier vers 1840 1850 serait-il prédéterminé par son sens précédent : étendard "plébéien et révolté", signe de ralliement des luttes sociales, peur de ce rouge de la part des classes possédantes ? Je crois que oui. Les années 1792 1794 ayant vu pour la première fois la féodalité et la bourgeoisie céder la place politique principale au mouvement populaire, puis le courant républicain s’étant poursuivi sur cette base, le passage du drapeau rouge des mains du courant républicain populaire au mouvement ouvrier socialiste est logique, effectivement "prédéterminé".

A3) Le drapeau rouge lors de la révolution de 1848

3a) La chanson "Le Drapeau rouge" célèbre l’apparition de cet étendard lors de la Révolution de 1848

Puis planté sur les barricades,

Par le peuple de février

Il devint pour les camarades,

Le drapeau du peuple ouvrier.

3b) Quel drapeau pour la France ? Drapeau rouge ou drapeau tricolore ?

Le 25 février 1848, en pleine révolution, un débat s’engage dans l’Hôtel de Ville de Paris. Les émeutiers arborent le drapeau rouge et veulent en faire l’emblème national. Lamartine (membre du gouvernement provisoire) défend le drapeau tricolore et réussit à imposer son point de vue " Jamais ma main ne signera ce décret. Je repousserai jusqu’à la mort ce drapeau de sang et vous devriez le répudier plus que moi : car le drapeau rouge, que vous-mêmes rapportez, n’a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et 1793, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie."

Ces arguments n’ayant pas été suffisants pour convaincre un peuple venant d’affronter une armée arborant ce drapeau bleu blanc rouge, le gouvernement provisoire prend une décision complémentaire :

« ... les membres du Gouvernement provisoire et toutes les autorités porteront la rosette rouge, laquelle sera placée aussi à la hampe du drapeau. »

3c) Le drapeau des ouvriers qui veulent travailler pour vivre

En juin 1848, le gouvernement ferme les ateliers nationaux condamnant les familles de nombreux ouvriers à la misère. Confronté à leurs protestations, il les fait écraser ignominieusement par l’armée.

La chanson "Le Drapeau rouge" consacre un couplet à cette tragédie :

Quand la deuxième République

Condamna ses fils à la faim,

Il fut de la lutte tragique,

Le drapeau rouge de juin !

A4) Le drapeau rouge en France de 1851 à la Commune

4a) Le drapeau rouge sous le Second empire

"Le socialisme, à mesure qu’il se développe comme militantisme, comme mouvement organisé, va chercher dans son drapeau plus qu’un signe de ralliement dans les luttes... Le rouge est devenu le signifiant transcendantal du socialisme, il l’est devenu très vite.

Dès le Second Empire l’affaire est faite : dans le socialisme tout est rouge, les drapeaux, les banderoles, les draperies, les suaires, les draps des cercueils, les fleurs, les couronnes, les rosés, les églantines, les immortelles, les cravates, les foulards, les brassards, etc."

Des mots servent à marquer la particularité de la contre-société qui fait aux siens des obsèques « imposantes », « grandioses ». Son deuil est un « Deuil prolétarien » et les obsèques sont des « Obsèques rouges »... Dès le Second Empire, - la police oserait-elle intervenir ? - le cercueil est recouvert d’un drap rouge, qui deviendra plus tard expressément « l’emblème rouge du socialisme » ((Marc Angenot)

4b) Le drapeau rouge durant la Commune

Pour la première fois dans l’histoire humaine, le drapeau rouge devient l’étendard officiel d’une communauté humaine. Le couplet le plus connu du Drapeau rouge concerne cette résistance héroïque de celles et ceux qui croyaient en l’humanité contre leurs bourreaux de la noblesse, de l’Eglise, de la bourgeoisie et de l’armée.

- Sous la Commune il flotte encore
- À la tête des bataillons
- Et chaque barricade arbore
- Ses longs plis taillés en haillons !

Le drapeau rouge acquiert définitivement durant la Commune une valeur symbolique forte, trempée dans le sang des braves gens morts pour leurs grandes idées. Signalons ici seulement deux épisodes :

- l’enterrement de Dombrowski, commandant supérieur des forces armées de la Commune dans un grand drapeau rouge 23 mai 1871 Mort au combat de Jarosław Dombrowski, général en chef de la Commune, un vrai Juste

- la dernière barricade autour du dernier drapeau rouge par les derniers dirigeants Communards et en particulier Varlin 28 mai 1871, Eugène Varlin, l’honneur du prolétariat, battu, éborgné, fusillé, crie sous les balles "Vive la république ! Vive la Commune !"

B) Le drapeau rouge fait le tour du monde de 1871 à 1917

Le monde connaît alors sa seconde révolution industrielle avec de nouvelles productions comme le chemin de fer généralisé, l’automobile, l’aluminium, l’aéronautique... Dans les grandes villes se concentrent les usines et leurs salariés, main d’oeuvre surexploitée mais qui constitue de plus en plus une altersociété par le biais du mouvement ouvrier, ses syndicats, ses bourses du travail, ses bistrots, ses journaux...

Cette altersociété va prendre le drapeau rouge pour étendard dans toutes les villes de tous les pays du monde. Comme les militaires s’identifient à un drapeau remis lors d’une cérémonie et symbolisant une unité précise, chaque drapeau rouge d’un nouveau groupe de salariés, d’une nouvelle section... fait l’objet d’une cérémonie puis d’un entretien quasi religieux. Ainsi, le 30 mars 1889, le journal de Bruxelles Le Peuple, informe ces lecteurs du fait suivant : « Le syndicat des ouvriers boulangers et fabricants de pains d’épices de Bruxelles inaugure dimanche son nouveau drapeau, -un rouge superbe. Naturellement, il y aura à cette occasion une petite manifestation et un cortège... »

"Le drapeau rouge symbolise le socialisme, il permet à tout groupe militant de s’identifier comme appartenant au prolétariat en lutte et, grâce à une aura émotionnelle qui tient justement au fait que le « sens » outrepasse soudain la signification immanente, le militant se « voit autre », métamorphosé dans le socialisme réalisé (puisque le même mot, « socialisme », désigne la doctrine, le mouvement présent et la collectivité future)" (Marc Angenot)

B1) Drapeaux rouges et 1er mai

Dans presque tous les pays du monde (même en France, en Allemagne et aux Etats Unis), le drapeau rouge sera interdit jusqu’à la fin du 19ème siècle. C’est donc seulement lors de grands défilés ouvriers que le rapport de forces permet son apparition. Aussi, ces deux symboles du rouge et du 1er mai gagnent le monde simultanément.

1er mai 1891 à Fourmies ! L’armée tire sans raison et sans sommation sur les manifestants

« Une émotion m’étreignit, au passage de ces flots humains, piquetés de rouges bannières ; ce cortège énorme de prolétaires endimanchés, gaillards musclés, marchant en bon ordre, était admirablement beau. » (compte rendu de la manifestation du 1er mai à Bordeaux dans Le Travailleur socialiste (Bordeaux), no 1,1890).

Parmi les morts du 1er mai, retenons les derniers mots d’Augustin Spies à ses juges : « Un jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »

B2) Les premiers drapeaux rouges hors de France : Espagne, Belgique

De 1868 à 1873, l’Espagne connaît à la fois une crise dynastique, politique et sociale. La République sera proclamée le 11 février 1873. C’est dans ce contexte qu’il faut situer en juillet 1870, une manifestation ouvrière qui parcourt Madrid en portant un drapeau rouge dont l’inscription a marqué les mémoires : "Le peuple a faim".

Des années 1870 à 1890, la Belgique constitue un bastion de l’étendard écarlate. Deux grandes manifestations en sont le symbole : celle du 28 juillet 1895 à Liège contre une loi scolaire cléricale (plus de 200 drapeaux rouges) et celle du 29 avril 1900 en faveur des pensions de vieillesse ( 700 drapeaux rouges).

" Posséder un drapeau ou une bannière, souvent luxueux, en flandre ou en catalogne, lourd de broderie d’or et d’argent, rappelant parfois les bannières d’église, bannière ou drapeau toujours prêts à sortir de l’armoire pour « décorer » un meeting ou flotter en tête d’un cortège, tel est le désir élémentaire et l’obligation de chaque « fédération », chaque « cercle d’étude », chaque « section » de parti, chaque chambre syndicale, et aussi de chaque maison du peuple, chaque orphéon, chaque chorale socialiste... Ces drapeaux sont brodés d’inscriptions identifiant le groupe qui va défiler derrière eux, inscriptions accompagnées de quelques symboles et éléments décoratifs : outils typiques d’une profession, lauriers entrecroisés, étoiles, gerbes... " (Marc Angenot)

B3) Le drapeau rouge face aux réactionnaires prussiens

Des fous d’autorité et de hiérarchie sociale comme Guillaume II, Bismarck ou Alfred Krupp, ne pouvait supporter le symbole du drapeau rouge ; aussi, celui-ci va difficilement s’imposer. Maurice Dommanget signale qu’il est adopté comme emblème par une association ouvrière en 1873. Znamenski relate le remplacement de drapeaux allemands par des étendards rouges, par exemple en 1884 à Berlin et Munich.

Bismarck, toujours clairvoyant, déclare au Reichstag le 27 mars 1886, que "la prochaine guerre aura moins le caractère d’une guerre de gouvernement à gouvernement que celui d’une guerre du drapeau rouge contre les éléments d’ordre et de conservation".

Les services de police du Guillaume II vont tellement veiller à ne pas laisser apparaître publiquement le drapeau rouge, que celui-ci ne sera guère vu jusqu’en 1918. A ce moment-là, ils vont fleurir partout, y compris sur la cathédrale de Strasbourg.

8 au 22 novembre 1918 QUAND LE DRAPEAU ROUGE FLOTTAIT SUR LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG

- le 22 février 1919, la République des Conseils de Bavière adopte le drapeau rouge comme emblème

B4) La Scandinavie ouvrière défile sous de magnifiques bannières rouges

Le 27 mai 1879, des ouvriers du bois manifestent en Suède y arborant pour la première fois de superbes emblèmes pourpres brodés or.

Le 5 juin 1884, des milliers d’ouvriers parcourent Copenhague en manifestation, arborant 96 drapeaux rouges (décompte par la police).

En 1886, la première organisation social-démocrate norvégienne organise plusieurs manifestations sous son drapeau rouge portant l’inscription Liberté Egalité Fraternité.

Quelques films ont bien rendu la magnificence de ces étendards rouges scandinaves avec leurs inscriptions signalant le bourg et le corps de métier, avec leurs décorations.

B5) Drapeaux rouges au pays de la bannière étoilée

La classe ouvrière organisée des Etats Unis joue un rôle important dans le devenir mondial du drapeau rouge comme emblème mondial. Il est signalé dès le début des années 1880 (banquet à New York le 16 décembre 1883). Il symbolise la difficulté d’apparition du mouvement ouvrier dans un pays aussi anti-démocratique que les Etats-Unis. La lutte de Chicago en 1886 et 1887 en est un bon exemple. Le 1er mai 1886, les salariés des usines Mac Cormick partent en grève. Le 2 mai, le patron embauche des jaunes. Le 3 mai, policiers et détectives privés s’amusent à mitrailler le piquet de grève au fusil à répétition faisant un carnage. Le 4 mai, une bombe explose.

4 mai 1886 : Le rassemblement de Haymarket Square (Chicago) se termine par l’écrasement du mouvement ouvrier américain

Aucune preuve ne peut être avancée contre tel ou tel militant ouvrier, socialiste ou anarchiste. Pourtant, les syndicalistes sont condamnés à la pendaison ; dans la "plus grande démocratie du monde", faire grève et se revendiquer du drapeau rouge mérite la pendaison. Le 11 novembre 1887, plusieurs milliers de personnes suivent les obsèques de quatre pendus dont les bières sont recouvertes de draps rouges.

Retenons ici l’admirable ultime déclaration d’Albert Parsons devant le président du tribunal qui vient de le condamner : " Le monde est mon pays ; tous les humains sont mes compatriotes. C’est cela que signifie l’emblème du drapeau rouge : c’est le symbole du travail libre et émancipé. Les prolétaires n’ont pas de patrie. Ils sont déshérités dans tous les pays et l’Amérique ne fait pas exception."

B6) Italie : des drapeaux rouges garibaldiens à ceux de la grève générale ouvrière

Pour ce pays comme pour la France, les drapeaux rouges se multiplient à la fois dans le cadre du mouvement ouvrier (nombreux étendards apparus en 1892 à l’initiative des Fasci dei Lavoratori), dans le cadre du mouvement socialiste (52 drapeaux ornent la salle du congrès du parti socialiste n 1893) et dans le cadre du mouvement garibaldien qui fait le lien entre combat républicain et combat socialiste (150 drapeaux dans le cortège funèbre de Felice Cavallotti, compagnon de Giuseppe Garibaldi, le 8 mars 1898).

Durant le grand mouvement social de juin 1914, d’innombrables fenêtres arborent le drapeau rouge.

7 au 14 juin 1914 en Italie : La "Semaine rouge"

En 1920, la première grève générale arborant le drapeau rouge sur les cheminées d’usine et au dessus des entrées de bureaux se déroule en Italie. Signalons enfin l’énorme courage de ceux qui déploieront le drapeau rouge durant la tyrannie fasciste comme les mineurs des Pouilles.

B7) Les drapeaux rouges des Trade unions britanniques

C’est ici que naît la première chanson en l’honneur du drapeau rouge :

The Red Flag (chant de lutte composé pour le 1er mai 1890)

Maurice Dommanget cite l’observation faite par un rédacteur de La raison sur les étendards rouges de la classe ouvrière britannique : " Au centre, un emplacement réservé où s’étalent les attributs de la corporation avec les devises. Les tailleurs ont représenté Adam et Eve vêtus simplement de quelques feuilles de figuier. Les forgerons ont montré les dangers du travail en figurant un maréchal-ferrant pris sous la croupe d’un cheval."

Pierre Znamenski ajoute " Ces bannières syndicales richement décorées de scènes pour le moins originales et confectionnées pour la-plupart au XIXème siècle, ont traversé tout le XXème siècle. Elles sont presque toutes conservées intactes par des musées ou par le Trade Union Congress qui les expose régulièrement comme lors de la grande démonstration londonienne de 1973 ou lors des manifestations d’opposition aux réformes de Margaret Thatcher dans les années 1980.

B8) Le drapeau rouge en France de 1871 à 1917

Limitons-nous ici à quatre constats :

- le drapeau rouge est alors interdit. Les militants socialistes vont trouver mille moyens de contourner une décision gouvernementale aussi ridicule. Les obsèques de militants sont souvent utilisées pour affirmer la permanence des idéaux du socialisme et de La Commune « Tandis que sous les coulées brûlantes du soleil roulant son disque d’or dans le bleu du ciel de mai, les drapeaux de la Sociale, gonflés par la brise, laissaient flotter leurs plis sanglants au-dessus du Mur des Fédérés » (« Lettre rouge », Le Parti ouvrier, 28 mai 1889). Le 10 août 1889, un défilé de 10000 personnes accompagne la dépouille mortelle du grand Félix Pyat ; au cimetière du Père Lachaise, des centaines de drapeaux rouges se déploient soudain au soleil. Lors des obsèques de Jules Joffrin (décédé le 17 septembre 1890) , cofondateur de La société des Droits de l’Homme et du Citoyen, les participants aux funérailles gardent leur drapeau rouge plié dans des gaines durant tout le parcours puis les sortent en masse une fois arrivés au Père Lachaise...

- une partie des politiciens de la gauche républicaine française s’oppose fermement au drapeau rouge. C’est le cas par exemple du député radical-socialiste de Marseille Auguste Bouge qui propose à l’Assemblée l’interdiction du port du drapeau rouge qui " constitue à lui seul un outrage à la patrie, ce chiffon autour duquel se rallie l’armée du désordre et du vol."

- pourtant, le mouvement socialiste français va tellement utiliser le rouge comme symbole que l’entreprise "Au cotillon du Prolétariat" insère la publicité suivante dans la presse « Spécialité de drapeaux rouges, bannières, brassards, cordons, draps mortuaires, insignes pour sociétés. Grand choix d’épingles de cravate artistiques représentant les Grands Hommes de la Révolution ; Jean Jaurès ; la Confédération Générale du Travail, Prolétaires de tous les Pays, unissez-vous... »

- le 25 juillet 1914, Jean Jaurès prononce son dernier discours au milieu d’une forêt de bannières et drapeaux rouges.

Jaurès : dernier discours avant son assassinat

- lors des mutineries de Coeuvres, 115 unités de l’armée française arborent le drapeau rouge.

2 et 3 juin 1917 : les mutineries de Coeuvres arborent le drapeau rouge

B9) Drapeaux rouges dans toutes les régions du monde

- Drapeau rouge comme emblème officiel de l’Etat de Coahuila durant la révolution mexicaine :

9 février 1912 "Le communisme est proclamé dans l’État de Coahuila" (Mexique)

- au Japon et au Liban en 1905

- le 8 février 1910 en Australie

- drapeaux rouges en Bulgarie le 1er mai 1911

- le 4 juillet 1913 à Johannesbourg (Afrique du Sud) où la police s’amuse à tirer sur les porteuses de drapeaux (une vingtaine de tuées)

- le 21 mars 1919, la Hongrie choisit le drapeau rouge comme emblème officiel

C) Le drapeau rouge, drapeau de la révolution d’Octobre puis de l’URSS

Le drapeau rouge n’apparaît absolument pas en Russie avec les Bolcheviks l’imposant soudainement comme étendard du pays après leur succès d’octobre 1917. Depuis 1905, la Russie est le pays du monde où cet étendard symbolise le plus les aspirations populaires, les grèves et manifestations ouvrières.

C1) Le drapeau rouge en Russie de 1871 à 1917

Deux témoignages situent l’apparition du premier drapeau rouge lors d’une manifestation ouvrière à Saint Pétersbourg le 6 décembre 1876. Cependant, sa multiplication lors des défilés date de la massive poussée combative des années 1900 à 1905 Kharkov, Kiev, Vilnius, Saint Pétersbourg, Tiflis. Nous connaissons trois mots d’ordre inscrits en 1901 et 1902 sur les étendards de Kiev " A bas l"absolutisme", "Vive la liberté politique", "Vive le mouvement ouvrier".

Le mouvement social russe de 1905 utilise tellement les étamines rouges qu’elles deviennent définitivement le symbole majeur du mouvement ouvrier. le foyer principal se situe dans la capitale Saint Petersbourg où le soviet présidé par Trotski organise le pavoisement des rues dans tous les tons du rouge. " De la Baltique à la Mer Noire, des plaines de Pologne aux montagnes de l’Oural... le drapeau rouge fut déployé en 1905 comme jamais il ne l’avait été jusque-là, même au temps de la Commune." (Maurice Dommanget)

- en juin juillet il flotte sur le cuirassé Potemkine

27 juin au 8 juillet 1905 : Grève générale, massacre d’Odessa et mutinerie du cuirassé Potemkine

- en octobre, il flotte sur l’hôtel de Ville d’Odessa.

C2) Le drapeau rouge durant la Révolution d’octobre

L’année 1917 voit se multiplier les drapeaux rouges à une vitesse telle que pour le premier mai, les magasins de nombreuses villes sont en rupture de stock pour tout tissu de cette couleur.

Durant l’été puis l’automne, la fièvre rouge ne se réduit pas, au contraire.

Le 8 avril 1918, le Comité exécutif central panrusse ne fait qu’entériner cette situation en adoptant le décret suivant "Le drapeau de la République russe est une bannière rouge portant l’inscription RSFSR (République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie".

Les Editions du Rouergue ont publié en 2010 un livre magnifique : Sous les plis du drapeau rouge (texte : Pierre Znamenski ; illustrations : Guy Gallice). De nombreuses photographies illustrent la période de 1917 à 1927 et son foisonnement d’arts graphiques, dans lequel le drapeau rouge a sa place... Tous les arts se prêtent au jeu de la propagande, sans contrainte, il convient de le souligner, jusqu’au milieu des années 1920 : le théâtre, l’opéra, la musique, le cinéma, la littérature deviennent délibérément et volontairement révolutionnaires. La rue elle-même se transforme et prend les couleurs de la révolution, particulièrement au moment des grandes fêtes populaires qui ponctuent le calendrier... Les plus grands artistes, même ceux peu susceptibles de sympathies révolutionnaires en ces premières années de frénésie artistique, prêtent leurs talents et leur enthousiasme à cette expérience nouvelle. Chagall, Anenkov, Adamovitch pour les arts graphiques mettent leurs pinceaux dans les couleurs pour créer d’extraordinaires bannières.

C3) Les drapeaux des partisans rouges durant la guerre civile de 1917 à 1922

Il est intéressant d’étudier en détail chaque drapeau rouge des unités combattantes face aux armées blanches. Une production populaire ne faisant pas partie des fameux sept arts flamboie ici de toute sa beauté : la broderie (liée à diverses techniques).

Parmi les plus beaux drapeaux rouges de cette époque présentés par Znamenski, je note en particulier :

- celui des bataillons rouges de Transnistrie qui ont combattu l’armée française sur les côtes de la Mer noire. Pour motif : un soleil levant frappé de la faucille et du marteau. Inscription : Prolétaires de tous pays, unissez-vous. "Velours rouge cousu aux fils d’or et de couleur, huile sur toile, application de coton, frange dorée.

- celui de la 2ème batterie légère de Galicie. Velours rouge brodé aux fils d’argent et de couleur, application de tissus de couleur, pourtour à la cordelette d’argent. Motifs symboliques de la cavalerie et de l’artillerie. Texte en ukrainien.

- celui du 1er peloton de cavalerie bachkir mêlant l’étoile rouge et le croissant rouge musulman sur un fond velours vert clair.

- celui des cadets rouges de l’école de Voronej (velours rouge orangé). Il comprend une broderie symbolisant une forge sur laquelle un glaive est fabriqué dans un décor de paysage industriel.

- celui du 7ème régiment de tirailleurs du Caucase (coton bordeaux flamboyant) , broderie symbolisant les montagnes d’où naît un immense soleil levant.

C4) Drapeau rouge sur la Mongolie

C5) Drapeaux rouges de l’URSS durant la période stalinienne

" Les tâtonnements poétiques et la créativité artistique des bannières réalisées dans les premières années qui suivent la révolution bolchevique ont assez brutalement été remplacés par le conformisme stalinien..."

Malgré des similitudes entre les drapeaux rouges de la période précédente et ceux de la période stalinienne des années 1927 à 1941, nous pouvons effectivement noter plusieurs différences notables :

* le développement du culte de la personnalité, culte de Staline mais aussi de Lénine, Marx et Engels.

* la nature des slogans. Parmi les citations portées sur ces étendards, relevons celle de Staline : "L’émulation socialiste est une méthode communiste de construction du socialisme basée sur l’activité maximale de millions de travailleurs."

* dans les années 1930, les drapeaux militaires se standardisent et s’industrialisent, perdant toute originalité.

" Les quarante-cinq années qui séparent l’issue de la 2ème guerre mondiale et la dislocation de l’URSS sont d’un grand conformisme en matière de drapeaux... Les drapeaux rouges ne seront ni poétiques, ni créatifs, ni lyriques, ni même staliniens." (Znamenski, Sous les plis du drapeau rouge)

Notons cependant deux drapeaux rouges dont le souvenir reste : celui déployé en mai 1945 sur le Reichstag à Berlin (symbolique par le lieu, la date et le fait qu’il s’agit d’un simple tissu rouge) et celui emporté dans l’espace par Gagarine le 7 octobre 1957.

C6) Drapeau rouge sur Hanoi

C7) Drapeaux des Pays de l’Est de 1945 à 1989

L’ouvrage de Piere Znamenski ( Sous les plis du drapeau rouge) présente près d’une centaine de drapeaux rouges provenant de Bulgarie, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie et RDA. Leur conformisme me paraît aller de pair avec l’absence de souveraineté populaire réelle dans les sociétés de ces pays.

C8) La Chine rouge

C9) Drapeau rouge sur Cuba

D) Le drapeau rouge, étendard du genre humain, de la liberté, de la justice sociale

Dès ses premières apparitions dans des manifestations, le drapeau rouge symbolise l’aspiration à l’émancipation humaine contre tous les conservatismes. Ainsi, le célèbre "premier drapeau rouge connu" lors de l’enterrement du général Lamarque portait pour inscription « LA liberté ou la mort ». En 1908, Le Socialiste du Puy de Dômeappelle à « Marcher sous les plis du drapeau rouge vers plus de liberté et de justice. »

Il symbolise l’émancipation humaine universelle et non telle ou telle nation. Après l’enterrement de Lamarque, la presse conservatrice ne s’y trompe pas « la révolte s’est montrée sous un emblème digne d’elle, sous un drapeau rouge opposé à notre glorieux drapeau tricolore ».

La référence à la couleur rouge progresse tellement dans les années suivant l’enterrement de Lamarque et les grèves des Canuts que les courants socialistes et réellement républicains vont autour de 1848 se réclamer d’une République rouge.

D1) Le drapeau rouge de 1848 à 1936

Le drapeau rouge se généralise par delà les frontières durant le printemps des peuples de 1848 et 1849 en Europe. Il représente un symbole d’émancipation démocratique, sociale, nationale et internationaliste.

Ainsi en France, en février comme juin 1848 , le drapeau rouge est celui des ouvriers qui veulent vivre de leur travail.

Ainsi, le 27 février 1848, une manifestation de Polonais exilés en France arbore aussi cet étendard frappé du slogan "Vive la Pologne" dans la cour de la mairie parisienne du 11ème arrondissement.

Voici quatre citations qui contribuent à comprendre sa signification à ce moment-là :

- " Mourir pour la liberté du monde à l’ombre du drapeau rouge" Extrait d’un texte du grand poète hongrois Sandor Petofi, auteur romantique, animateur de la révolution de 1848 dans son pays, mort les armes en main lors de la bataille de Segesvar le 31 juillet 1849.

- " Le drapeau rouge flottera sur le monde entier et groupera tous les peuples derrière lui" (Julian Harney, socialiste, au meeting de Londres le 31 décembre 1849)

- " Le drapeau rouge, c’est l’étendard fédéral du genre humain" (Proudhon, Mars 1848, Solution du problème social)

- " Il y avait une émulation naïve à avoir le plus beau drapeau qui, parfois, avec ses broderies et les dorures de sa pique et de sa hampe, était un véritable chef d’oeuvre que les ouvriers considéraient comme leur bien le plus sacré... Le drapeau rouge évoquait quelque chose qui, dans leur esprit, était encore inexplicable mais qui, malgré tout, les secouait jusqu’au fond de l’âme." ( La Pasionaria, Espagne républicaine)

D2) Sur les multiples sens du drapeau rouge

Marc Angenot a utilement listé des périphrases associées au drapeau rouge dans des textes du mouvement ouvrier et socialiste :

c’est le « drapeau des revendications sociales », « l’emblème du parti de la justice et de l’humanité », emblème transcendental d’un parti qui transcende tous les partis, le « drapeau des travailleurs », « l’emblème du prolétariat en lutte pour la rénovation sociale », « l’emblème du prolétariat rouge » (par un transfert classique du symbole à ses zélateurs), « le drapeau rouge de l’unité révolutionnaire », et, développant la thématique du drapeau d’une seule couleur, « la rouge bannière internationale », « le rouge drapeau du Socialisme International », le « symbole de la fraternité des peuples et des revendications de la classe ouvrière contre la bourgeoisie », « le drapeau de l’internationalisme humanitaire, le drapeau du prolétariat international », enfin, par glissement dans l’avenir prophétisé, « le drapeau de la Révolution » et au-delà de celle-ci, « le futur drapeau de la République universelle », « le drapeau rouge de la République sociale », celui qui enfin « sera demain le drapeau de l’Humanité »...

Quant à la valeur tropologique du rouge, un seul thème de spéculations s’offrait à l’esprit, mais lui aussi inépuisable : le drapeau du Prolétariat est « cette loque teinte du sang des ouvriers ». « Oui cette couleur est la nôtre. Elle est faite de notre sang ». « De tous temps, la couleur rouge a été choisie par les souffrants et les opprimés (...) Est-ce parce qu’elle ressemble au sang tant de fois versé par le peuple ? »

D3) Le drapeau rouge dans la littérature

La puissance symbolique et affective du drapeau rouge se vit mieux en lisant des textes littéraires qu’en feuilletant des pages de photographies d’anciens étendards.

Le drapeau rouge (extrait de La Mère, roman de Maxime Gorki)

Le drapeau rouge (texte d’André Breton)

Emile Zola : La conquête de Plassans, Germinal

Jack London dans Le talon de fer en fait la bannière de la fraternité humaine

Vallès

Hugo : Les Misérables

Maiakovski

En quelque trou que l’on m’enterre

je mourrai en chantant,

dans quelque bouge que je tombe,

je sais que je suis digne d’être couché

avec ceux qui reposent sous le drapeau rouge

D4) Le drapeau rouge en chansons

Le drapeau rouge (1877)

The Red Flag (chant de lutte composé pour le 1er mai 1890)

La Varsovienne (1893)

Bandiera rossa

Le chiffon rouge (1977)

CONCLUSION

- Nous sommes entrés dans la lutte finale,
- Qui sait encore quel sort nous attend ?
- Mais nous prendrons en nos mains prolétaires,
- Le drapeau rouge de tous les travailleurs,
- Nous lutterons pour la cause ouvrière,
- La liberté et le monde meilleur.

Chanson polonaise du 19ème siècle, probablement première version de La Varsovienne.

Jacques Serieys


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