Les grandes manifestations en France

samedi 14 janvier 2017.
 

Plusieurs grandes manifestations modifièrent le contexte politique français au 20ème siècle. Dans le contexte de montée du fascisme dans tous les pays d’Europe, le défilé du 14 juillet 1935, magnifique, bon enfant, heureux et déterminé pesa utilement pour éviter un tel avenir à notre pays. Un film d’époque (35 minutes) permet de retrouver cette ambiance (cliquer ci-dessous) :

http://parcours.cinearchives.org/Le...

Les grandes avenues de notre pays voient passer chaque année des milliers de manifestations. Parmi les plus récentes, notons :

1 million de manifestants à Paris le 14 juin 2016 contre la loi dite El Khomri

1 200 000 manifestants le 31 mars 2016 contre la loi dite El Khomri

Avec Charlie hebdo, liberté et fraternité ! 3 700 000 manifestants le 11 janvier 2015 (51 articles)

A) Les manifs populaires, de gauche, du mouvement ouvrier

Les manifestations ont représenté pour la gauche et pour le mouvement ouvrier une forme d’action politique collective avant même la constitution d’organisations. Bien des films ont parfaitement rendu la réalité profonde de ces marches à la fois fondatrices d’affirmation et symboliques d’une volonté d’avancer vers un monde meilleur.

Elles ont beaucoup contribué à la Révolution française, par exemple celle du 5 octobre 1789.

5 octobre 1789 Quand la masse des femmes entre en révolution

Elles ont rythmé la progression du mouvement ouvrier, en particulier lors de chaque 1er mai, malgré des répressions terribles.

1er mai 1891 à Fourmies ! L’armée tire sans raison et sans sommation sur les manifestants

Les meilleurs écrivains n’ont pas manqué de traiter ce sujet extraordinaire.

Où allez-vous, jeunes gens qui battez les rues, manifestant ... la bravoure et l’espoir de nos vingt ans ? Nous allons à l’humanité, à la vérité, à la justice ! (Emile Zola)

Tel est le cas surtout de Victor Hugo dans Les Misérables qui montre remarquablement comment naît un climat de combativité, comment la manifestation n’est que l’éclair issu de cette atmosphère, comment la manifestation peut se transformer en émeute :

5 juin 1832 : Funérailles du général Lamarque. Une insurrection républicaine et révolutionnaire

6 juin 1832 La dernière barricade (Les Misérables, roman de la fraternité humaine 3)

Durant la majeure partie du 19ème siècle, les dirigeants de la droite habitaient les palais, la gauche, elle, était capable de prouver son ancrage populaire par d’immenses manifestations, par exemple lors des funérailles de Victor Hugo et même d’Auguste Blanqui :

Funérailles de Victor Hugo : Peuple, artistes et républicains... (31 mai et 1er juin 1885)

Durant le 20ème siècle, signalons quatre manifestations célèbres, celle du 12 février 1934, celle du 14 juillet 1935, celle contre le général Ridgway en 1952 et celle de Charonne en 1962.

Du 6 au 12 février 1934, la France ouvrière et républicaine stoppe le fascisme

1936 Front Populaire, grève générale et conquêtes sociales (B4) la manifestation du 14 juillet 1935

28 mai 1952 Dehors Ridgway la peste !

Charonne : un massacre le 8 février 1962, une grande manifestation le 13

J’ajoute un dernier exemple de manifestation spécifique, celles que nous avons organisées clandestinement dans les années après 1968 en bravant l’interdiction de tout défilé dans l’espace public.

Les manifestations interdites clandestines à Toulouse dans l’après 1968

B) Les plus grandes manifestations en France

Voici, par ordre décroissant, les principales journées de manifestations en France et à Paris, selon les estimations des organisateurs :

3 500 000 manifestants le 12 octobre 2010 Comment continuer ? (réactions CGT, CFDT, Solidaires, FO, FSU)

3 500 000 manifestants le 19 octobre 2010 Mobilisation massive et déterminée (bilan CGT, Solidaires, CFDT, FO, FSU)

19 mars 2009 : 3 200 000 manifestants dans 254 manifestations pour l’emploi et les services publics, contre la précarité

Trois millions de manifestants ce 23 septembre 2010 dans 232 cortèges (réactions CGT, CFDT, Solidaires, FO et revue de presse)

3 millions contre le CPE et la précarité : Quelle grande journée de manifestations (article du 4 avril 2006)

3 millions dans la rue le samedi 16 octobre 2010. Quelques chiffres par ville

A nouveau près de 3 millions de manifestants ce 2 octobre 2010 (Réactions CGT, CFDT, Force Ouvrière, FSU, Solidaires)

7 septembre 2010 : 2 735 000 manifestants dans 213 manifestations. Communiqués CGT, CFDT, FO, Solidaires, FSU, UNSA ( 1 120 000 selon le ministère de l’intérieur)

Historique ! 2 millions 700 000 manifestants aujourd’hui 28 mars 2006 (article écrit ce soir-là) Le ministère de l’intérieur fait état de 1 055 000 manifestants.

29 janvier 2009 2 500 000 manifestants pour l’amélioration du pouvoir d’achat, contre la crise et la réforme Darcos

2,2 millions - 12 décembre 1995 : manifestation contre le Plan Juppé sur la réforme du financement de la Sécurité sociale. Un million de manifestants selon la police.

2 millions - 13 mai 2003 : 2 millions de personnes selon les syndicats, 1 130 000 selon la police, contre le Plan Raffarin de réforme des retraites.

2 millions : 24 juin 2010 contre le plan Sarkozy Woerth sur les retraites (797 000 selon le ministère de l’intérieur)

28 octobre 2010 : Journée de mobilisation réussie avec 2 millions de manifestants (Nombre par ville. Communiqués CGT, SUD, FO, CFDT, FSU)

1,5 million - 25 mai 2003 : Manifestation à Paris contre la réforme Raffarin des retraites (et aussi décentralisation) : le chiffre de 600 000 manifestants donné au final par les organisateurs ne le fut que sous la pression médiatique. Cette manifestation vraiment impressionnante sans doute proche des 1,5 millions annoncés pendant un moment.

1,5 million - 3 juin 2003 : Epilogue sur les retraites ; manifestations dans une centaine de villes, avec 455 000 personnes selon la police, et 1,5 million selon les syndicats.

1,5 million - 18 mars 2006 : 1,5 million de manifestants dans tout le pays, 500 000 selon la police, contre le CPE.

1,5 million - 24 juin 1984 : Plus d’un million et demi de personnes (850 000 selon le ministère de l’intérieur) mobilisées à Paris pour la défense de l’Ecole privée, contre le projet de loi socialiste sur l’Ecole laïque.

1,3 million - 1er mai 2002 : mobilisation sans précédent en France contre l’extrême droite : 1,3 million de personnes (organisateurs) dans les rues pour s’opposer à Jean-Marie Le Pen parvenu au second tour de la présidentielle contre Jacques Chirac.

1 million - 4 décembre 1986 : Un million d’étudiants et lycéens, 200 000, selon la police, manifestent contre le projet Devaquet de réforme universitaire.

1 million - 10 mars 2005 : Un million de personnes, la moitié selon la police, manifestent pour les salaires et les 35 heures.

1 million - 4 octobre 2005 : Au moins 1 035 000 personnes d’après les syndicats, 470 000 selon la police, défilent pour l’emploi et le pouvoir d’achat.

1 million - 7 mars 2006 : Entre 400 000 et un million de personnes, surtout des lycéens et des étudiants, contre le CPE.

1 million - 16 janvier 1994 : Le camp laïque fait défiler un million de personnes (d’après les organisateurs), 260 000 (selon la police), contre la révision de la loi Falloux sur le financement de l’école privée.

Pour ne pas se tromper d’amis... Souvenirs d’une manif le 16 janvier 1994

1 million - mai 1968 : Les deux principales manifestations parisiennes de mai 1968 réunissent un million de personnes selon les organisateurs.

C) Les manifestations de droite en France

Elles n’ont ni le même sens, ni la même continuité que celles organisées par la gauche et le mouvement ouvrier.

L’historienne Danielle Tartakowsky (Les droites et la rue) les a bien analysées

« Les droites doivent combiner l’usage de la rue avec un jugement qui la désigne comme le lieu du désordre... et les droites agissent toujours au nom de l’ordre. Il n’y a pas une culture manifestante de droite mais des composantes de la droite qui ont développé des cultures très éphémères.

On note cependant qu’à droite, il y a deux acteurs qui, même s’ils ne sont pas systématiquement présents dans les manifestations, ancrent leurs pratiques dans un temps long d’appropriation de l’espace public. Il s’agit :

- de la droite maurassienne, avec l’Action française

- des "catholiques". Ceux-ci sont les acteurs des trois plus grandes mobilisations à droite : les manifestations de 1925 1936 contre l’application des lois laïques en Alsace Lorraine, celles de 1984 pour l"’école libre" et la récente Manif pour tous.

L’expression organique des catholiques n’est jamais la même, mais leur logistique, leurs réseaux et leurs valeurs sont chaque fois à l’oeuvre. Avec la Manif pour tous, l’Eglise se montre comme la gardienne de la norme éternelle...

Pour la première fois avec la Manif pour tous, on a parlé de "mouvement social" pour la droite... social au sens où une fraction non négligeable de la société se met en mouvement sur un objectif de société, "mouvement social" dans la mesure où cela ’inscrit dans la durée... L’autre élément nouveau réside dans la remise en cause, certes marginale, de la loi. Des organisations qui se disent pourtant légalistes décrètent un jour de retrait de l’école pour protester contre la théorie du genre, des maires UMP annoncent qu’ils n’appliqueront pas les rythmes scolaires... Il faut y voir aussi le signe d’un monde inquiet : une mutation radicale est en cours... avec une perte de repères associée à une perte de confiance dans l’ensemble des formes d’organisations traditionnelles. Ici, le religieux -dans son sens global- apparaît comme un recours. »

D) Manifestations célèbres au niveau international

Le rôle des manifestations paraît se mondialiser et se renforcer depuis une dizaine d’années. Nous avons déjà noté l’augmentation importante du nombre moyen de manifestations dans presque tous les pays du monde (automne 2010 en France par exemple).

En 2011, deux types de manifestations ont renouvelé la symbolique du défilé :

- les grandes marches des Indignés en Europe

- les grandes manifestations se terminant par la chute d’un régime autoritaire dans les pays arabes

Pour terminer, voici un premier recensement de quelques manifestations dans des pays autres que la France, pour lesquelles nous avons mis en ligne un article sur ce site :

21 octobre 1967 : La manifestation contre la guerre du Vietnam devant le Pentagone, un symbole de la radicalisation de la jeunesse entre 1966 et 1968

19 janvier 1968 : Les manifestants Zengakuren (Japon) marchent sur le porte-avions US Enterprise. Leur action a un impact mondial

30 novembre 1999 à Seattle : Une grande mobilisation altermondialiste perturbe la Conférence de l’Organisation mondiale du commerce

Jacques Serieys

Quelques grandes manifestations sur Paris

* 26 août 1944 : 1 million de personnes se rassemblent sur les Champs-Elysées au lendemain de la Libération de Paris.

* 13 février 1962 : 1 million de personnes selon les organisateurs, 150 00O selon la police, suivent les obsèques de neuf militants communistes ou cégétistes, tués lors d’une charge de police au métro Charonne à l’issue d’une manifestation anti-OAS.

* Mai 1968 : les deux principales manifestations, le 13 mai à l’appel des syndicats et le 30 mai en soutien au général de Gaulle sur les Champs-Elysées, réunissent chacune 1 million de personnes selon les organisateurs, de 500 000 à 200 000 selon la police.

* 24 juin 1984 : plus d’1,5 million de personnes selon les organisateurs, 850 000 selon le ministère de l’Intérieur, défilent pour la défense de l’enseignement privé « l’école libre ».

* 4 décembre 1986 : entre 1 million d’étudiants et de lycéens selon les organisateurs, 200 000 selon la police, manifestent contre le projet de loi Devaquet.

* 14 janvier 1994 : 1 million de manifestants pour défendre la laïcité (500000 selon la police)

* 12 juillet 1998 : Plus d’1 million et demi de personnes, selon la préfecture de police, déferlent vers les Champs-Elysées pour fêter la victoire de la France au Mondial du football.

* 24 mars 2013 : entre 1,4 million selon les organisateurs et 300.000 opposants, selon la police, défilent à Paris pour demander le retrait du projet de loi sur le mariage homosexuel.

Jacques Serieys

E) Un siècle de manifestations interdites et de répression du mouvement social

La manifestation syndicale parisienne du 23 juin 2016 a été interdite, puis finalement autorisée sur un parcours imposé par le ministère de l’Intérieur, autour du bassin de l’Arsenal, près de la Bastille. Cette quasi interdiction est une première depuis un demi-siècle. La dernière manifestation syndicale interdite est de triste mémoire. C’était le 8 février 1962. Six syndicats, dont la CGT, la CFTC et l’Unef, ainsi que le Parti communiste et le Parti socialiste unifié (PSU, dont une partie des membres fonderont ensuite le PS), appellent à manifester à Bastille contre les « tueurs fascistes » de l’OAS (l’organisation terroriste d’extrême droite combattant pour l’Algérie française) et pour la paix en Algérie.

Nous sommes en pleine guerre d’indépendance. L’état d’urgence a été décrété depuis un an. Le Préfet de police – un certain Maurice Papon, condamné 36 ans plus tard pour complicité de crimes contre l’humanité pour avoir collaboré aux déportations vers les camps d’extermination nazis – interdit la manifestation. Les rassemblements pacifiques sont violemment dispersés par les forces de l’ordre : neuf syndicalistes de la CGT et membres du Parti communiste meurent sous les coups des matraques ou de grilles jetées par les agents à l’entrée du métro de la station Charonne. Quatre mois plus tôt, c’est une manifestation appelée par les Algériens de France qui est interdite et réprimée. 11 500 manifestants sont arrêtés, entre 30 et 200, selon les historiens, sont tués. Des corps sont jetés dans la Seine par la police.

Auparavant, au plus fort de la guerre froide au début des années 50, plusieurs manifestations « pour la paix », auxquelles participe la CGT, sont systématiquement interdites. Il faut remonter à 1906, soit plus d’un siècle, pour retrouver un parallèle direct avec la situation actuelle, comme le note le site Terrains de lutte. Le 1er mai 1906, les ouvriers défilent pour la journée de 8h – aujourd’hui remise en cause par la loi Travail… Pour le ministre de l’Intérieur de l’époque, le radical-socialiste Georges Clémenceau, et son préfet Louis Lépine, pas question de laisser faire.

« Les manifestants ne circuleront, à aucun prix, en dehors du rayon que nous leur assignons »

« Vous supposez bien que si nous laissons dans la rue 500 manifestants déambulant au chant de L’Internationale, ce groupe sera bientôt grossi et fera la boule de neige, au point de former 1000, 2000, 10,000, 50,000… Ça, non. Ce pourrait être l’émeute, et nous devrions nous résigner à faire donner l’artillerie. Eh bien ! On n’en arrivera pas là. Les manifestants, les chômeurs ne circuleront, à aucun prix, en dehors du rayon que nous leur assignons », communique alors la Préfecture de police. La troupe est mobilisée : 20 000 soldats dont 5000 cavaliers, 36 000 policiers sont réquisitionnés. Et la manifestation fortement réprimée, dans les rues qui avoisinent la place de la République : 860 arrestations et de nombreux blessés. « C’est un miracle que ces actes d’inutile et sauvage brutalité, ajoutés à bien d’autres, n’aient pas surexcité la foule et déterminé des bagarres », commente L’Humanité de Jean Jaurès.

« Par la suite, le pouvoir ne craindra plus de faire des morts dans le mouvement social. En juillet 1907, deux manifestants sont tués à Raon-l’Etape. En juin 1908, à Vigneux, les gendarmes ouvrent le feu sur des grévistes réunis dans leur permanence, en tuant deux et en blessant une dizaine. Le 30 juillet 1908, à Villeneuve-Saint-Georges, les dragons attaquent 400 manifestants, en tuent quatre et en blessent presque une centaine. Dans la foulée, Clemenceau fait arrêter tout l’état-major de la CGT (…) au motif qu’ils seraient les « responsables moraux » des violences », rappelle Terrains de lutte. Georges Clemenceau, dont le portrait trône dans le bureau du Premier ministre, est l’un des modèles politiques de Manuel Valls.

par Ivan du Roy 22 juin 2016, Basta


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