Hitler : Diable, malade mental ou fasciste normal ?

vendredi 24 mars 2017.
 

Durant mon enfance, la gauche donnait une explication simple d’Hitler. Il était considéré comme :

- le produit de la bataille idéologique menée par les capitalistes, la droite et l’extrême droite avant 1914 qui menaient campagne sans cesse pour le nationalisme, le militarisme et contre des boucs émissaires dont les Juifs

- le produit de la guerre financière, sociale, politique et souvent militaire menée par les capitalistes, la droite et l’extrême droite après 1914 pour stopper la progression du socialisme en menant campagne sans cesse pour le nationalisme, le militarisme et contre des boucs émissaires dont les Juifs

En ce début du 21ème siècle, l’idéologie dominante en provenance des Etats Unis adopte une autre démarche. Films et livres sur Hitler se polarisent de plus en plus sur son enfance, source supposée de sa psychologie, elle-même cause supposée de l’idéologie raciste et militariste nazie. Cela les amène à privilégier l’évocation de la jeunesse d’Hitler plutôt que le contexte économique et politique qui a donné naissance au fascisme.

A) Hitler, une émanation du Diable ?

Le livre de Norman Mailer "Un château en forêt" repose sur cette affirmation ridicule.

Parmi les films récents, signalons The rise of Devil (L’ascension du Diable) mal traduit en français par La naissance du Mal.

Rappelons la réalité :

Hitler est passé d’une situation sociale de Sans Domicile Fixe à celle de Führer d’un grand pays comme l’Allemagne parce qu’il a bénéficié de soutiens considérables au sein du grand patronat allemand et international, au sein de l’armée de son pays... dans des circonstances historiques particulières.

Fondamentalement, le fascisme est un régime politique utilisé par le capitalisme lorsque les aspirations démocratiques d’un peuple ou de plusieurs peuples lui font craindre de perdre ses profits.

Comme cela ne peut être reconnu par les capitalistes dont l’idéologie dominante joue sur le thème des valeurs (liberté individuelle, réussite...), écrivains et pseudo-historiens sont mis à contribution pour inventer une autre explication.

Norman Mailer, Hitler et le Diable

Norman Mailer participe à cette entreprise d’abêtissement des citoyens. Le nazisme s’explique, d’après lui, par une raison religieuse : Hitler était habité par le Diable.

« Hitler n’était pas un être humain ordinaire, il était habité par le Diable. Joseph Staline était un homme horrible, cruel, dangereux, mais tout ce qu’il a fait reste néanmoins dans les limites de l’entendement humain. Le massacre ne le faisait pas ciller. Mais on peut concevoir comment un homme tel que lui a pu être enfanté par son époque, par certaines circonstances historiques intenses et exigeantes. On est dans le pire, mais on reste dans la sphère de la nature humaine. Par contre, on ne peut pas comprendre Hitler. Hitler est une métaphore. Il tuait comme un poète, au travers de métaphores. Il a décidé que les Juifs étaient un virus, et qu’il fallait les éliminer pour sauver la civilisation. Staline, lui, tuait avec ses tripes : ce type est mon ennemi, il faut l’éliminer. Hitler, lui, croyait jusqu’au bout à ses métaphores. Il a utilisé les trains dont il avait besoin pour le front pour acheminer les Juifs jusqu’aux camps de concentration. Pour lui, tuer les Juifs était plus important que de gagner la guerre. Il était habité par le Démon, et on ne peut pas expliquer ça autrement. » (interview de Norman Mailer par Libération le 4 octobre 2007)

Dans les années 1920 et 1930, bien des prélats et intellectuels religieux considéraient les chefs fascistes (Mussolini, Hitler, Franco, Pétain, Pavelic...) comme des Sauveurs envoyés par Dieu. Aujourd’hui, ils en feraient plutôt des envoyés du Diable. La connerie n’a pas d’âge.

L’explication irrationnelle du nazisme par l’intervention du Diable rejoint les balivernes serinées par les occultistes sur les tunnels cachés du Tibet,

Il est vrai qu’Hitler a subi l’influence de pensées ésotériques antisémites comme celles de la Société de Thulé, de Dietrich Eckart mais il ne faut pas oublier qui les finançait et pourquoi.

Allemagne Pourquoi et comment le patronat a fondé le fascisme ?

Cette explication irrationnelle du nazisme amène Norman Mailer à analyser la seule vie privée d’Hitler entre 0 et 17 ans, c’est à dire avant la création de tout parti fasciste. Il rejoint par là les "théories" lamentables de psychologues américains expliquant le nazisme par une maladie mentale d’Hitler.

B) Hitler, une personnalité rendue perverse par son enfance ?

Cette théorie a été explorée avec imagination par de nombreux psychologues, "psycho-historiens" et romanciers US.

Norman Mailer fait par exemple découler sa personnalité du fait qu’il serait né porteur d’une seule "couille" (testicule) au lieu de deux.

« Un jour, en lui nettoyant les fesses (et qu’il ait fallu que l’enfant eût trois ans avant qu’elle fasse cette découverte en dit long sur ces étranges capacités), sa mère découvrit qu’il n’avait qu’un testicule. Un médecin en ville la rassura... Ces remarques apaisantes ne suffirent pas à calmer Klara. Le testicule manquant ajoutait une tare de plus... » (Un château dans la forêt)

Ayant déjà publié un article sur ce sujet, j’y renvoie le lecteur intéressé :

La couille d’Hitler, les fripouilles et les andouilles

Broder sur l’enfance d’Hitler n’est guère raisonnable puisque nos informations sûres sont rares.

L’article du Point présentant l’ouvrage de Mailer résume bien le sensationnel médiatique. Il insiste sur « le terreau peu ragoûtant d’où a surgi le Führer de l’Allemagne nazie. Incestes, deuils, échecs, complexes, frustrations en tout genre... Dans cette sorte de famille Adams en culottes de peau, ça empeste le tabac, ça fornique, ça se masturbe et ça défèque - souvent de peur. Les vieux administrent des roustes aux jeunes, ou leur font des fellations. Et le strudel, sous l’effet de colères homériques, ressort parfois par les narines ! ». D’où sort par exemple cette élucubration de fellation ? Du roman de Mailer, c’est à dire du néant pour quelqu’un de rationnel.

La personnalité d’Hitler décrite par ce type de charlatan relève d’un procédé connu en littérature mais inacceptable sur un sujet aussi important : écrire une fiction à partir d’une fin réelle. Puisque Hitler a une lourde responsabilité personnelle dans le massacre de millions de braves gens durant la Seconde guerre mondiale, il présente nécessairement les stigmates d’un monstre dès son enfance, asocial, méchant, arrachant les ailes aux mouches, exterminant des abeilles et battant ses camarades de classe.

Or, les éléments biographiques certains dont nous disposons ne correspondent pas à ce profil. A l’école primaire (si importante et si longue à l’époque, en France comme en Autriche), Adolf Hitler est un très bon élève, attentif et agréable, grand lecteur passionné par les aventures de Winnetou, servant la messe comme enfant de choeur, bien intégré parmi ses camarades, aimant sa mère, donnant la main à sa grande soeur avec laquelle il gardera jusqu’à la fin de bonnes relations.

Ian Kershaw, historien britannique et excellent connaisseur de l’enfance d’Hitler note judicieusement « les efforts pour retrouver dans le petit enfant le pervers qui se cachait dans le dictateur meurtrier se sont révélés fort peu convaincants »

Nous sommes loin du portrait tracé dans Le Point « Au milieu de ce marigot, le jeune Adolf – « Adi », comme l’appelle Mailer –, gamin effacé et « pisse-au-lit », s’initie aux joies de la sélection naturelle en s’occupant des ruches paternelles, et surmonte ses peurs en martyrisant frères ou camarades. Le Diable lui-même couve en coulisses cet élément prometteur ».

C) Hitler, malade mental ?

Les études publiées jusqu’à présent ne font référence à aucun fait pathologique précis pour caractériser le führer comme un malade mental. Cela n’empêche pas de considérer avec intérêt l’approche psy dans la compréhension d’Hitler.

Signalons deux travaux :

Johann Recktenwald, spécialiste en neurologie, pense qu’Edmund Hitler est mort le 29 février 1900 d’une rougeole compliquée en encéphalite. Son frère Adolf a probablement été atteint par cette maladie contagieuse mais cette infection n’a été ni détectée ni évidemment soignée. « C’était un élève intelligent, discipliné, studieux. Subitement, un changement s’amorce dans son travail et ses résultats scolaires... Il est logique de penser, selon Recktenwald, que les symptômes présentés durant toute sa vie par Hitler sont dus aux séquelles de cette encéphalite épidémique. » (Lionel Richard). Quels sont ces symptômes ? hyposexualité, crampes d’estomac, tics...

Paul Wiener, psychiatre et psychanalyste, développe dans les Cahiers de psychologie politique quelques éléments d’analyse de la personnalité d’Hitler. Sa personnalité schizoïde et narcissique était évidente dès l’enfance et surtout l’adolescence : original, rigide, solitaire, timide, insomniaque, froid, ayant des difficultés de contact. Il a pratiqué plus tard une grande sélectivité alimentaire. Sa phobie de contamination date de Vienne... Ultérieurement il a souffert d’hypocondrie grave, de toxicomanie médicamenteuse avec dépendance, a adhéré à des croyances semi délirantes pendant toute sa vie d’adulte, a gravement méconnu la réalité vers la fin de sa carrière.

Les passages suivant du ’Mein Kampf" révèlent des angoisses psychotiques typiques de fin du monde : "…que les auteurs responsables de cette maladie" (le marxisme) "qui avait infecté les peuples, avaient été de vrais démons : car seul le cerveau d’un monstre, non celui d’un homme, pouvait concevoir le plan d’une organisation dont l’action devait avoir pour résultat dernier l’effondrement de la civilisation et par suite la transformation du monde en un désert". Ou encore : "La doctrine juive du marxisme … met à la place du privilège éternel de la force et de l’énergie, la prédominance du nombre et son poids mort. … Admise comme base de la vie universelle, elle entraînerait la fin de tout ordre humainement concevable. Et de même qu’une pareille loi ne pourrait qu’aboutir au chaos dans cet univers … de même elle signifierait ici-bas la disparition des habitants de notre planète." "Si le Juif, à l’aide de sa profession de foi marxiste, remporte la victoire sur les peuples de ce monde, son diadème sera la couronne mortuaire de l’humanité. Alors notre planète recommencera à parcourir l’éther comme elle l’a fait il y a des millions d’années : il n’y aura plus d’hommes à sa surface. "Le péché contre le sang et la race est le péché originel de ce monde et marque la fin d’une humanité qui s’y adonne." C’est ainsi que ses angoisses hypocondriaques prenaient des proportions cosmiques. Ces constatations sont en faveur de l’existence d’une structure psychotique. Comme bien d’autres psychotiques avant lui il a cherché à reconstruire le monde qui s’écroulait, à sa manière délirante.

D) Hitler, un fasciste normal

D1) Sur l’enfance d’Hitler

Si Adolf Hitler présente des symptômes de déséquilibre psychologique, je ne pense pas qu’il faut en chercher l’origine dans les seuls dysfonctionnements de sa propre famille. Le portrait tracé de lui par son maître d’école ne correspond pas à celui d’un enfant persécuté et perturbé. Le fait que les chanoines de Lampach en aient fait un enfant de choeur ne correspond pas non plus aux caractéristiques d’un enfant persécuté et perturbé.

Cependant, je ne considère pas comme bénins le fait qu’il ait été éduqué :

- dans un contexte communautariste allemand face aux Juifs et face aux slaves de l’empire austro-hongrois

- dans un contexte pangermaniste valorisant l’Allemagne éternelle

- dans un milieu catholique pratiquant avec une mère aimante et possessive dont il a hérité un rapport mystique aux croyances, avec le monastère de Lampach dont il a été élève de l’enseignement mais aussi des rites pompeux

- dans un bain culturel militariste

La plupart des travaux historiques récents sur Hitler considèrent qu’il a rédigé Mein Kampf dans un but de propagande en modelant son autobiographie sur son orientation idéologique fasciste du moment. Personnellement, j’opte pour une part importante de confession sincère dans ce document. Qu’il ait été intéressé par l’histoire militaire et les conflits en cours (guerre des Boërs, guerre russo-japonaise) explique bien sa facile intégration auprès de la caste des officiers supérieurs durant la Première guerre mondiale.

D2) Sur l’adolescence d’Hitler

Adolf suit sa scolarité comme interne à l’Ecole primaire supérieure de Linz, ville connue comme un fief, y compris électoral à cette époque, du pangermanisme. Les élèves s’y saluent par "Heil !", réintroduit sur la fin du 19ème siècle (comme le terme "völkisch"), par les pangermanistes autrichiens. Les revues locales de ce courant sont nettement racistes et antisémites. « A Linz même, le magazine Linzer Fliegende Blätter, ou le journal satirique Der Scherer, qui chante l’idéal de la "race blonde" et reproduit, à deux reprises au moins, l’emblème de la croix gammée, exprimaient régulièrement un antisémitisme ouvert et violent. » (D’où vient Adolf Hitler ? Editions Autrement).

Dans Mein Kampf, Hitler prétend avoir participé à Linz à des manifestations durant lesquelles il a reçu des coups de la part d’opposants. Des biographes estiment qu’il ment car « les nationaux-allemands tenaient largement le haut du pavé à Linz, la majorité de la population étaient avec eux, le maire et la municipalité aussi, et plus personne ne se risquait à les contrecarrer dans la rue. » Personnellement, des heurts physiques entre l’extrême droite majoritaire de Linz et les noyaux socialistes locaux très militants me paraissent tout à fait possibles. De plus, Hitler habite encore dans cette ville avec sa mère et sa tante de 1905 à 1907, période marquée par une lutte politique permanente entre droite pré-fasciste et gauche appuyée sur le mouvement ouvrier (en 1905, grève des trains, grande manifestation de 10000 personnes sur la place de l’Hôtel de ville pour réclamer le suffrage universel).

D3) Hitler dans le bain pré-fasciste de Vienne de 1908 à 1914

Hitler naît le 20 avril 1889 en Autriche, fief du pré-fascisme

D4) Hitler trouve en 1914 1918 une nouvelle famille : l’armée

Paul Wiener, psychiatre et psychanalyste, déjà cité, apporte un point de vue intéressant sur l’importance de l’armée dans la structure mentale d’Hitler « Au front il a découvert et a appris à aimer la discipline militaire, la camaraderie, l’ambiance de danger. Enfin il se sentait à l’aise et chez lui. Il avait répudié sa famille, dans l’armée il en a retrouvé une. Son homosexualité latente a vraisemblablement été mieux intégrée. Sa vie désorganisée de bohème sans joie s’est trouvée contenue. Il a endossé l’identité militaire. Dommage que le métier d’artiste militaire, à l’instar du médecin ou de l’aumônier, n’ait pas été inventé. Alors que sa vocation d’artiste n’a guère été avalisée par la société (deux échecs aux épreuves d’admission des Beaux Arts de Vienne), sa carrière militaire a été couronnée par la suprême consécration de la croix de fer première classe. Dévoué à la victoire allemande, son identité militaire a été gravement remise en question par la débandade. Cette crise collective a déclenché chez lui une crise individuelle. Démobilisé, il allait se retrouver, comme avant la guerre, sans occupation et sans ressources. Sa crise devait donc trouver remède à ses deux casse-têtes : comment sauver la patrie et comment s’aider lui-même. Il a su faire d’une pierre deux coups, et quels coups ! »

12 septembre 1919 : l’armée charge Hitler de construire le parti nazi

Conclusion

Le discours psy sur Hitler met essentiellement en avant son hyposexualité. Le fait est plausible mais son explication par une naissance monocouille, un bouc qui lui aurait mordu le sexe ou une blessure de guerre ne paraît guère sérieuse. Wilhem Reich expliquait bien le lien entre exaltation militaro-nationaliste et hyposexualité ; son point de vue n’est pas contradictoire avec notre introduction que nous pouvons reprendre à présent.

Durant mon enfance, la gauche donnait une explication simple d’Hitler. Il était considéré comme :

- le produit de la bataille idéologique menée par les capitalistes, la droite et l’extrême droite avant 1914 qui menaient campagne sans cesse pour le nationalisme, le militarisme et contre des boucs émissaires dont les Juifs

- le produit de la guerre financière, sociale, politique et souvent militaire menée par les capitalistes, la droite et l’extrême droite après 1914 pour stopper la progression du socialisme en menant campagne sans cesse pour le nationalisme, le militarisme et contre des boucs émissaires dont les Juifs

Jusqu’à présent, je n’ai rien lu d’intéressant qui soit en mesure de me faire changer d’avis.

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Sitographie :

http://books.google.fr/books?id=2Tr...


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