Espagne 17 et 18 juillet 1936 L’armée, les riches, la droite, l’Eglise et les fascistes lancent un coup d’état contre la république

dimanche 11 juin 2017.
 

« C’est en Espagne que les hommes ont appris qu’il est possible d’avoir raison et cependant de souffrir la défaite. Que la force peut vaincre l’esprit et qu’il y a des moments où le courage n’a pas de récompense. C’est sans doute pourquoi autant d’hommes dans le monde considèrent le drame espagnol comme un drame personnel. » (Albert Camus)

1) Le contexte

Tout a commencé en 1930 avec le Pacte de San-Sebastián signé le 17 août 1930 par des syndicalistes, des courants "républicains", des autonomistes catalans et des socialistes. Ce front électoral remporte les élections municipales du 12 avril 1931 dans 41 capitales de province sur 50. Deux jours plus tard, le roi Alphonse XIII quitte le pays. La deuxième république est proclamée le 14 avril.

14 avril 1931 : Proclamation de la République en Espagne

1931-1939 : naissance et mort de la Seconde République espagnole

Les républicains sortent à nouveau victorieux des élections législatives de juin 1931. Une majorité de gauche siège à présent aux Cortes. Plusieurs mesures significatives sont prises comme une nouvelle constitution, le suffrage universel pour les femmes, la reconnaissance de droits sociaux (protection du travail, éducation publique, santé, logement). Cependant, le gouvernement républicain bourgeois de Manuel Azaña ne comprend pas l’importance et l’urgence des questions sociales dans l’Espagne des années 1930. Il veut construire un Etat républicain sans avoir à se situer du côté des classes possédantes ou du côté des classes populaires. Ainsi, il supprime par exemple l’enseignement catholique mais massacre les ouvriers agricoles d’Andalousie en lutte contre les grands propriétaires.

Confrontée à l’opposition virulente et coordonnée des fascistes, des possédants, de la droite et de l’Eglise, l’alliance de gauche hésite, tarde à prendre des mesures sociales, se coupe du peuple.

En 1933, la droite liée aux fascistes revient au pouvoir et pratique une politique revancharde contre le mouvement ouvrier.

29 octobre 1933 : Fondation de la Phalange fasciste espagnole

5 octobre 1934 Premier jour de l’insurrection ouvrière des Asturies

2) De la victoire du Frente popular au coup d’état fasciste

L’envie de faire avancer ses aspirations et revendications s’est emparée des citoyens espagnols depuis 1931. Le dimanche 16 février 1936, le Frente popular emporte les élections législatives et rafle à lui seul les cinq sixièmes des députés.

16 février 1936 Le Frente Popular gagne les élections législatives en Espagne

La gauche élit à nouveau Manuel Azaña comme chef du gouvernement puis en mai comme président de la république. Celui-ci veut mener une politique de "paix civile" à la tête d’un "gouvernement modéré". Or, le climat social du pays n’est pas à la "paix civile".

Les salaires, horaires, conditions de travail des ouvriers sont trop mauvaises pour que ceux-ci attendent sans cesse des progrès par la loi qui n’arrivent jamais comme de 1931 à 1933. Surtout, le patronat a licencié énormément de cadres syndicaux de 1933 à 1935 ; beaucoup de grèves éclatent dès la deuxième moitié de février pour leur réintégration. Le 29 février, un décret gouvernemental impose cette réintégration des salariés licenciés pour "motif politique" mais les patrons s’y opposent évidemment, jouent sur les mots... l’affrontement social prend un tour de plus en plus violent.

Les millions d’ouvriers agricoles et paysans pauvres vivent trop dans la misère pour ne pas entrer en lutte au moment où le Frente popular leur apparaît comme un gouvernement pour le peuple. Entre d’une part les grands propriétaires disposant de milices (plus souvent de l’appui de la garde civile) et d’autre part les milices populaires auxquelles poussent anarchistes et socialistes, la situation s’envenime sans cesse.

Quant à la droite, elle n’est absolument pas prête à jouer le jeu d’une opposition politique légale dans un cadre de "paix civile" ; au Parlement, elle utilise sans cesse la violence verbale et même la violence physique malgré son petit nombre d’élus. La Phalange joue le rôle habituel des forces fascistes : elle constitue le bras armé de la réaction et abat chaque jour de nouveaux militants ouvriers ou petits paysans.

Le contexte social et politique :

- pousse donc la droite, le patronat, l’Eglise et l’armée de plus en plus à droite

- pousse donc les classes populaires et la gauche de plus en plus à gauche, de plus en plus à l’unité des organisations socialistes pour le socialisme.

L’exemple le plus connu de cette radicalisation concerne le Parti socialiste dont la gauche (Largo Caballero) comprend l’impasse du gouvernement modéré d’Azaña, ne veut pas y participer. La Fédération socialiste de Catalogne et les communistes catalans fusionnent au sein du PSUC (Parti Socialiste Unifié de Catalogne). Les Jeunesses socialistes et les Jeunesses Communistes fusionnent également (secrétaire général : Santiago Carrillo).

3) Le déclenchement du coup d’état le 17 juillet 1936

Les officiers supérieurs de l’armée espagnole se situent en grand nombre dans l’extrême droite monarchiste. Tel est le cas en particulier du général Sanjurjo qui a tenté un coup d’état pour rétablir la royauté dès 1932. Depuis, il s’est réfugié au Portugal d’où il conspire sans cesse pour préparer un coup d’état militaire.

Après la victoire électorale du Frente popular en février 1936, d’autres généraux rejoignent les monarchistes pour en finir avec la République et les Républicains, pour rétablir "leur" Espagne, pure, catholique, conservatrice, au service des riches.

Début juillet 1936, le lieutenant Castillo est abattu (très probablement par des phalangistes). Le 13 juillet, des gardes d’assaut veulent venger cet assassinat et exécutent le principal dirigeant de la droite dure : Calvo Sotelo. Dès lors, la préparation d’un soulèvement militaire devient de notoriété publique ; pourtant le gouvernement attend.

Le 17 juillet 1936, la garnison de Melilla (au Maroc) se soulève contre la république, bientôt rejointe par toutes les autres forces armées espagnoles d’Afrique dont Franco prend le commandement. Au sein de ces troupes, les opposants au coup d’état sont rapidement arrêtés et fusillés.

C’est le signal pour un soulèvement généralisé le lendemain, 18 juillet.

4) L’armée espagnole, force de choc du soulèvement fasciste de juillet 1936

Durant tous les 19ème et 20ème siècles, les armées ont constitué le principal danger antidémocratique, putschiste, fasciste et terroriste. Parmi plus de 200 cas significatifs, citons :

2 décembre 1851 : Coup d’état du futur Napoléon III

17 décembre 1926 Coup d’état fasciste en Lituanie

12 septembre 1919 : l’armée charge Hitler de construire le parti nazi

Le coup d’état au Honduras ce 28 juin 2009 rappelle quelques vérités sur le fascisme, le patronat, les militaires, l’Eglise et les USA

En juillet 1936, le gouvernement légal espagnol issu des élections législatives est républicain, c’est à dire construit autour des partis de gauche face à la droite monarchiste, fasciste, cléricale et "libérale". La majorité des centres urbains et villes de garnison restent républicaines malgré le coup d’état militaire. Pourtant, la très grande majorité des officiers entre en guerre contre la république ou ne la défend pas.

Au sein du haut commandement, sur 17 généraux, 2 seulement restent fidèles au gouvernement légal.

Parmi les 15000 officiers de l’armée de terre, ceux qui se trouvent dans les régions conservatrices rebelles au pouvoir légal participent presque tous, très activement, à l’armée fasciste. Seulement 20% de ceux qui sont en poste dans une zone républicaine restent fidèles au pouvoir légal.

L’armée d’Afrique (47000 hommes dont 13000 Marocains) constitue la force d’élite ; elle combat, en bloc, du côté fasciste.

Concernant les policiers, notons qu’ils ont apporté au fascisme espagnol ses deux principaux symboles :

- la défense de Alcázar de Tolède (847 membres de la Guardia civil aux côtés de 85 phalangistes et militants d’extrême droite, plus 8 cadets de l’École militaire).

- la défense de Santa Maria de la Cabeza dans les Asturies (200 membres de la Guardia civil encadrant environ un millier de civils armés dont fascistes).

5) L’Eglise catholique au coeur du soulèvement fasciste de juillet 1936

Dès le coup d’état, les généraux putschistes et activistes fascistes ont présenté leur action comme une défense de la foi chrétienne.

De son côté, l’Eglise développe une propagande politique dans ses journaux et lors des sermons dominicaux pour justifier en droit le soulèvement militaire :

- les élections auraient présenté un caractère frauduleux (en comparaison des élections italiennes de 1924 et allemandes de 1933 où l’Eglise n’a rien dit, seuls des faits très mineurs peuvent contribuer à valider cette thèse en Espagne)

6 avril 1924 Comment la droite italienne (fascistes et libéraux) gagne les élections

12 novembre 1933 : Même les prisonniers des camps de concentration plébiscitent Hitler

- le putsch militaire fasciste constitue une guerre sainte pour la défense du catholicisme. Emile Témime cite le prêtre propagandiste Pijuan, largement cité à l’époque, pour qui « Le mouvement qui éclate le 18 juillet 1936... c’est le soulèvement d’un peuple pour la défense de sa foi et de son honneur... La guerre que vit l’Espagne - la véritable Espagne - est une guerre sainte, bien mieux, elle est la grande croisade du vingtième siècle. Pour la troisième fois de son histoire, ce pays sauve la civilisation occidentale et avec elle, la religion. »

En France, le sénateur Henry Lémery (bientôt ministre des Colonies du gouvernement Laval sous le régime de Vichy) brode sur le même thème dans La tragédie espagnole « La rébellion éclata. Elle était naturelle. Elle était légitime. Elle était sainte. »

Pour le Père Vilarino, la guerre d’Espagne met aux prises « D’un côté les bons, les amis de l’ordre, les partisans de la paix et de la prospérité de la patrie, c’est à dire tous les Espagnols... (De l’autre), les voleurs, les assassins, les ennemis de la patrie. »

LETTRE COLLECTIVE DES ÉVÊQUES ESPAGNOLS Á CEUX DU MONDE ENTIER Á PROPOS DE LA GUERRE D’ESPAGNE 1er JUILLET 1937

6) Fascistes traditionalistes et cléricaux

Ils jouent évidemment leur propre rôle dans le soulèvement des 17 et 18 juillet 1936.

Leur place politique au sein de la droite espagnole ne date pas de la victoire électorale du Frente Popular mais s’intègre dans le fourmillement de la constellation fasciste en Europe de 1917 à 1944.

Phalange espagnole, un mouvement fasciste

Fascismes de 1918 à 1945 : naissance, caractéristiques, causes, composantes, réalité par pays

L’armée, l’Eglise et la droite présentent leur putsch comme une croisade pour défendre la "vraie" Espagne et la civilisation chrétienne face à des assassins, voleurs et ennemis de la patrie. Les fascistes retrouvent là, pour l’essentiel, leur propre credo.

Toute croisade nécessite des soldats et un récit apte à convaincre des hésitants. La presse nationaliste utilise dès le début le symbole des requetes navarrais, courant monarchiste espagnol créé en 1833 et maintenu sur une orientation proche des Camelots du Roi français. Parmi les nombreuses louanges aux requetes, Emile Témime cite celle-ci « Passez par un village de Navarre ; vous n’y rencontrerez que des femmes ; les hommes sont pratiquement tous en train de combattre et de mourir sur le front. »

7) 18 juillet 1936 : les difficultés du coup d’état

La majorité des garnisons annonce son ralliement au soulèvement militaire. Cependant, plusieurs évènements vont le contrarier.

- un seul navire de guerre transporte des soldats d’Afrique en Espagne pour aider la garnison d’Algésiras. La marine de guerre reste loyale au gouvernement républicain après une mutinerie des marins qui ont exécuté un nombre important d’officiers putschistes. Aussi, le passage du détroit de Gibraltar par les forces franquistes va être retardé.

- le général Sanjurjo, vrai chef du pronunciamento, meurt dans un accident d’avion en quittant le Portugal pour rejoindre les autres militaires conspirateurs

- les chefs politiques de droite liés à la conspiration ne peuvent apporter leur aide : Calvo Sotelo a été exécuté à Madrid et José Antonio va être exécuté à Alicante

Surtout, les généraux ont prévu un plan échelonné d’offensive misant sur l’incapacité du gouvernement républicain. Sur ce point, ils ont eu raison. Par contre, l’offensive rapide des milices populaires contre les garnisons pro-fascistes modifie la situation.

5) 19 et 20 juillet 1936 : la révolution espagnole combat le coup d’état franquiste

6) Du coup d’état à la guerre civile

Les républicains doivent affronter :

- des troupes d’Afrique (maures et Légion étrangère) qui vont débarquer en Andalousie

- des requetes (paysans soldats catholiques royalistes traditionalistes de Navarre)

- de nombreuses unités militaires et vaisseaux de guerre

- des milices fascistes

- la propagande catholique royaliste relayée dans tout le pays par une grande majorité de prêtres

En trois jours, les putschistes deviennent maîtres de plusieurs territoires : la Galice, la Vieille-Castille, une partie de la Navarre, du Léon et des Asturies. Mais les milices ouvrières ont fait échouer le soulèvement dans les grandes villes ; une moitié de l’armée (en partie grâce à l’action des soldats) est restée loyale au gouvernement.

La solidarité européenne des fascistes va faire pencher la balance en faveur des fascistes espagnols.

Depuis 1931, le Portugal fasciste de Salazar est le centre de toutes les conspirations de la droite espagnole. C’est à Lisbonne que le général Sanjurjo a préparé une insurrection militaire. C’est par le Portugal qu’arrive une grande partie du matériel nécessaire aux troupes franquistes. Plus de 20000 Portugais sont intégrés dans ces unités. C’est grâce à la collaboration portugaise que les troupes de Franco envahissent la province d’ Extremadura conclue par le massacre d’une bonne partie de la population de Badajoz le 14 août 1936.

- L’Italie de Mussolini envoie environ 100000 soldats, des milliers de canons, des centaines de blindés, des canons, 763 avions... Les sous-marins italiens s’attaquent aux navires ravitaillant les républicains.

- L’Allemagne de Hitler est représentée aux côtés des fascistes espagnols par environ 10000 militaires d’élite dont la célèbre légion aérienne Condor.

En décembre 1936, ces Etats reconnaissent la junte de Burgos. Quel est leur objectif commun au coeur de ce terrible hiver ? Prendre Madrid coûte que coûte.

7) No pasaran !

Les républicains espagnols aidés par les volontaires des brigades internationales vont résister avec un héroïsme formidable. Mais le grand capital international préfère tellement le nazisme allemand au communisme, qu’aucun soutien significatif ne viendra de France, de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis.

Voici quelques liens vers des articles de notre site concernant la résistance des républicains face aux fascistes, concernant cette révolution espagnole dont l’échec permet à Hitler de préparer ses agressions futures contre la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hollande, la Belgique, la France, l’URSS... :

Bibliographie et filmographie militante 9 : Coup d’Etat et fascisme franquiste, révolution espagnole

Le franquisme est un fascisme (réponse au message du 20 juillet 2011)

18 août 1936 : Le grand poète Federico Garcia Lorca est assassiné par de sales merdes franquistes (4 textes dont Antonio Machado et Jean Ferrat)

8 septembre 1936 « Mieux vaut vivre debout que vivre à genoux » (Dolorès Ibarruri)

6 au 8 février 1937 : les assassins franquistes se surpassent lors de la prise de Malaga

Guerre d’Espagne (1936-1939) : 500 Algériens ont combattu au sein des Brigades internationales contre le fascisme

26 avril 1937 : Malgré les franquistes et l’Eglise espagnole, nous n’oublierons pas les crimes de Guernica

Sur la CNT espagnole en 1936-37 (G. Munis)

3 mai 1937 à Barcelone : Les gardes d’assaut staliniens attaquent anarchistes, poumistes et ouvriers républicains. La guerre d’Espagne ne peut plus être gagnée

Helios Gomez 
et Josep Bartoli, affichistes rouges de la République espagnole

14 et 15 novembre 1938 : les 1000 héros républicains espagnols de la bataille de l’Ebre

5 février 1939 L’armée républicaine espagnole passe les Pyrénées pour se réfugier en France

Il y a soixante-onze ans : la retirada des républicains espagnols

La Guerre D’Espagne est un condensé des affrontements idéologiques du XXème siècle

Les enfants volés du fascisme catholique espagnol (4 articles)

Montserrat Martinez et sa campagne pour établir la vérité sur les fosses communes de Franco

L’archevêque de Valence veut un sanctuaire à la gloire du national-catholicisme cher à Franco

L’impunité des crimes franquistes : « No Pasara ! » (3 articles)

28 octobre 2007 : 498 "martyrs" béatifiés en Espagne, République accusée ! Réagissons contre une Eglise restée franquiste !

Pourquoi les Élites espagnoles veulent-elles laisser impunis les crimes du franquisme ? (par Jean Ortiz)

Jacques Serieys


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